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Billet de blog 13 déc. 2016

La curieuse analyse de l'élection de Trump par Serge Halimi

Dans son éditorial de décembre Serge Halimi se focalise exclusivement sur la défaite de l'élite intellectuelle, sans préciser que la classe la moins éduquée qui forme 39% des électeurs de Trump, sera la première impactée. La thèse de Bourdieu du "racisme de l'intelligence" avancée par le directeur de la rédaction du "Diplo" ne permet pas de comprendre cet accident démocratique majeur.

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L'éditorial du Monde Diplomatique de décembre 2016 "La déroute de l'intelligentsia"  à de quoi surprendre. Concernant l'élection de Trump, exit le fait que le mode d'élection par les grands électeurs doit être réformé au plus vite et qu'il reste une des explications de la victoire de Trump. Avec près de 3 millions de voix de moins que Hillary Clinton, le milliardaire populiste a néanmoins gagné, du fait du mode électoral via les 538 grands électeurs. Je n'ai pas de qualificatif qui désigne le fait de croire à des slogans mensongers et primaires. Cela dit, le programme de Clinton n'allait en rien changer le sort des défavorisés, sa campagne, très couteuse comme toutes les campagnes aux Etats-Unis, ayant été financée par les plus grands entreprises et lobbies de la finance. D'aucuns diront caricaturalement que les électeurs de Trump sont des demeurés manipulés par des démagogues. Une injure inexacte pour les gens peu cultivés mais qui comprennent parfaitement qu'ils sont les dupes de la mondialisation mais ne sont pas intéressés par les combats sociétaux, défense des minorités, des immigrés, des LGBT, etc. Il s'agit plutôt d'ignorance des enjeux basique d'une nation qui place le bulletin de vote au même niveau qu'un suffrage pour un candidat de télé-réalité ou le choix d'un produit commercial. On ne vient pas au secours des classes populaires en leur opposant les erreurs avérées de la classe politique et de l'intelligentsia qui en effet, les ignore avec condescendance.

Sauf à croire que Trump appliquera les promesses sociales qui lui ont permis de capter une partie de l'électorat le moins éduqué, il est fort probable que l'élection de Trump ne signifie rien de bon pour eux. Rappelons les propositions à usage des classes populaires, commentées dans ce billet d'Ignacio Ramonet, ancien directeur du Monde Diplomatique. Ces ficelles de marketing politique qui n'engagent que ceux qui y croient, expliquent en partie le succès de Trump auprès des catégories les moins éduquées. Il leur a promis de "diminuer les prix des médicaments, d’aider à régler les problèmes des « SDF », de réformer la fiscalité des petits contribuables, et de supprimer un impôt fédéral qui touche 73 millions de foyers modestes" sans oublier d'attaquer Wall Street en "augmentant de manière significative les impôts des traders spécialisés dans les hedge funds (fonds spéculatifs) qui gagnent des fortunes." Pour faire bonne mesure, Trump a aussi promis "le rétablissement de la loi Glass-Steagall (votée en 1933 pendant la Dépression et abrogée en 1999 par William Clinton), qui séparait la banque traditionnelle de la banque d’affaires". Pour convaincre les classes populaires, le démagogue américain promet de lutter contre la libre échange "en augmentant les taxes sur tous les produits importés. Il se dit prêt, s’il arrive au pouvoir, à établir des droits de douanes de 40% sur les produits chinois". Pour finir de rallier les classes défavorisées, une attaque en règle contre les médias corrompus complète ce florilège démagogue et opportuniste. Ce volet social méconnu du programme repose sur une analyse juste de la domination des classes riches, du rôle des médias, des conséquences du libre échange mais en examinant le parcours des membres de la future équipe de Trump, on peut largement douter de sa mise en application. Le secrétaire d'Etat au Trésor, Steven Mnuchin a dirigé la banque d’affaires Goldman Sachs, Betsy de Vos, secrétaire d'Etat à l'éducation est héritière du géant du marketing Amway, 2 autres ex-Goldman-Sachs occupent des postes importants. Attendons la suite des nominations qui devraient confirmer la couleur très libérale de cette équipe, bien éloignée des préoccupations des classes défavorisées et des promesses de campagne.

La thèse de Bourdieu du "racisme de l'intelligence" inappropriée dans l'explication de l'élection de Trump

