Municipales: Kaddish pour la ceinture rouge

Les Conseils Municipaux de Saint-Ouen des 4 et 15 juillet, ainsi que le Conseil Communautaire d’installation pour Plaine Commune du 16 Juillet marquent donc non seulement la fin d’une longue et chaotique campagne électorale interrompue par la crise du coronavirus mais aussi le début d’une nouvelle ère politique: la fin de la ceinture rouge, le début d'une ceinture rose et peut être un jour verte.

Il flotte comme un parfum de mission accomplie cet après-midi là, dans la salle Municipale Barbara, à Saint-Ouen. Le 4 juillet 2020, on assiste presque à un moment d’histoire. Claude Bartolone, Jean-Christophe Cambadelis, Yannick Trigance, Mathieu Hanotin, Stephane Troussel et Karim Bouamrane se félicitent et se remercient. Cette victoire a d’autant plus de saveur qu’elle aura été longue et pénible. Il a fallu près de 40 ans au Parti Socialiste pour conquérir la Seine-Saint-Denis. 40 ans depuis cette fameuse élection cantonale de 1979 qui a vu Claude Bartolone élu au conseil général avec le soutien de François Mitterrand. Cette victoire, aujourd’hui, du socialisme triomphant en Seine-Saint-Denis est pourtant à prendre avec mesure, tant le Parti Socialiste au niveau national n’est plus que l’ombre de ce qu’il était il y a 20 ans et tant la durabilité de cette conquête dépend en réalité d’un allié écologiste aujourd’hui trop faible et incompétent pour s’autonomiser mais sans doute peu disposé à laisser succéder une banlieue rose à une banlieue rouge sans sourciller.  

La fin du Communisme municipal

Les Conseils Municipaux de Saint-Ouen des 4 et 15 juillet, ainsi que le Conseil Communautaire d’installation pour Plaine Commune du 16 Juillet marquent donc non seulement la fin d’une longue et chaotique campagne électorale interrompue par la crise du coronavirus mais aussi le début d’une nouvelle ère politique.

En effet, avec la défaite de Delannoy à Saint-Ouen --dont l’élection en 2014 avait déjà mis un terme à un règne communiste audonien ininterrompu depuis l’après-guerre-- c’est la conquête de Saint-Denis qui est le revers le plus cuisant et qui marque la fin, sans doute définitive, de ce qu’aura été la ceinture rouge. Si cette évolution est aussi le résultat de changements socio-économiques et de tendances lourdes, il faudra tirer un jour les leçons de cette série d’étranges défaites mais aussi faire le bilan véritable de ce qu’aura été le communisme municipal dans la banlieue parisienne. Quelques ouvrages ont commencé ce travail passionnant: Ariane Chemin et Raphaëlle Bacqué dans une fresque historique sur la ville de Trappes dans La Communauté, Alain Rustenholz dans De la banlieue rouge au Grand Paris qui dresse un panorama du communisme municipal et de ses réalisations et enfin un ouvrage plus personnel et critique de Didier Daeninckx, Municipales: Banlieues naufragées qui se présente comme un pamphlet contre le clientélisme municipal mais qui malgré ses critiques acerbes sur le PCF reconnaît le rôle central d’émancipation, notamment culturelle, qu’a pu jouer le communisme dans la banlieue Parisienne.

La tentation du PS hégémonique

C’est sans doute conscient de ce risque que le Parti Socialiste tente de bien verrouiller les choses en concentrant tous les leviers du pouvoir. A Saint-Ouen, alors que Karim Bouamrane s’est trouvé face à une opposition de gauche qui lui a signalé sa volonté de travailler de manière ouverte, collaborative et constructive, le nouveau Maire a fait le choix de ne pas ouvrir sa majorité à toute la gauche (pratique pourtant commune, notamment à Montreuil où le Maire Communiste, grâce à un accord de majorité avec les listes concurrentes de gauche a été élu à 51 sur 55 voix, ou à l’Ile Saint-Denis où Mohamed Gnabaly a tenté de ressouder les écologistes de la ville en offrant des places dans sa majorité à ses anciens dissidents). On peut comprendre qu’après des négociations de fusion ratées et une campagne tendue, il soit difficile de tourner si vite la page. Nous avions convenu collectivement que si le Maire tendait la main, nous la saisirions et voterions pour son élection lors du conseil d’installation. En l’absence d’ouverture, nous nous sommes collectivement abstenus.

En effet, à Saint-Ouen, Karim Bouamrane nouvellement élu a fait le choix de nommer ses 13 Maires Adjoints dès le premier conseil municipal alors qu’il aurait pu se donner la latitude de conserver quelques postes pour élargir sa majorité en temps voulu. Même dynamique lors du second conseil municipal où il a fait le choix de ne nommer aucun membre de l’opposition dans les syndicats intercommunaux, les organismes HLM de la Ville et les conseils d’école où la municipalité doit être représentée. Cette volonté de concentration absolue des pouvoirs n’est pas véritablement de bon augure. Par ailleurs, contrairement aux engagements pris pendant la campagne, le nouveau maire a fait le choix de déléguer le moins de pouvoirs possible et notamment de ne pas soumettre à un vote consultatif du conseil municipal les délégations qu’il a attribué à ses adjoints.

