Gilets Jaunes: la césure avec les intellectuels et les syndicats

Alors qu'Occuppy Wall Street et Nuit debout ont été impuissants a formuler des actions concrètes, les Gilets Jaunes représentent exactement l'inverse. En résumant à l'extrême car la réalité est beaucoup plus complexe, on a d'un côté une tête sans jambes et de l'autre, un corps actif mais sans corpus théorique structuré. Une rupture très regrettable pour la réussite des actions revendicatives.

Le mouvement des Gilets Jaunes depuis novembre 2018, que personne n'avait prévu,  a démontré la grave fracture entre la France périphérique, celle des populations à faible revenus et celle des grandes villes, mais l'analyse du mouvement est sans doute plus complexe  A l'origine de cette révolte, l'augmentation du prix du carburant associée à la hausse de la CSG pour les retraités et plus globalement, par deux autres facteurs.  Il s'agit de l'abandon par la gauche des questions sociales et l'adhésion par le gouvernement Macron à la mondialisation économique qui laisse sur la route cette France périphérique. Le faible poids des syndicats qui rassemblent de moins en moins d'adhérents a été un facteur supplémentaire de la révolte de citoyens qui ne se sentent plus représentés.

Il est frappant de constater que les mouvements portés par les classes les plus diplômées telles que Occupy Wall Street en 2011 et Nuit Debout en 2016 contestaient la spéculation financière ou les politiques sociales, sans aucune revendication précise. Cette incapacité à formuler des demandes concrètes, a entrainé rapidement la fin de ces mouvements de critique au libéralisme, sans aucun résultat tangible.  Au contraire, le mouvement des Gilets Jaunes a fait des demandes ciblées comme la baisse du prix des carburants ou de la CSG, la tenue d'un Référendum d'Initiative Citoyenne (RIC), etc. Deux mois après le mouvement, le gouvernement Macron annonçait le déblocage d'une enveloppe de 10 milliards en anticipant notamment certaines mesures déjà prévues. Un succès qu'aucun Syndicat n'était parvenu à concrétiser.

En revanche, aucune réflexion structurée sur les demandes d'augmentation des salaires, aucune mesure sociétale n'a été formulée par les Gilets Jaunes. La fameuse convergence des luttes n'a pas fonctionné, le mouvement populaire se défiant de toute tentative de récupération. Il y a bien une nette césure entre une France des territoires, qui se perçoit à juste titre comme négligée et une classe urbaine, politique, syndicale, intellectuelle, qui n'a pas su ou pu répondre à ces aspirations. Les populations en souffrance des  banlieues se sont peu exprimées dans le mouvement des Gilets Jaunes mais elles existent aussi. 

L'analyse entre une France préservée des grandes métropoles et la France périphérique est obsolète

La césure entre une France des métropoles et la France périphérique décrite par Christophe Guilluy et dont la révolte des Gilets Jaunes serait l'illustration est une analyse obsolète selon le démographe Hervé Le Bras. Selon lui, tout ne va pas si mal dans la France périphérique "Le chômage y est nettement inférieur à celui des grandes agglomérations, le niveau de pauvreté y est plus faible et, en conséquence, les inégalités y sont réduites. Les familles monoparentales et les personnes isolées y sont plus rares." La Bras pointe en revanche une crise entre le pouvoir central et l'ensemble de la société. "Certains territoires sont en crise, qu’ils soient ruraux ou urbains, et certains sont relativement florissants. Guérande compte 17 000 habitants et Abbeville 22 000. Toutes deux sont au voisinage de la mer et assez loin d’une métropole. A Guérande, 10 % des personnes ont un revenu inférieur à 10 900 euros ; à Abbeville, ces 10 % sont au-dessous de 1 800 euros par an, six fois moins"

Sans mouvement de masse, populaire, allié à une réflexion forte, argumentée de sa frange plus éduquée, rien ne pourra aboutir. Fin du monde contre fin du mois sont contradictoires si les mesures obligatoires de restriction ne sont pas ciblés vers les plus riches qui n'accepteront pas de se faire dépouiller la fleur au fusil. Le gigantesque défi du réchauffement climatique est intimement lié à une réforme radicale du système libéral. Faute de quoi, seuls les plus riches prolongeront leur survie mais pas éternellement dans un monde devenu chaotique.

 

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