Serge Halimi plaque sans nuances et à contre-emploi, dans son éditorial " La faillite de l'intelligentsia", ce paradigme de Pierre Bourdieu expliquant que le pouvoir repose en partie sur " la possession de titres qui, comme les titres scolaires, sont censés être des garanties d’intelligence et qui ont pris la place, dans beaucoup de sociétés, et pour l’accès même aux positions de pouvoir économique, des titres anciens comme les titres de propriété et les titres de noblesse." En bref, selon cette thèse, les classes dominantes et les plus diplômées méprisent le peuple des dominés qui se venge en quelque sorte de ses frustrations en votant contre les représentants de l’élite intellectuelle et politique. Cette assertion contient une partie de vérité mais reste très lacunaire  et insuffisante pour analyser l'élection de Trump. Elle ne pointe pas le fait que les classes populaires comme les médias et autres leaders d'opinion se trompent et n'ont  pas d'auto-défense intellectuelle contre les promesses fallacieuses, grotesques, irrationnelles des populistes, amplifiées par les réseaux sociaux. Les défavorisés et déclassés savent parfaitement qu'ils sont les oubliés des programmes politiques, républicains ou démocrates, de gauche ou de droite mais une partie d'entre eux ne résiste pas aux faux arguments de ceux qui leur désignent des boucs émissaires. Le plus pauvre que soi, l'étranger, le migrant, le noir ou le latino aux Etats-Unis, étant les figures expiatoires par  excellence. Le taux d'abstention de 46%  de la présidentielle américaine doit nous rappeler que Trump n'a été élu que par 1 électeur sur 4, si on tient compte du fait qu'il a obtenu 2 millions de voix de moins que Clinton. Parmi ces électeurs, une partie significative appartient aux classes les plus riches, gardons-nous par conséquent de généralisations partielles comme le font Serge Halimi ou  Emmanuel Todd. Ce dernier a déclaré de manière provocante à propos de l'élection de Trump,  dans cette vidéo "J'ai du mal à comprendre l'inquiétude des gens. J'étais terrorisé par Hillary Clinton". Mieux , il affirme dans un entretien avec Daniel Mermet sur le site la-bas.org que le programme économique de Trump "va bien sûr réussir". On cherche les raisons d'un tel optimisme ... Todd a par ailleurs une analyse intéressante de la société américaine qu'il connait très bien mais s'abstient de dire que les premières victimes seront, une fois de plus, les moins éduqués et les défavorisés.

Oui, le fait que des millions d'électeurs, maintenus dans une lourde cécité intellectuelle, se tirent une balle dans le pied et élisent des populistes dangereux pour leur pays et pour le monde entier m'indigne profondément. Face aux inégalités qui vont s'aggraver, face au réchauffement climatique, face aux conflits qui se développent, face à un monde qui ne respecte plus la nature ni les les hommes. Il ne s'agit pas de mépris pour ces électeurs mais d'un questionnement face aux conséquences néfastes et prévisibles de leurs votes. Leurs suffrages improbables sont d'ores et déjà nos problèmes.

Réfléchir en profondeur sur un basculement historique de la démocratie

Les anciens outils intellectuels ne permettent plus de comprendre la forte rupture en cours. Au lieu  de plaquer une grille d'analyse inopérante sur l'élection de Trump sur la haine du peuple par les élites, il me parait plus fécond d'évaluer l'impact de la  manipulation de son électorat via les réseaux sociaux. Notamment, les tweets incessants de Trump et son équipe propageant des fausses informations, le ciblage très précis sur Facebook des électeurs potentiels susceptibles de basculer en sa faveur, l'influence délétère de son plus proche conseiller Steve Bannon, chantre de l'extrême-droite conspirationniste. Il faut penser et expérimenter d'autres solutions pour faire progresser la démocratie qui ne doit pas être un corpus de lois gravées dans le marbre comme le suggèrent ces 15 intellectuels dans l'article de Mediapart. En résumé, citons cette phrase de David Van Reybrouck, scientifique, historien de la culture, archéologue et écrivain belge, issue d'un texte en forme de lettre ironique à Jean-Claude Juncker : « Si nous refusons de mettre à jour notre technologie démocratique, le système entier pourrait bientôt s’avérer irréparable. Il est permis d’affirmer que 2016 a été la pire année pour la démocratie depuis 1933. L’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump n’est pas une bizarrerie, mais le résultat très logique d’un système démocratique qui combine des procédures de vote remontant au XVIIIe siècle avec une idée du suffrage universel datant, elle, du XIXe, des médias de masse inventés, eux, au XXe siècle, et une culture des médias sociaux datant, quant à elle, du XXIe siècle. "

L'affaire Cambridge Analytica donne une explication crédible de l'improbable élection de Trump. Outre toutes les raisons déjà citées, l'élément essentiel est le poids sous-estimé mais considérable de la manipulation des réseaux sociaux par l'équipe de Trump. En prémisses, le système de vote par les grands électeurs qui permet à Trump d'être élu avec près de 3 millions de voix de moins qu'Hillary Clinton. Dans l'affaire Cambridge Analytica, l'équipe de campagne a ciblé les Etats susceptibles de basculer en faveur de Trump. L'utilisation frauduleuse de 86 millions de profils Facebook a permis de tracer le portrait des électeurs incertains et de leur envoyer de fausses publicités ciblées afin d'orienter leur vote en faveur de Trump.

Il faut cependant noter que la majorité de l'électorat de Trump semble encore lui accorder sa confiance 2 ans après son élection. Pour l'ouvrier qui a perdu son emploi dans l'industrie ou ailleurs, le fait de le retrouver est bien la preuve que les sanctions douanières contre la Chine et l'Europe sont efficaces même s'il ne s'agit au total que de quelque milliers d'emplois. Le peuple, ce vocable informel utilisé par les populistes, peut parfois jouer contre ses intérêts.

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