Enfin, pour ce qui est de la transparence de la vie publique, ce dernier conseil municipal a renouvelé des méthodes traditionnelles qui me semblent impropres. En effet, si les adjoints doivent justifier de leurs frais professionnels dans l’exercice de leurs mandats (transports, frais de gardes d’enfants ou autres…) pour se les faire rembourser (pratique tout à fait normale), le Maire dispose quant à lui d’une enveloppe forfaitaire de frais de représentations de 12.000 euros par an sensée couvrir ses frais de représentations divers et dont il ne doit pas justifier l’usage. Ceci est inadapté. De deux choses l’une, soit le salaire du Maire est trop faible (ce que je pense) et il faut l’augmenter. Soit, il ne l’est pas et ces frais de représentations divers doivent lui être remboursés sur la base de justificatifs comme les autres élus. Il n’y a pas de raison de laisser perdurer cette pratique d’une enveloppe discrétionnaire.

De son côté, l’opposition souhaite rester constructive et ouverte mais exclue du pouvoir et des instances, elle ne pourra jouer son rôle que si elle devient une opposition participative en relais et en écho avec les revendications associatives et militantes de la ville.

Plaine Commune : cumuls et sacrifices

Cette stratégie de concentration des pouvoirs n’est pas un fait isolé. Elle est une stratégie plus générale. On constate ainsi après l’installation du conseil de territoire de Plaine Commune, qu’il s’agit d’une pratique systématique du Parti Socialiste. En effet, Mathieu Hanotin, après avoir emporté, le 28 juin dernier, la mairie de Saint Denis (la plus grande ville de Plaine Commune) a été élu Président de Plaine Commune deux semaines plus tard.

Pendant un moment, Stéphane Troussel, président socialiste du Conseil Général était candidat mais il n’a pas pu obtenir le soutien nécessaire pour faire face à son camarade... La déroute communiste, des écologistes faibles, peu expérimentés, divisés et incapables de faire émerger suffisamment d’élus compétents ont sapé leurs chances de présenter une candidature alternative. Au final, malgré les promesses de parité et les négociations d’appareils, EELV remporte seulement 8 élus sur 32 de la majorité, 3 adjoints sur 13, et 2 élus sur 8 à Plaine Commune. Il s’agit donc bien, à l’ancienne, d’une mairie socialiste avec des satellites écologistes dans la majorité. Ce cumul de Mathieu Hanotin --même s’il est tout à fait légal- n’est pas sans soulever de grandes questions. En effet, pour éviter les risques ou accusations de partialité, un accord tacite avait établi que le Président de Plaine Commune ne pouvait être le Maire d’aucune des Communes de l’agglomération --et encore moins de la plus grande d’entre elles. Il faudra à Hanotin un grand talent et une équipe solide non seulement pour a la fois gouverner la ville de Saint-Denis en pleine transformation et le territoire de Plaine Commune.

Au-delà de l’élection du Président, on ne peut s’empêcher de constater dans la constitution du bureau de Plaine Commune, un drôle de partage des pouvoirs avec une seule des Vice-Présidences revenant à un écologiste --Philippe Monge de l’Ile Saint Denis-- ce qui laisse augurer du peu de place qu’accordera l’agglomération à cette question. Il faut en revanche reconnaître ici deux mérites à Karim Bouamrane. Le premier est d’avoir renoncé lui-même à siéger à Plaine Commune en tant que Vice-Président. C’est un choix intelligent -non seulement car il a suffisamment à faire Saint Ouen- mais qui ne l’affaiblit pas car en tant que Maire au sein de Plaine Commune puisqu’il siège de fait dans l’instance informelle qui décide de tout à Plaine Commune, le fameux G9 (groupe des 9 Maires de Plaine Co). Enfin, il a obtenu un deuxième siège pour Saint-Ouen à Plaine Commune, ce qui était loin d’être acquis.

Malgré cette chance, aucun de ces deux sièges n’est revenu à un écologiste (le premier revient à Adel Ziane, le second à Nadya Soltani). L’homme qui émerge avec les pouvoir les plus importants de cette élection est bien Adel Ziane, Secrétaire de la section PS de Saint-Ouen, qui cumulera l’urbanisme, l’aménagement et les finances à Saint Ouen tout en endossant, à Plaine Commune, la Vice-Présidence en charge de l’urbanisme et de l’aménagement. De ce fait, tous les projets structurants du territoire, notamment le Grand Hôpital, le Village et les infrastructures Olympiques, la phase IV des Docks -dont la Métropole du Grand Paris est en principe l’aménageur- seront sous sa houlette. C’est de sa capacité à entendre les revendications écologistes dont dépendra réellement un changement de politique d’urbanisme en Seine-Saint-Denis.

L’État d’urgence écologique

Pour le moment, nous n’en prenons apparemment pas le chemin. Le débat sur le PLUI semble clos, la question sinon d’un moratoire, au moins d’une pause dans les nouvelles constructions ne semble pas d’actualité car dès ce second conseil municipal, un permis de construire à des promoteurs privés a été octroyé sans débat ni sur sa nécessité, ni sur l’impact écologique de ce projet de construction.

C’est fort de ces doutes sur les engagements écologiques à Saint-Ouen et plus généralement à Plaine Commune que nous avons décidé de proposer au Conseil Municipal de Saint-Ouen une résolution déclarant l’état d’urgence écologique à Saint Ouen. Ce texte proposé par Henri Lelorrain et inspiré d’autres municipalités engagées sur les questions de transition écologique n’a pas de portée contraignante mais il marquerait un engagement de la municipalité à placer le combat écologique au cœur de ses priorités et acterait la volonté du Maire de collaborer avec toute la gauche et tous les écologistes présents au conseil municipal. On peut toujours s’arrêter un instant, pour écouter le kaddish. Cette prière qui, dans le judaïsme, est récitée lors de tous les offices mais dont le plus fameux est celui des funérailles et commémorations. Kaddish pour une ceinture rouge donc et mais mettons-nous tous au travail pour construire une ceinture verte faite d’écologie populaire et de renouvellement démocratique.

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