Errances et migrations au 21ème siècle

Le centre de recherche américain Pew Research a effectué récemment un sondage d’opinions, dans 18 Etats, sur la prédisposition de leurs citoyens à accueillir et intégrer des réfugiés de guerre. Selon les résultats, Israël, serait l’Etat présentant le plus fort taux d’opposition à l’intégration de réfugiés en provenance de zones de conflits violents.

Le centre de recherche américain Pew Research a effectué récemment un sondage d’opinions, dans 18 Etats, sur la prédisposition de leurs citoyens à accueillir et intégrer des réfugiés de guerre [1]. Selon les résultats, Israël, serait l’Etat présentant le plus fort taux d’opposition à l’intégration de réfugiés en provenance de zones de conflits violents. 57% des israéliennes ayant participé à ce sondage ont fermement refusé d’accueillir, ne serait-ce qu’un seul demandeur d’asile. La Hongrie est le seul autre Etat présentant un taux de refus à peu près aussi élevé (54%).

A titre de comparaison : dans quatre Etats européens (Espagne, Hollande, Allemagne et Suède), les citoyens se prononcent à plus de 80% en faveur de l’ouverture leur pays aux réfugiés des guerres. (79% en France, et 66% aux Etats Unis). Il convient de souligner à nouveau qu’il ne s’agit pas de travailleurs immigrés, mais de réfugiés en provenance de régions en guerre, autrement dit, qui ne sont pas des « concurrents », sur le marché du travail, mais des rescapés de catastrophes humanitaires.

Le ton et la position morale sans équivoque exprimés dans ces lignes s’expliquent comme étant le fait d’un rédacteur lui-même né en Autriche, dans un camp de réfugiés au lendemain de la seconde guerre mondiale, et qui a vécu les deux premières années de sa vie dans un autre camp, en Bavière. Ses parents ont émigré dans le jeune Etat d’Israël, parce qu’à la fin des années 1940, c’était le seul endroit où l’on acceptait de les accueillir. Ces parents, dont les parents avaient disparu pendant la guerre, n’avaient pas émigré en Israël, de leur plein gré, mais, parce que, comme la plupart des juifs, au vingtième siècle, ils n’avaient pas eu d’autre choix. Ils avaient, tout d’abord, tenté de demeurer en France, ou de se rendre aux Etats-Unis, mais toutes les portes étaient verrouillées.

On peut se demander comment un Etat fondé par des réfugiés et des migrants a pu devenir, dans le monde Occidental, l’Etat qui refuse le plus fermement de venir en aide aux réfugiés et aux rescapés de violents affrontements. Il faut, tout d’abord se souvenir que, la naissance de l’Etat d’Israël a engendré un nouveau problème de réfugiés. Sur 1,2 million d’habitants de Palestine, plus de la moitié se sont enfuis ou ont été expulsés en 1948, sans que le nouvel Etat de réfugiés ne leur accorde l’autorisation de regagner leurs foyers, au terme des combats. L’Europe a dégurgité une partie des juifs qui n’avaient pas été assassinés, sur une population indigène qui n’était en rien responsable de l’épouvantable génocide perpétré par les nazis.

Israël a toujours fermé ses portes à quiconque n’est pas défini comme juif. En revanche, si demain Alain Finkielkraut ou Bernard-Henry Lévy posent le pied sur le sol israélien et si tel est leur désir, ils se verront automatiquement accorder la citoyenneté locale. De nos jours, Israël sert encore de refuge à des juifs poursuivis, non pas à cause de leur origine, mais, en raison de crimes ou délits qu’ils ont commis. C’est ainsi, par exemple, que dans les années 1970, Meyer Lansky, l’un des chefs de la maffia new-yorkaise a demandé la citoyenneté dans l’Etat-nation juif. Cependant, les Etats-Unis se sont obstinés, et le juif persécuté par le FBI a été extradé. A la différence des Etats-Unis, la France s’est heurtée au refus d’Israël d’extrader Samuel Flatto-Sharon, accusé de malversations et de fraude fiscale, au motif que celui-ci avait été élu membre du parlement. Ce mois-ci un oligarque russe juif : Igor Mavlyanov a réussi à s’enfuir et à transférer son capital en Israël, pour se soustraire à une dette d’un demi-milliard de dollars. Il n’est que le dernier d’une longue liste d’oligarques recherchés à avoir bénéficié de la Loi du Retour qui s’applique automatiquement et exclusivement aux juifs.

En revanche, un citoyen palestino-israélien qui veut faire venir de la zone d’apartheid cisjordanienne sa fiancée, son épouse, ou un parent de première génération, (qui peut être un rescapé des réfugiés de 1948) n’y sera pas autorisé. Depuis sa création, l’Etat d’Israël est une ethnocratie juive libérale, et non pas une république israélienne démocratique : les citoyens arabes n’y disposent pas de droits égaux sur la propriété terrienne, ni, a fortiori, pour ce qui a trait aux critères de l’immigration.

