Le jaune a-t-il remplacé le rouge?

Les «Misérables» d’aujourd’hui ressemblent-ils aux prolétaires de Céline ou à ceux de Gramsci ?

La lecture d’articles de divers intellectuels français : sociologues, politologues, philosophes ou essayistes, pourrait donner à penser que l’on se trouve parfois au cœur de manifestations des gilets jaunes. Dans ces manifestations : sur les ronds-points, ou dans les artères des villes, seul le drapeau français a été brandi. On n’avait pas vu, depuis longtemps, des marches de protestations avec autant de drapeaux de la nation (si ce n’est lors des défilés de la droite), sans que soit au moins brandi un étendard de solidarité avec des non français. Comme s’il était interdit aux manifestants d’arborer des drapeaux rouges, ou des drapeaux de l’Union européenne, et d’entonner des chants de fraternité autres que La Marseillaise !

Ces manifestations de pureté française, ont donné lieu, du jour au lendemain à des interprétations du même ordre, de la part des spécialistes de ce surprenant et important phénomène. On n’a guère trouvé de tentatives d’analyse plus larges et approfondies de cette protestation. Les quelques mises en parallèle avec d’autres événements portaient essentiellement sur des comparaisons dans le temps, et non dans l’espace.

Les analogies formulées se rapportent surtout à des événements spécifiques de l’Histoire de France : comme s’il y avait un ADN politique unissant depuis toujours l’univers de la révolte française. Les jacqueries, les « Sans culottes », les insurrections de 1848, les manifestants et grévistes de 1936 et de 1968 n’ont pas cessé d’être invoqués pour décrypter les mouvements des « jaunes » de l’hiver 2018. Or, comme l’on sait : si l’analogie est l’aïeule de la sagesse, elle est aussi la mère de la bêtise !

On ne peut pas penser sans se référer au passé, mais la plupart des conclusions réfutables proviennent de comparaisons inappropriées ou erronées. Nous avons recours en permanence à des concepts issus du passé, qu’il nous faut confronter à une réalité nouvelle et changeante.

Ne faudrait-il pas placer les gilets jaunes, non seulement dans le temps long français, mais aussi dans l’espace international, ou, à tout le moins, dans le contexte socio-politique du monde post-industriel d’aujourd’hui ? N’accèderions-nous pas à une meilleure compréhension du phénomène des gilets jaunes, en le comparant à l’électorat du mouvement italien « 5 étoiles » et au partisans britanniques du « brexit », ou encore à une grande partie des électeurs qui ont voté pour Donald Trump ? Ces trois cas, et quelques autres encore, ne se caractérisent-ils pas comme une protestation authentique contre l’ordre dominant des élites libérales, soutiens actifs de la mondialisation ? Ces mêmes élites sont perçues comme fragilisant les frontières nationales, comme se satisfaisant de l’accroissement des inégalités sociales, et de l’affaiblissement de l’Etat providence ?

Ces protestations, tout à la fois notablement différentes et semblables, ne sont-elles pas portées par un classe moyenne inférieure, résidant moins dans les villes-capitales que dans leurs périphéries, et qui est parvenue à entraîner une masse de retraités, de travailleurs temporaires du secteur des services, de jeunes sans-emploi, et d’intellectuels désespérés en quête d’une révolte populaire stimulante ? Cette authentique protestation contre les inégalités sociales, tout en récusant totalement le clivage « gauche/droite » ne découle-t-elle pas consubstantiellement de sa composition sociale spécifique, tout comme de la culture de masse « apolitique » diffusée par les médias audio-visuels, et les réseaux sociaux ?

Il n’est pas excessif d’affirmer que, du dernier quart du 19ème siècle jusqu’au dernier quart du 20ème siècle, la classe ouvrière organisée en syndicats et en partis politiques a nourri la conflictualité centrale dans le monde industriel. Marx, en son temps, était persuadé que le prolétariat, par la place qu’il occupe dans la production, constitue la classe potentiellement révolutionnaire. L’énorme concentration du capital entre les mains d’élites de plus en plus réduites, face au regroupement social croissant des producteurs autour de moyens de productions dont ils n’ont pas la propriété, entraînera finalement leur appropriation collective, et donnera naissance à une nouvelle société sans classes.

