Inde: 600 millions de pauvres dans la 4ème économie mondiale

L'Inde est écartelée entre une constitution moderne et un système profondément inégalitaire, un pays déchiré entre une croissance exponentielle et un patriarcat archaïque et destructeur. Dans ce pays très violent, 2 millions de femmes sont assassinées chaque année, 600 millions de personnes sont malnutries. Cependant pour comprendre l'Inde, civilisation complexe, il faut aller au-delà de ce docu.

Chronique du documentaire "Violence au pays de Gandhi" de Lourdes Picareta 

En préambule, je précise qu'un article, un documentaire ont toujours un angle éditorial et qu'il est vain de généraliser à partir de sources médiatiques qui ne sont que des fenêtres étroites, ponctuelles et marquées par le creuset culturel de leurs auteurs. Ce documentaire pointe cependant en creux, le profond fossé entre notre civilisation judéo-chrétienne et les religions hindoue et musulmane, qui cohabitent en Inde avec beaucoup de frictions.

Richesse et inégalités se côtoient dans des Etats ou la caste, la religion, le sexe discriminent profondément des groupes d'indiens. Dans le Punjab, Haryana, Maharashtra, Gujarat, allier sexe féminin, hors-caste, statut social inférieur et religion musulmane est l'assurance d'une existence stigmatisée jusqu'à sa mort. Un des intérêts du documentaire est de montrer le poids considérable en Inde des traditions, rites, habitudes face à une législation qui peine beaucoup à s'appliquer à tous et sur tout le territoire.

Malgré l'interdiction constitutionnelle de discriminer quiconque pour l'appartenance à une caste, les comités locaux outrepassent souvent la législation et la Constitution indienne dans des états tels que l'Haryana en excluant de la cité tous les habitants qui contreviendraient à un ordre patriarcal très archaïque. Au bas de l'échelle sociale, les femmes Dalit (Hors caste) qui n'ont pratiquement aucun droit sauf celui de travailler sans jours de de repos pour des revenus très faibles, souvent au service de leur belle-famille. Alors que l'Inde est la 4ème économie mondiale, qu'elle est devenue une puissance nucléaire et spatiale avec une place importante dans le numérique, la moitié de sa population souffre de conditions sanitaires dégradées, de revenus insuffisants et de millions d'indiens pâtissent de malnutrition. Ainsi, sur une population de 1,2 milliard d'habitants, 500 millions de personnes n'ont pas de toilettes et beaucoup de villes n'ont pas de canalisations collectives pour les déchets. Selon son âge et sa position sociale, la femme est considérée comme une déesse pour les plus âgées dans les castes élevées ou comme une prostituée dans les femmes jeunes et des plus basses castes. Dans certains Etats, la femme est vue davantage comme un objet de consommation et des millions de femmes subissent humiliations, viols et meurtres. Dans "Violence au pays de Gandhi", le témoignage de Shabam, une lycéenne de 15 ans de la basse caste des Dalits, violée à 15 ans par 8 hommes appartenant à la caste des Jats (riches paysans possédant terres et tracteurs), éclaire brutalement les rapports violents qui régissent les groupes ritualisés. Shabam voulait sortir de sa sous-caste et devenir avocate, une décision inacceptable pour les Jats qui l'ont ainsi punie. Les parents des violeurs ont proposé 26.000 € à la famille pour qu'elle retire sa plainte. Après avoir refusé l'argent proposé par les Jats, la famille de Shabam a été mise au ban de la société locale.

Selon Colin Gonsalves, avocat à la cour Supreme indienne et fondateur de l'association Human rights law network "L'inde contemporaine est une société barbare, brutale,  cruelle envers les démunis et les intouchables. Il existe des discriminations envers quiconque se trouve dans une position même légèrement inférieure. L'usage de la force fait partie de notre culture indienne contemporaine". La situation des Dalits est des plus difficile, ils n'ont aucun jour de repos et un salaire maximum équivalent à 250€ de salaire/an, lequel même en inde représente un pouvoir d'achat très faible. Les prêts qui leur sont accordés augmente leur dépendance et leur non-recouvrement est sanctionné par des violences et des viols.  

