Saint Ouen: Une gauche et des écologistes divisés

Saint-Ouen est à un tournant. Les Jeux Olympiques et les grands projets d’aménagement en cours vont soit défigurer et remplacer socialement cette ville, soit lui permettre de faire un bond en avant dans la transition écologique en garantissant aux vieux comme aux nouveaux audoniens une ville protectrice et apaisée. L’enjeu de cette élection est là.

Après plusieurs semaines de négociations acharnées pour réussir l’union de la gauche et des écologistes à Saint-Ouen, on ne peut que déplorer la présence de deux listes de gauche et une de droite. Pour moi qui me suis engagé dans cette campagne il y a plus d’un an précisément dans l’idée que cette ville repasse à gauche et en offrant un autre choix aux audoniens que la revanche de l’élection de 2014, ce second tour est une déception.

L’écologie qui aurait pu et dû servir de ciment entre les gauches radicales et sociale-démocrates n’a pas pu jouer ce rôle tant les négociations ont été minées par des calculs et des rivalités historiques. La position centrale de la liste « A Gauche » nous a permis de porter l’union de toutes les forces de gauche en capacité de fusionner au second tour en insistant sur la nécessité d’une fusion à 3 entre les listes de Karim Bouamrane, Jacqueline Rouillon. Mais nous nous sommes vite retrouvés enfermés dans le rôle de maitres de cérémonie d’un mariage arrangé entre parties non consentantes.

Face à l’échec de ce ménage à trois, il a fallu choisir entre deux fusions possibles. Le vote a été organisé dans de bonnes conditions (même s’il aurait pu se tenir à bulletin secret) et a démontré la nature collégiale et démocratique du fonctionnement de notre rassemblement. Le choix d’une fusion avec le Mouvement Audonien (28 voix) plutôt qu’avec Réinventons Saint Ouen (18 voix dont la mienne) ne correspond pas à ce que j’ai prôné durant cette campagne, à savoir « que nous rassemblerions au second tour la gauche dans la configuration qui aura les plus grandes chances de l’emporter » mais la démocratie interne m’oblige et j’ai trop dénoncé pendant le Printemps Audonien ceux qui quittaient le navire quand il n’allait pas exactement dans leur sens pour faire de même.

 Je comprends cependant tous ceux qui critiquent ce choix, tous ceux qui doutent et tous ceux qui désespèrent de cette gauche incapable de se retrouver sur l’essentiel. Ce que je retiens de ces négociations sont des torts partagés, ancrés dans des trajectoires personnelles plus que des divergences politiques indépassables.

Mais puisque les négociations programmatiques n’ont pas pu complètement trouver d’issue, je retiens aussi des divergences de fond importantes qui se sont révélées pendant ces heures de discussion et qui peuvent guider le choix des électeurs aujourd’hui. Les divergences réelles qui ont émergé et n’ont pu être totalement résolues tournent autour de (i) la démocratie délibérative et du partage du pouvoir, (ii) la question écologique et (iii) la question du logement social.

(i) Nous avons fait campagne sur l’idée que la Vème République et le Code Général des Collectivités Territoriales (CGCT) donnent au Maire des pouvoirs exorbitants que l’on se doit de réguler non seulement pour donner une place à la démocratie délibérative impliquant les citoyens mais aussi pour assurer un exercice moins solitaire et potentiellement autoritaire du pouvoir. Ces demandes ont été perçues par l’équipe de Karim Bouamrane comme une tentative de mise sous tutelle du Maire, alors que cette charte de gouvernance avait été conçue en premier lieu, pour partager les pouvoirs de notre propre candidat, Denis Vemclefs. Sur l’idée que le Maire ne pouvait pas cumuler ses pouvoir de Maire à ceux, de la Vice-Présidence d’une Communauté d’Agglomération (EPCI), des organismes HLM de la Ville, de la Vice-Présidence de la Métropole du Grand Paris, nous avons constaté une différence de perspective notoire. Sur la volonté d’organiser une véritable gouvernance partagée, en demandant par exemple un vote au Conseil Municipal pour l’attribution ou le retrait de délégation aux adjoints, pour faire vivre une véritable démocratie délibérative locale ou pour limiter les risques de clientélisme en ne laissant pas au seul Maire le pouvoir de recruter, nous avons dû constater des divergences profondes.

(ii) Si tout le monde se réclame de l’écologie et joue la surenchère de pistes cyclables et d’espaces verts. Là aussi, nous avons constaté une divergence d‘approche. Si notre projet de moratoire sur les nouvelles constructions pose des questions importantes de mise en œuvre, il nous semble essentiel pour remettre la question de la densification et de l’aménagement au cœur du combat écologique et ne pas nous enfermer dans la course effrénée à la vente du foncier municipal pour tenter d’équilibrer les comptes de la ville. De même, notre demande de révision du Plan Local d’Urbanisme Intercommunal n’a pas été accueillie avec le plus grand enthousiasme alors qu’elle est essentielle pour contraindre les constructeurs, réduire la place de la voiture, favoriser les espaces verts et développer les énergies alternatives. Inscrire la transformation de la ville dans le temps long tout en répondant à l’urgence climatique reste un combat assez moins évident et fédérateur que l’on pense.  

(iii) Enfin, sur la question du logement social. Nos demandes, somme toute modestes, de rehausser la part de logement social dans le futur village Olympique ou dans la future phase IV des Docks (de 25% a 40%), de reloger tous les habitants de la cité des Boute-en-train mais d’en faire de nouveau un lieu de logement dans le cadre d’un projet ANRU ont été également reçues froidement. Ces exemples n’épuisent pas la question du logement, des expulsions, des marchands de sommeil, de la spéculation immobilière mais restent des symboles qui dénotent de la volonté réelle de faire de Saint Ouen une véritable ville mixte en paix avec sa diversité ethnique et sociale à l’opposé du projet gentrificateur mené par le Maire actuel. 

Si l’on peut regretter qu’une convergence plus grande n’ait pas pu être trouvée, il est utile d’informer sur les lignes de rupture qui distinguent nos deux listes pour informer les audoniens de gauche qui devront malgré tout choisir entre deux projets de gauche et écologistes différents. Ce sont sur ces arguments de fond que la campagne doit être menée.

En effet, si je continue d’avoir des désaccords d’orientation politique avec Karim Bouamrane, je considère que certaines des accusations, des attaques ad hominem dont il fait l’objet ne sont pas à la hauteur. De la même manière, je considère que le chantage à l’exclusion de Madjid Messaoudene à Saint Denis pour ses positions dites « clivantes » ou supposées « communautaristes » n’est pas admissible. On ne règle pas ses comptes politiques par la rumeur et la calomnie.

Saint Ouen est à un tournant. Les Jeux Olympiques et les grands projets d’aménagement en cours vont soit défigurer et remplacer socialement cette ville, soit lui permettre de faire un bond en avant dans la transition écologique en garantissant aux vieux comme aux nouveaux audoniens une ville protectrice et apaisée. L’enjeu de cette élection est là.

Le risque de la division de la gauche et des écologistes est malheureusement désormais ce qu’il est. Le seul choix, le seul vote utile qui reste est le vote contre le Maire sortant et pour celui qui représentera le mieux ses idées.

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