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Billet de blog 14 mai 2020

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Ehpad privés: un business sur la vieillesse à changer

Des Ehpad privés financés pour près de 50% par le contribuable génèrent un business juteux pour les actionnaires alors que nos aînés finissent leur vie en étant soignés par un personnel insuffisant et mal payé. De multiples rapports parlementaires, enquêtes, documentaires, livres, montrent la réalité d'une situation inacceptable alors que le vieillissement de la population s'accroît.

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Début 2020, Jean-Claude Marian le fondateur et ex-Pdg du groupe d'Ehpad privé Orpéa a liquidé 456 millions d'euros d'actions et empoché un dividende de 4,67 millions d'euros, juste avant la crise sanitaire du Covid-19 *. En 2013, il avait liquidé 320 millions d'euros d'actions. Ce cas extrême n'exonère pas les actionnaires des autres groupes privés, Korian le 1er en capitalisation boursière, DomusVi, Les Opalines,Noble Age, etc. Le service de communication du groupe Orpéa assure que la vente par son ex-pdg de ses titres en 2020 n'a rien à voir avec la crise sanitaire du Covid-19 qui a malmené les titres boursiers des ehpad privés. Nous somme priés de le croire. Orpéa compte parmi ses plus gros actionnaires le plus important fonds de pension canadien Pension Plan Investment Board (CPPIB), à hauteur de 15 % lors de son entrée au capital d'Orpéa en 2013. Situation cocasse que celle de retraités canadiens dont les pensions de retraite dépendent du commerce lucratif d'un modèle économique contestable, financé en partie par le contribuable et par les retraités français.

Pour comprendre en quoi le juteux modèle économique de la vieillesse en France est une spoliation malheureusement légale et un système particulièrement retors, il faut expliquer le complexe mode de financement des Ehpad privés en France, un écheveau administratif lourd et inefficace que l'on retrouve dans de nombreux secteurs d'activités et particulièrement la prise en charge de la dépendance.

Pour résumer, rappelons que les  revenus d'un Ehpad privé dépendent de 3 sources:

  1. Le budget "soins", intégralement à la charge de l'Assurance maladie et qui sert à financer le personnel soignant et les équipements médicaux. (32 % des charges totales)
  2. Le budget "dépendance", financé majoritairement par les départements et en partie par les résidents, est alloué aux prestations d'aide et de surveillance des personnes âgées en perte d'autonomie (aide-soignants, psychologues ...). (15 % des charges)
  3. Le budget d'hébergement (hôtellerie, restauration, animation ...), celui qui génère la marge des actionnaires est à la charge du résident qui, en fonction de sa situation financière, peut percevoir des aides publiques. (53 % des charges)

Les ressources d'un Ehpad privé. Le budget hébergement est à la charge du pensionnaire. 48% des ressources viennent d'un financement public sans compter l'APA (aide personnalisée  d'autonomie) versée aux pensionnaires les plus dépendants.

Pour complexifier le financement, le budget dépendance dépend de la grille AGGIR  qui évalue la perte d’autonomie chez les personnes âgées selon 10 critères et 7 lignes dites illustratives, déclinées en critères GIR (groupe iso-ressources) qui hiérarchise cette perte d'autonomie. Le niveau GIR 1, le plus fort niveau de dépendance, rapporte 600€/mois/pensionnaire aux Ehpad . Le niveau GIR 6 concerne les plus autonomes. L'intérêt financier pour un ephad privé est donc d'accueillir des personnes très dépendantes.

