Retour sur le conseil municipal extraordinaire sur la Sécurité

Face à la violence, la tentation répressive est la plus naturelle, c’est toujours la moins efficace. Pour tenter de produire des résultats différents, le Maire de Saint Ouen appelle une forme « d’union sacrée » sur la sécurité, non seulement avec les élus mais aussi avec les audoniens. Mais autour de quelles politiques? Ne répétons pas les erreurs de la mandature précédente.

Il était difficile de reprendre la plume ces derniers jours après le terrible assassinat de Samuel Paty, l’émoi naturel qu’il a créé et l’hystérie collective politique qui en résulte. Aussi dramatique que ce crime soit, nous ne devons céder ni à la peur ni à cette tentation de trouver une série des boucs émissaires, qui des insoumis, des indigénistes, des islamo-gauchistes ou des rayons halals des supermarchés sont comme autant d’index accusateurs qui nous détournent du travail de fond nécessaire pour exorciser notre pays de la radicalisation et de la violence aveugle.

En matière de terrorisme, comme pour les violences liées aux trafics de drogues que nous vivons à Saint Ouen : « La folie, c'est de faire toujours la même chose et de s'attendre à un résultat différent ». La tentation répressive est la plus naturelle, c’est toujours la moins efficace.

Pour tenter de produire des résultats différents, le Maire de Saint Ouen appelle une forme « d’union sacrée » sur la sécurité, non seulement avec les élus mais aussi avec les audoniens. C’était l’objet du conseil municipal extraordinaire sur la sécurité du 14 Octobre qui réunissait non seulement le Conseil Municipal mais aussi la Présidente de la Région, Valérie Pecresse, le Président du Conseil General, Stéphane Troussel, le Président de Plaine Commune (et Maire de Saint Denis) Mathieu Hanotin et le Député de la circonscription, Éric Cocquerel qui a ouvert le bal et immédiatement mis les pieds dans le plat en mettant la dépénalisation/légalisation du cannabis au cœur du débat.

Sur la forme, il faut saluer cet effort d’ouverture du Maire de Saint Ouen, mais on peut regretter que cette séquence commence par une série d’annonces faites au Parisien (renforcement de la vidéosurveillance, de la police municipal et couvre-feu pour les mineurs, nous y reviendrons), se poursuive par conseil municipal extraordinaire sans délibérations et s’achèvent par des « Assises sur la sécurité » ouvertes aux audoniens prévues le 14 Novembre. On aurait sans doute préféré l’ordre inverse, des assises de la sécurité pour écouter les demandes et les propositions des habitants, un conseil municipal avec des débats et délibérations à voter pour orienter les choix de la ville et enfin des décisions prises par arrêté municipal par le Maire le cas échéant. Il faut cependant reconnaître à Karim Bouamrane, une volonté de dialogue et d’action qui rompt avec le mutisme et l’isolation de l’équipe précédente.

Sur le fond, quelques regrets cependant : La municipalité n’a pas pris de position claire sur le sujet de la légalisation et dépénalisation. On pourrait rétorquer qu’il ne s’agit que d’une question théorique puisque ce n’est pas au niveau municipal que ces choix se font, mais ce serait renoncer à notre capacité de peser sur le débat national en mettant sur la place publique tout ce que l’on sait de l’efficacité de politiques moins répressives en Europe (nous sommes le pays qui a la politique la plus répressive et qui a le taux de consommation qui augmente le plus) et en mettant en avant les effets de la dépénalisation dans un grand nombre d’États aux États-Unis. Nos assisses sur la Sécurité pourraient être un moment d’échange et de débat d’envergure nationale sur ces questions si le Maire de la ville décidait de se faire le porte-voix de ce combat. 

Sur les mesures précises annoncées, alors que nous découvrions le couvre-feu annoncé par le Président de la République pendant le conseil municipal, le Maire a eu raison de ne pas revenir (et peut être de renoncer) au projet de Couvre-feu pour les mineurs qu’il avait évoqué la veille dans les pages du Parisien. Cependant deux mesures importantes ont été annoncées par le Maire-Adjoint en charge de la Sécurité qui auraient méritées un véritable débat : (i) le renforcement de l’usage de la vidéosurveillance, (ii) le recrutement de nouveaux policiers municipaux armés.