Non seulement les judéo-israéliens s’opposent fermement à l’entrée de demandeurs d’asile non-juifs, mais Israël se refuse officiellement à tout entrebâillement de ses portes pour l’accueil de familles de travailleurs immigrés, et ce, bien que le marché du travail israélien ait soif d’une main-d’œuvre à bas coût : à Tel-Aviv, nombre de restaurants mettent la clé sous la porte, faute d’employés. Israël met tout en œuvre pour que les quelques 40 000 « sans papiers » qui se sont infiltrés soient, à tout prix, expulsés : allant jusqu’à proposer aux pays d’Afrique de leur verser une somme pour chaque « tête », qu’ils accepteront de recevoir. Israël veille à préserver « son caractère juif », non pas grâce à une culture ouverte et intégratrice, mais sur des bases génétiques imaginaires et exclusives. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que dans le seul Etat au monde qui ne permet pas à un juif d’épouser qui il veut (le mariage civil n’existe pas en Israël, nombre de citoyens croient en la présence d’un ADN juif.

Rien d’étonnant, par conséquent, dans le sondage de l’institut Pew ! Des leçons anti-universelles, à cause d’un passé historique tragique, alliées à un enseignement nationaliste exclusif, ont produit en Israël une identité et un état d’esprit ethnocentriques qui rejettent « l’autre non-juif », et qui se traduisent, au quotidien, en un dangereux racisme. Cette situation est allée en s’aggravant au cours des dernières années, et risque fort de s’achever en catastrophe.

En comparaison, les résultats de l’enquête d’opinion dans les pays d’Europe Occidentale pourraient apparaître encourageants, à première vue. Il est, en effet, réconfortant de voir qu’une majorité absolue de citoyens pense que leur pays doit accueillir les demandeurs d’asile fuyant les horreurs de la guerre ; cependant, la multiplication d’expressions négatives à l’encontre des travailleurs immigrés ordinaires (les « migrants économiques », dans la novlangue techno-xénophobe) vient assombrir une atmosphère optimiste concernant la solidarité humaine. On assiste effectivement à une forte montée des expressions anti-migrants, non seulement de la part de la droite populiste, mais également issue, ces derniers temps, des rangs d’une gauche populiste.

A droite, les peurs sont surtout socio-culturelles, tandis qu’à gauche, elles sont socio-économiques : d’un côté, les migrants menacent l’identité collective traditionnelle, et de l’autre, ils servent la normalisation capitaliste de pression sur les salaires. Pour contester l’ordre existant et recueillir les voix des électeurs, d’aucuns n’hésitent pas à mobiliser le vieux sentiment national, en insinuant, plus ou moins directement, que l’étranger est un concurrent. Ainsi, la menace de l’étranger peut provenir aussi bien de la jeune fille "voilée" venant étudier Voltaire, Goethe ou Dante à l’école laïque, que du capital financier multinational ou de la commission européenne de Bruxelles.

Lorsqu’aujourd’hui, on lit des articles et l’on entend des discours contre l’immigration, il est impossible de ne pas se remémorer la fin des années 1920 et les années 1930 : la première vague de mondialisation des marchés du travail, à la fin du 19ème siècle, n’a pas cessé de pousser des gens vivant dans la pauvreté à se déplacer, pour se mettre en quête d’une vie meilleure. Des travailleurs chinois, irlandais, italiens, et des juifs du peuple yiddish d’Europe de l’Est, se sont arrachés à leurs lieux de naissance, pour aborder en masse les rivages de nouvelles contrées. Ainsi, par exemple, entre les années 1880 et le milieu des années 1920, plus de deux million et demi de juifs pauvres ont émigré d’Europe de l’Est vers la partie occidentale du continent, ou vers les Amériques. Une partie d’entre eux s’est, dans un premier temps, regroupée avec leurs habits traditionnels à Berlin, dans le quartier Hackesche Hofe, à Paris dans le quartier du Marais, ou dans l’East End à Londres. En peu de temps, une montée de la judéophobie les a poussés progressivement hors du vieux continent ; nombre d’entre eux ont trouvé refuge aux Etats-Unis, et une minorité en Argentine.

Cependant, après la première guerre mondiale, une violente vague de propagande s’est également déchaînée aux Etats-Unis, prenant notamment pour cible les migrants d’Europe orientale de confession juive, et les catholiques italiens. Les quelques centaines de milliers de juifs, plus ou moins attachés à leurs traditions, qui peuplaient les quartiers pauvres de New-York ou de Philadelphie furent traités en ennemis de la nation américaine. Quand on lit, de nos jours, les articles et les discours haineux alors tenus à l’encontre des étrangers migrants, qui menacent l’identité blanche, protestante, et qui volent les emplois des ouvriers anglo-saxonne, il est impossible de ne pas faire une analogie avec des écrits contemporains.

La vague de diabolisation et de peurs, porteuse de connotations explicitement racistes, avait fini par conquérir le centre de l’action politique : en 1924 fut votée la loi Johnson-Reed qui, de fait, allait fermer aux juifs du peuple yiddish, (comme aux Italiens et aux Japonais), les portes des Etats-Unis. La persécution des juifs sous le nazisme, et dans l’Europe occupée ne changera pas cette orientation. Il est difficile d’estimer combien de personnes persécutées par les nazis et les régimes collaborateurs auraient pu rester en vie, sans cette politique américaine d’anti-immigration : des centaines de milliers, voire même, peut-être, un million et demi ou deux millions.

L’historien, à défaut, malheureusement, de pouvoir traiter l’Histoire alternative, ne peut qu’appréhender l’Histoire à venir.

 Shlomo Sand

 (Traduit de l’hébreu par Michel Bilis)

 

[1] http://www.pewresearch.org/fact-tank/2018/09/19/a-majority-of-europeans-favor-taking-in-refugees-but-most-disapprove-of-eus-handling-of-the-issue/

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