Grand Hôpital Paris Nord: le saccage qui vient

Le projet de grand hôpital Paris Nord (GHPN) qui va voir le jour à Saint Ouen signé Renzo Piano est une aberration écologique et une erreur de santé publique majeure. Envisager de fermer deux hôpitaux et réduire la capacité hospitalière de près de 300 lits dans une zone de surmortalité chronique et d'explosion demographique est une bavure démocratique. Nous nous en mordons les doigts.

Ça y est l’APHP a désigné le lauréat du concours désignant l’architecte du Grand Hôpital Paris Nord. Quelques jours plus tôt, le 1er Mars, Martin Hirsch le Directeur General de l’APHP et le Préfet de la Seine Saint Denis prétendaient tous les deux être à l’écoute des élus locaux et des habitants pour construire un projet d’hôpital partagé.

La réalité est toute autre : avec le silence coupable de la Mairie de Paris et derrière l’architecture toute en greenwashing de Renzo Piano promue sans ménagement dans les pages de Libération, l’APHP est en train de sceller le sort du plus Grand Projet Hospitalier de France.

Quand on regarde ce projet vieux de 8 ans, il est dur de croire qu’une pandémie qui a mis mal tout notre système de santé est passée par là, dur de croire que la crise et les menaces écologique ont finalement éveillé les consciences, dur de croire que la concertation, la démocratie locale et délibérative a fait le moindre progrès.

En effet, ce projet d’hôpital la, construit autour d’une logique étroite de réduction des couts sera une

  • une calamité écologique pour la ville de Saint Ouen,
  • une erreur fondamentale en matière de santé publique
  • un affront démocratique

 Un drame écologique

Après l’étude de plusieurs sites possibles d’implantation, notamment deux emplacements idoines dans une ancienne friche industrielle devenue ZAC mais qui aurait imposé à l’APHP des couts de dépollution du site et des complications de construction, l’APHP a jeté son dévolu sur l’ancien site industriel de PSA. Cette usine en plein centre-ville a été pendant longtemps le cœur industriel et ouvrier de Saint Ouen. Le site n’est plus utilisé par PSA depuis de nombreuse années mais n’en demeure pas moins un site à l’architecture remarquable.

Image GHPN © Renzo Piano Image GHPN © Renzo Piano

 

Mais surtout, sans fausse nostalgie ouvrière, ce site se situe au milieu de rue étroites entouré d’immeubles d’habitation de petite taille de 3 à 4 étages). Y insérer un ensemble de bâtiments de 9 étages en imposant un trafic routier (urgences, consultations et travailleurs/étudiants) est une aberration urbanistique et écologique. Ce n’est pas tout à fait un hasard si on ne construit plus d’hôpitaux de cette taille dans les centres-villes du monde entier.

 

Mais la qualification de ce projet comme Projet d’Intérêt General par la préfecture impose de modifier le Plan Local d’Urbanisme qui n’autoriserait sans cela pas la construction d’un tel mastodonte. Pour s’assurer que ce PIG passe rapidement, le plan de mobilité commanditée en 2018 par l’APHP fait une série de choix orientés (périmètre d’analyse de la circulation très étroit, ignorant les portes de Paris les plus proches (Porte de Saint Ouen et Clichy) et des hypothèses farfelues (population audonienne constante). De l’aveu même des autorités cette étude de mobilité est entièrement à revoir, en effet, la croissance de la population de plus de 16,000 habitants sur les 5 prochaines années, encore davantage sur les 5 suivantes, les nouveaux grands projets en cours dans la ville (le Village Olympique, la future DGSI qui drainera plus de 5000 nouveaux travailleurs chaque jour, le nouvel échangeur autoroutier Pleyel qui déversera un nouveau flux de circulation à Saint Ouen).

Aujourd’hui, les axes routiers mitoyens du site sont déjà entièrement saturés provocant, non seulement des congestions insupportables mais aussi des pics de pollution fréquents, des pics de chaleurs qui rendent nos écoles irrespirables et nos enfants asthmatiques. Faut-il y voir dans ces oublis un manquement fortuit ou une volonté politique de cacher les conséquences réelles ce de projet pour les habitants de Saint Ouen ?

 

Site de construction du GHPN © Grand Paris Amenagement Site de construction du GHPN © Grand Paris Amenagement

Une erreur de Santé Publique historique

Alors que nous n’avons pas encore vu le bout de cette pandémie et de ce qu’elle révèle des failles de notre système de santé et de la logique corrosive de recherche permanente de l’efficience et des économies, il nous se rassurer qu’un « Ségur de Sante » bâclé permette de conclure un tel projet et de fermer définitivement l’hôpital de Paris Bichat et de Clichy Beaujon plutôt que de créer les conditions de leurs rénovations.

