Tutil, l'histoire d'un veau électoral

Le veau Tutil est aux sondages électoraux ce que le veau Dor étaient aux Zébreux de Moïse. Il se nourrit de leurs piaillements, et en fait, n'existe que par eux. Tutil est donc un des éléments primordiaux d'une élection présidentielle, car, comme chacun le sait, les sondages ne se trumpent jamais.

 

Soyons clair d'emblée : la statistique est une discipline mathématique pour laquelle j'éprouve le plus grand respect. Mais comme le disait Coluche : « Les statistiques, c'est comme le bikini : ça donne des idées mais ça cache l'essentiel ». Prenons par exemple le dernier résultat en date, c'est à dire l'approbation par les militants EELV du ralliement de Mr Jadot à Mr Hamon. On nous informe que les dits militants ont validés ce ralliement. Et à 80% en plus! Mazette, si ça ce n'est pas de l'approbation ! Et voilà le candidat Hamon qui empoche 2% de plus d'intention de vote ! Elle est pas belle la vie ? Bon à ce train là, le candidat Hamon, il n'est quand même pas rendu si vous voulez mon avis...

Evidemment, par curiosité, on pourrait se demander quel a été le taux de participation. Ah la curiosité ! Quel vilain défaut... Contrairement au résultat de 80%, le taux de participation n'est pas repris en boucle, mais en cherchant bien, on s'aperçoit qu'il a été d'environ 55%. Donc en fait, c'est 80% des 55% qui approuvent l'accord, c'est à dire en fait 44% des militants. Dans mon agence à moi (aussi fictive que les emplois de certains-es), l'information est donc « Plus de la moitié des militants EELV désapprouvent l'accord Jadot-Hamon !»* Ah ! De suite ça ne sonne plus pareil, et le candidat Hamon n'engrange en fait que 1% de plus. Et l'autre 1% où va-t-il ? Qui sait, au candidat Mélenchon peut-être. 1% partout la balle au centre ?

Mais revenons aux sondages électoraux. Les statistiques d'un sondage, lorsqu'il est conduit dans de bonnes conditions, sont des chiffres calculés par des méthodes éprouvées et ne sont pas contestables. Ce qui est contestable, en revanche, c'est l'utilisation qui en est faite ainsi que sa communication comme on vient de le voir, bien que l'exemple ci-dessus n'était pas à proprement parlé un sondage. En fait le sondage électoral « utilise les statistiques comme l'ivrogne les lampadaires : pour s'appuyer plutôt que pour s'éclairer », pour paraphraser Andrew Lang. Et c'est à ce stade qu'intervient le veau Tutil, ce nouveau veau d'or que nous somme priés très instamment de vénérer. Partout dans les journaux, à la télé, à la radio, on vous le répète, dans le grand cirque de Mr Loyal :

« Mesdames et Messieurs, si vous ne voulez pas que les crapauds dégringolent du firmament, votez Machin Chose ! Parce que les sondages, qui détiennent la vérité de la science infusée (aux herbes de Provence), vous le disent : le grand Machin Chose est le seul, l'unique, à pouvoir battre Bide Ule. Oui Mesdames et Messieurs, seul Machin Chose est en mesure de nous éviter la catastrophe suprême : la fin du mooooonde ! »

Et pour ne pas laisser la populace se rendormir, chaque jour amène son nouveau sondage, prise de la température d'une France d'avant élection chauffée à blanc. On pourrait presque entendre Léon Zitrone commenter le tiercé :

«  Les voilà partis dans la 5éme, et c'est Le Pen qui prend l'avantage, suivie de près par Fillon et Macron. Macron, Fillon, Le Pen, Le Pen. Ah ! Fillon trébuche ! Fillon a trébuché Mesdames et Messieurs et Macron vient de lui passer devant ! Le Pen accumule la boue sous ses sabots, mais ne ralentit pas pour l'instant ! Mais voilà que Hamon grignote son retard, poussé aux fesses par Jadot !»

Mais le veau Tutil, engendré par le « traumatisme » de 2002, cache de plus en plus mal ce qu'il est en vérité. Bafouant l'idée même de la démocratie, il encourage à voter non pas pour des idées et des concepts auxquels on croit, mais contre un homme ou une femme qui représente l'abominable. Tutil nous serine que pour vaincre l'abominable, il faut s'allier à ce que l'on renie parce que comme c'est moins pire que le pire c'est donc mieux que le pire, et donc c'est bien (vous avez suivi ou je vous le refait?) ! C'est ainsi qu'en 2012, Mr Hollande, porté par Tutil au sommet de son art, a atteint le second tour, et est devenu président. Chacun d'entre nous en apprécie le résultat aujourd'hui (je précise : apprécier dans le sens d'estimer).

Alors faut-il continuer à vénérer le veau Tutil tel qu'on nous l'enseigne ad nauseam ? Faut-il, pour ceux qui sont de gauche, voter pour son poulain, le candidat Hamon ? Oublier le passé pour construire ensemble un avenir radieux (Ok, là j'ai plagié, j'ai piqué ça dans un roman à l'eau de tulipe!) ? Ou faut-il envisager une autre hypothèse: et si les sondages se trompaient ??? Hypothèse improbable bien sûr, mais envisageons là tout de même. Et si les 11% en 2012 de Mr Mélenchon étaient encore là en 2017, et qu'à eux se joignaient les déçus du Hollandisme ainsi que tous ceux qui n'en peuvent plus de souffrir et veulent en finir avec cette France des riches corrompue et frivole? D'accord, avec des si, on mettrai Paris en bouteille. Mais comme je n'habite pas à Paris, personnellement ça ne me dérange pas...

 

 

* La question, existentielle s'il en est, est ici : « le verre est-il à moitié plein ou à moitié vide ? »

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.