La marge des actionnaires étant réalisée sur le budget Hébergement, il est inutile de sortir la règle à calcul pour constater la rentabilité mirifique d'un modèle économique financé pour près de la moitié des ressources par de l'argent public et dont le budget Hébergement remplit grassement la poche des actionnaires. En quelque sorte, le beurre et l'argent du beurre. Cette marge nette, est supérieure, par exemple, à celle de la grande distribution, qui ne représente aujourd'hui que 1,1 % pour les produits frais. Pour les ehpad privés, elle a bondi de 4,9 % en 2015 à 7,8 % en 2017. Cela explique clairement l'intérêt des investisseurs pour un commerce aussi rentable, nos ainés n'étant considérés que comme des produits très lucratifs. Cette marge n'étant pas aujourd'hui suffisante pour les dirigeants et actionnaires, la rentabilité repose sur la réduction drastique de toutes les dépenses.

Les slogans de leurs plaquettes de communication sonnent bien creux " Nous prenons soin de votre santé afin de conserver votre qualité de vie, dans le respect de vos envies et de vos souhaits" (Groupe Korian). Ce groupe est dirigé par Sophie Boissard, parfait produit de la méritocratie à la française, dont le conseil d'administration de Korian salue "la transformation du gestionnaire de maisons de retraite médicalisées engagée depuis 4 ans". De tels éloges illustrent plutôt un cynisme à toute épreuve s'agissant de la commercialisation de la fin de vie.

La marge nette sur l'hébergement repose sur deux piliers: 

1) D'une part, sur un tarif médian de 2 460 euros/mois, un coût pouvant grimper jusqu’à 8 000 euros/mois  voire 10.000 euros dans certains Ephad comme celui d'Orpéa à Neuilly. La tarification des Ehpad est complexe et inéquitable. « Les plus mal loties sont les classes moyennes inférieures" constate le sociologue Serge Guérin *."Elles ne sont ni assez pauvres pour avoir des aides sociales, ni assez riches pour faire face au coût. ». Macron avait promis une réforme permettant de réduire ces inégalités pour 2020, un projet remis aux calendes grecques pour cause de Covid-19. L'Apa (aide personnalisée à l'autonomie), autre financement public, compense en partie ces tarifs élevés

2) D'autre part, sur des charges de personnel, de dépenses structurelles (restauration, nettoyage, produits d'hygiène, etc.) réduites au minimum, avec, notamment, l'absence d’infirmières de nuit. Les conditions de travail pour le personnel soignant y sont très difficiles et dans certains établissements, épouvantables .   

Le rapport parlementaire Iborra/Fiat sur mission sur les EHPAD tire, une fois de plus, le signal d'alerte.

Dans leur rapport d'information de mars 2018 les députées Monique Iborra et Caroline Fiat documentent le maquis touffu de lois, règles sanitaires, contraintes, critères qui régissent les ehpad. Ce document s'ajoute à de nombreux rapports classés sans suite et rappelle le labyrinthe des normes, de la complexité de la prise en charge. Il fait suite à leur mission de visite de 19 Ehpad en France publics, privés non lucratif (fondations, associations loi 1901, etc.), privé lucratif. Les errements de la réforme de la tarification, les très dures conditions de travail des professionnels y ont clairement exposés. Dans une toile de fond majoritairement catastrophique, le rapport parlementaire cite aussi les réussites observées par la mission, notamment dans le secteur public et associatif. Les députées ont visité 19 ephad privés, semi-privés, public. En conclusion, Mme Iborra écrit avec un doux euphémisme " Le législateur, le gouvernement et les citoyens associés ont une obligation sociétale de résultat." alors que Mme Fiat se livre à une nouvelle incantation "il nous revient à présent de ne plus compter que sur les sentiments nobles que nous avons pour les plus fragiles en nous en donnant les moyens." Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre …

De nombreuses enquêtes, livres, presse écrite et télévision

Aucun chiffre ne peut rendre compte de la détresse de nos ainés lors de la fin de leur vie, avec un personnel réduit qui travaille dans de mauvaises conditions, des salaires faibles, un taux de rotation élevé des aides-soignantes et le silence des familles qui se taisent par culpabilité ou peur des représailles de l'institution. En revanche, le travail de certains médias, auteurs, journalistes, permet de nous  plonger dans les situations déplorables que nul d'entre nous ne souhaite vivre pour sa fin de vie. "Ehpad : Une honte française" par Anne-Sophie Pelletier (Note 1) est un des livres les plus intéressants sur les assistantes de vie à domicile ou les soignantes en Ehpad. L'auteur y décrit sa propre expérience auprès de personnes peu autonomes, chez elles ou en institution avec les difficultés à pallier les lourds handicaps dans un temps très réduit, le faible soutien de la direction et parfois des collègues. On y découvre une profession très pénible dans sa pratique quotidienne, exigeante sur le plan émotionnel avec la confrontation à la mort, à la détresse humaine, à la violence des mauvais traitements au sein des couples dépendants à domicile. Des métiers très difficiles et pourtant peu reconnus, mal payés alors qu'il s'agit d'une mission essentielle de prise en charge de nos aînés. Avec l’arrivée des générations nées après-guerre qui seront âgées de 85 ans en 2030, le "flux" d’entrée en dépendance va doubler. Entre 2030 et 2040, il faudra prendre en charge 40 000 personnes de plus chaque année.

En attendant, cet avatar sulfureux du libéralisme a trouvé une poule aux oeufs d'or qu'il n'est pas près de lâcher. Une captation des ressources publiques et de la valeur ajoutée avec de piètres résultat que l'Etat laisse perdurer sans une interdiction formelle ou pour le moins, un contrôle drastique des intérêts privés.

Cette prédation indigne sur fonds publics repose sur le fait que les politiques n'ont pas traité le problème du financement des établissements qui accueillent nos aînés et de l'aide à domicile. En 1997, l'Etat a autorisé la création d'établissements privés lucratifs faisant suite à son incapacité à trouver une solution. la fameuse "main magique du marché" censée tout régler  n'est en fait qu'a introduire le renard dans le poulailler. A ce sujet écouter le podcast de l'émission de France Culture "Entendez-vous l'éco" Ehpad : la rentabilité avant le soin   du 28 janvier 2022

Dans son enquête le lanceur d'alerte Maxime Renahy explique comment le groupe d'Ephad privé DomusVi a escamoté 105 millions d'euros, au moins, vers le Luxembourg, un paradis fiscal notoire.

Note 1:  Anne-Sophie Pelletier, a fait l'objet d'un article signalant le turnover de ses collaborateurs qu'elle maltraite. 

* La plus value de Jean-Claude Marian, qui s'ajoute aux dividendes de l'année 2018, est colossale. Elle correspond à la différence entre le prix d'acquisition et le prix de cession des actions. Sachant que le cours de l'action a été multiplié par 10 depuis la fondation d'Orpéa.

** Serge Guérin est par ailleurs Président du Conseil scientifique du groupe Korian, une position qui interroge. D'une part, il occupe régulièrement les plateaux de télévision où il est présenté comme un sociologue spécialiste médiatique des "vieux" en France, d'autre part il est partie prenante dans les ehpad privés et ne peut ignorer les conditions déplorables et la nature du business sulfureux du groupe auquel il collabore.

Mise à jour du 28 janvier 2022: Livre et article sur les mauvais traitement des pensionnaires et conditions désastreuses pour le personnel de l'Orpéa de Neuilly et dans les autres établissements du groupe.

Autres sources:

Emission Envoyé spécial Maisons de retraite : derrière la façade (sept 2018)  

Article sur rapport Libault dans Alternatives Economiques (Avril 2019) : refonte d’envergure dans le cadre de la création d’un cinquième risque couvert par la Sécurité sociale                                     

Résumé sur la réforme de 2017 dans le Monde Diplomatique. Le calcul opaque des tarifs aboutit à une inégalité exacerbée entre départements.

Blog d'une aidante face à la maladie d'Alzheimer d'un proche et à la situation concrète dans un  ehpad

* Source: Canard Enchainé - avril 2020 "

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