L’APHP, ainsi que le Préfet de la Seine Saint-Denis, nous expliquent la main sur le cœur dans une série d’éléments de langage souvent repris par certains élus influençables du Conseil de Paris qu’il en va de la « solidarité territoriale » de créer de nouvelles capacités hospitalières en Seine Sainte Denis et que pour cela, il est nécessaire de fermer les sites de Bichat et Beaujon.

Il faut certes entendre les arguments médicaux tout à fait légitimes qui expliquent que les progrès de la science et le développement de la médecine ambulatoire permettront de réduire considérablement les durées d’hospitalisation. Mais tout comme les 40 chefs de services hospitaliers qui ont écrit le 20 Décembre une lettre ouverte dans les pages du Monde, nous n’en concluons pas qu’il est pour autant possible de réduire l’offre hospitalière dans le Nord de Paris pour trois raisons :

  1. Nous partons d’un niveau de tension des services et du personnel hospitaliers qui n’est pas soutenable (réduire de près 1 000 emplois hospitaliers pour une population en pleine croissance est tout bonnement inacceptable).
  2. Nous partons d’un niveau de surmortalité en Seine Saint Denis qui impose des investissements hospitaliers supplémentaires comme le suggère le rapport parlementaire Cornut-Gentille.
  3. Enfin et surtout, la croissance de la population dans notre département qui est la plus élevée d’Ile de France et une des plus élevée de France doit au contraire nous pousser à évaluer l’augmentation substantielle des capacités hospitalières et de l’offre de soins. (L’INSEE prévoit en effet que la population du département croisse de 300,000 personnes entre 2013 et 2050).

Il est donc capital de sortir de ce mythe selon lequel on peut toujours faire mieux avec moins. C’est cette idée corrosive qui détruit chaque jour les services publics de santé.

Concertation et utilité publique

Dans la torpeur de la pandémie, les pouvoirs publics avancent masqués. En Novembre 2020, le Préfet d’Ile de France a émis un avis préalable à la déclaration d’Utilité Publique, suite à la qualification comme Projet d’Intérêt Général en 2019, toutes les contraintes administratives seront levées. Cette DUP imposera alors de revoir le Plan Local d’Urbanisme pour autoriser la construction du site sans pouvoir lui imposer des conditions environnementales strictes que certains élus locaux demandent timidement.

Les exercices formels de concertation ont montré leurs insuffisances comme l’a rappelé le garant de la Commission Nationale du Débat Public. Il semble donc nécessaire qu’un referendum local puisse décider de l’implantation de cet hôpital alors qu’il existe encore des alternatives à Saint Ouen et ailleurs en Seine Saint Denis (notamment en lieu et place de la Tour Pleyel à la frontière entre Saint Ouen et Saint Denis qui doit être rasée) pour l’accueillir. Mais ceci éloignerait davantage le futur hôpital moderne des parisiens pour lequel il est pensé et construit. Ne soyons pas dupe : Ce projet est celui d’offrir aux Parisiens le meilleur hôpital qui soit aux portes de Paris mais d’en imposer toutes les nuisances aux banlieusards. C’est tout naturel pour un conseil de surveillance de l’APHP qui ne comprend au sein de conseil de surveillance aucun élu de Seine Saint Denis.

Conclusion

Il existe pourtant une solution simple à ce problème d’apparence complexe : n’autoriser qu’un hôpital de taille intermédiaire à Saint Ouen ou ailleurs en Seine Saint Denis. L’APHP aura ainsi la possibilité de fermer, rénover, reconstruire et moderniser tour à tour les sites de Bichat et Beaujon sur une quinzaine d’années augmentant ainsi de manière considérable l’offre hospitalière dans le Nord de Paris sur 20 ans en lien avec les besoins de la population et sa croissance, offrant à ses personnels soignants des perspectives claires d’amélioration de leurs conditions de travail et garantissant la qualité des soins de tous, parisiens et habitants de la Seine Saint Denis. Il est inconcevable que cette crise sanitaire ne suscite pas davantage de réflexion sur l’avenir de notre système hospitalier. Et pourtant, dans l’indolence que provoque cette déroute sanitaire et administrative, dans l’euphorie de la fin de mandat du nouveau monde et les formes architecturales du moment, on s’apprête à ériger un nouvel Arc de Triomphe à la négligence.

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