La capitalisme utilise les castes pour créer le système économique le plus inégalitaire de la planète

Comment expliquer qu'un pays "démocratique" et prospère sur le plan global, connaisse un accroissement criant des inégalités de toutes sortes, économique, sociale, catégorielle, sexuée, etc. ? Selon Jayati Ghosh, professeur d'économie à l'université Jahawarhal Nehru de New-Delhi "Il y a eu une bonne croissance en Inde mais dans l'inégalité. C'est un essor remarquable car on peut discriminer en fonction du sexe, de la couleur de peau, de la caste, etc. Tous les prétextes sont bons pour exploiter fortement une grande partie de la main d'oeuvre. On peut chasser sans problèmes les gens des régions rurales, vendre les terrains à des promoteurs, c'est ça la croissance indienne!". L'Inde est ainsi un terreau très favorable au capitalisme car sa structure religieuse supprime toute contestation. Il s'agit d'une société fondée ancestralement sur le fatalisme, la résignation. L'idée très répandue est que si vous appartenez une caste inférieure, c'est que vous avez fait peut-être quelque chose de mal dans une vie antérieure. Si vous êtes au bas de l'échelle cela ira peut-être ça ira mieux dans la prochaine vie. Jayati Ghosh affirme "Le systéme ancestral des castes ouvre la brèche au capitalisme. Les familles aisées peuvent employer les catégories inférieures comme elles l'entendent. Pendant 60 ans, il n'y a eu aucune loi sur la scolarisation universelle. La moitié du pays souffre de malnutrition et certains vivent plus mal qu'en Afrique subsaharienne. Cette acceptation de l'inégalité empêche de suivre un modèle de développement juste et équitable."

La maison de 27 étages de la richissime famille indienne Ambani à Mumbay (ex-Bombay) en Inde La maison de 27 étages de la richissime famille indienne Ambani à Mumbay (ex-Bombay) en Inde

A Bombay, le plus grand bidonville d'Asie, des millions d'êtres humains vivent dans un état sanitaire, social déplorable sans que cela émeuve autrement les catégories et castes supérieures. Cette extrême précarité côtoie les plus grands fortunes de la planètes. Les frères Ambani, issus d'une des familles les plus riches de la planète avec un patrimoine de 27 milliards de dollars, habite une extravagante maison de 27 étages. Au pied de cette tour à l'architecture délirante, les plus pauvres fouillent les déchets. Les appartements de 5 à 10 millions de dollars ne sont pas rares à Bombay, capitale financière de l'Inde.

Le documentaire laisse cependant peu d'espoir de changement. Il y est rappelé que l'actuel premier Ministre indien Narendra Modi, appartient au BJP ( Bharatiya Janata Party) un parti nationaliste hindou, ancien ministre chef de l'Etat du Goujarat de 2001 à 2014. Selon Wikipedia, Narendra Modi proche du groupe paramilitaire Rashtriya Swayamsevak Sangh, est considéré comme un chef du mouvement nationaliste hindou. C'est une figure controversée notamment pour sa gestion des violences inter-communautaires au Gujarat en 2002. Les 180 millions de musulmans indiens, soit la 2ème communauté au monde, sont la cible de violences quotidiennes.

Un documentaire à voir pour tordre définitivement le cou au faux récit d'une Inde pacifique et patrie de Gandhi, un beau symbole de l'Histoire mais qui ne correspond en rien à la réalité indienne. L'hybridation des rites discriminatoires de cette vieille civilisation avec les contraintes du capitalisme mondialisé n'est pas d'évidence la voie pour préparer une société plus équitable.

 

Aller plus loin

  • Sur la situation des femmes en Inde, lire cet article de Bénédicte Manier, journaliste à l'AFP. Concernant le statut des femmes, il existe une exception dans le Kerala, un Etat  avec une tradition matriarcale spécifique (les terres et les biens sont transmis de mère en fille) qui donne aux femmes une position sociale plus affirmée qu'ailleurs.

 

  • Les Dalits, encore appelés Intouchables ou Harijans sont des groupes d'individus considérés, du point de vue du système des castes, comme hors castes et affectés à des fonctions ou métiers jugés impurs. La notion d'intouchabilité est surtout liée au métier exercé et ne peut se résumer à une exclusion définitive de la société indienne. Les dalits, peuvent ainsi être avocats, policiers, etc. voire Président de la république comme Ram Nath Kovind, devenu en 2017, le deuxième intouchable élu à ce poste, surtout honorifique. Mais en règle générale, les Dalits, présents également dans toute l'Asie du Sud, sont victimes de nombreuses discriminations. (Source:Wikipédia). 

 

  • Sur Arte voir aussi les 4 reportages d'Emma Tassy "L'Inde dans l'objectif" (2014) . Le pays vu à travers l'oeil de photographes indiens

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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