  • Sur la vidéosurveillance, 104 cameras sont installées dans la ville. Elles ont couté à la ville plus de 2.5 millions d’euros, en réalité bien plus aux contribuables si on compte les subventions de l’État, du département et de la Région. On propose d’en rajouter 36 notamment pour couvrir les quartiers Debain / le Vieux Saint Ouen. Mais quel est le bilan de la vidéosurveillance à Saint Ouen ? Sur quelle étude nous basons-nous pour continuer à investir dans cette technologie qui n’a fait ses preuves nulle part (à part les transports publics) ? Il faut distinguer deux choses : la dissuasion et l’élucidation de crimes ou de délits.
    • Pour ce qui est de l’élucidation, les caméras sont très efficaces pour les verbalisations automatiques des infractions au code de la route ; mais pour ce qui est des crimes et délits plus sérieux, il faut des moyens humains derrières les caméras. Des analystes, des officiers de police judiciaire, les avons-nous ? Non. Quel crime a été élucidé à Saint Ouen grâce à ces caméras qui sont systématiquement vandalisées et bien souvent hors d'usage ?
    • Pour la dissuasion, toutes les études internationales sur la vidéosurveillance montrent par exemple que de meilleurs éclairages urbains sont souvent plus efficace pour réduire la criminalité que la vidéosurveillance.

 Investir de nouveau des centaines de millier d’euros sans certitude sur l’efficacité de cette politique et alors que toutes les études internationales démontrent l’inanité de la vidéosurveillance pose question. Il semblerait naturel de demander à minima un audit indépendant de la vidéosurveillance sur notre territoire.

  • Pour ce qui est du renforcement des effectifs de la Police Municipal. C’était également l’objectif et la promesse du Maire sortant. Pourquoi alors que nous avions plus de 25 postes de policiers municipaux budgétés, n’avons-nous jamais réussi à les recruter et à les garder ? Sans faire le bilan de la politique précédente, sans répondre à cette question essentielle, on s’empêche d’avancer (il aurait été utile pour cela que William Delannoy et son groupe participent au dernier conseil municipal). Mais la réponse est assez simple, William Delannoy n’a pas réussi à recruter suffisamment de policiers municipaux et nous ferons face aux mêmes difficultés parce que les policiers municipaux formés et habilités à utiliser les armes sont trop peu nombreux en Seine Saint Denis et passent d’une ville à l’autre en imposant de fait une concurrence farouche entre les villes pour recruter ces policiers. Nous n’aurions pas les mêmes difficultés chroniques de recrutement si notre police municipale n’était pas armée.
    • Le Ministère de l’Intérieur qui pour répondre à ses propres contraintes budgétaires tente de déléguer ses responsabilités régaliennes aux municipalités fait tout depuis des années pour encourager l’armement des polices municipales (en finançant l’achat d’armes par exemple). Pourquoi continuerions-nous à jouer à ce jeu de dupes : jouer le jeu des politiques qui mènent au désengagement de l’État pour ensuite s’en plaindre. Dans un élan répressif, l’État a tué la police de proximité avec Nicolas Sarkozy en 2004.
    • Depuis il ronge la police municipale à petit feu en encourageant son armement et en la poussant à se substituer sur le terrain à la Police Nationale. Les policiers municipaux à Saint Ouen sont armés, notamment d’armes à feux et d’armes intermédiaires (type LBD40) depuis 2015. Pour quoi faire ? Pour quelle efficacité face aux trafics ? Pour quelle utilité face aux simples incivilités ?

S’il est évident que nous avons besoin de nouveaux agents de police municipale, il n’est pas certain que la sécurité des audoniens dépende de l’armement de sa police. Les expériences récentes de pacification menées par des associations de locataires montrent qu’une police de proximité, connaissant la ville et agissant au quotidien serait plus efficace. Ne répétons pas les erreurs de la mandature précédente et esperons que ces assises de la sécurité soient l'occasion d'un véritable débat de fond et le point de départ de nouvelles politiques publiques.

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