Cependant, si Marx avait vu juste concernant la concentration croissante du capital, ses hypothèses sur le devenir du prolétariat ont été totalement infirmées. La classe ouvrière organisée a bien amené le suffrage (presque) universel, à la fin du 19ème siècle, et les législations sociales par la suite, mais elle n’est jamais devenue une classe révolutionnaire. La classe ouvrière a, certes, délégué ses représentants dans les appareils de pouvoirs de l’Etat-nation, mais sans revendiquer la mise sous propriété publique totale du capital productif ou bancaire. Elle n’a pas non plus tenté de s’emparer ni de gérer, par elle-même, les moyens de production.

Au cours des années 1930, face à la victoire du fascisme en Italie, et à la défaite du mouvement socialiste sous toutes ses formes, Antonio Gramsci a formulé l’idée selon laquelle la classe des travailleurs ne sera jamais assez forte pour imposer, à elle seule, un nouvel agenda politique et social ; c’est pourquoi, il a proposé de recourir au concept de « bloc historique ». A la classe ouvrière organisée s’associeront d’autres couches sociales : des intellectuels progressistes aux artisans et travailleurs indépendants, dont les intérêts entrent en contradiction avec le grand capital et l’Etat à son service.

Dans ce « bloc historique », la classe ouvrière détiendra l’hégémonie idéologique et culturelle. Au terme de la seconde guerre mondiale l’Etat–providence s’est effectivement constitué en Europe occidentale, avec l’appui prononcé de toutes les organisations de la gauche, (aux U.S.A, le Parti Démocrate, avait conclu une alliance avec les syndicats, dès les années 1930). En parallèle, l’idée de la nationalisation de tous les moyens de production comme levier d’une nouvelle société sans classes, s’était également répandue en dehors du monde industrialisé : de la Russie au Viêt-Nam et à Cuba, des élites politiques révolutionnaires, ont fondé, sans classe ouvrière, un socialisme dictatorial au moment où de grands intellectuels occidentaux voyaient dans le socialisme leur horizon idéologique.

A partir du dernier quart du 20ème siècle, un processus de lente érosion de cette hégémonie ouvrière, s’est cependant instillé parmi les couches « populaires » : les rapports de force au sein du « bloc historique », de même que les idéologies qu’il véhiculait, se sont modifiés du tout au tout.

Rétrécissement de la classe ouvrière industrielle, résultant de l’automatisation et du transfert du capital productif vers les marges du monde occidental, corrélativement avec le complet démantèlement des Etats « socialistes », après leur renoncement à toute prétention d’égalitarisme social, et leur incitation étatique à un capitalisme rapace : tout cela a contribué au développement des idéologies populistes qui, pour la majorité d’entre elles, rejettent le mot de « classe », en lui préférant la chaleur et la sécurité offertes par le terme de « peuple » ou de « nation ».

La grande majorité des gilets jaunes n’est ni de droite ni de gauche : ils sont le peuple français en lutte contre l’élite dominante ; comme si l’on était revenu aux insurrections spontanées des Sans Culottes et des Misérables hugoliens. Le populisme d’aujourd’hui affiche presque délibérément sa candeur politique, voire même son ignorance, afin de surmonter les contestations et les contradictions, et d’unifier, autant que possible, les opposants à la mondialisation.

En 1936, l’avènement du Front populaire a donné lieu à une grève générale avec occupation d’usines. En 1968, une grève générale de près de dix millions d’ouvriers organisés a été déclarée à la suite des manifestations estudiantines. En fin 2018 et début 2019, les gilets jaunes ont expulsé les militants syndicaux désireux de se joindre, avec leurs banderoles, à leurs défilés ; ils ont généreusement accepté, dans un second temps, la présence de syndicalistes en queue de cortège.

Dans les mêmes années où Gramsci rédigeait ses pensées sur l’espérance de constitution d’un « bloc historique », Louis-Ferdinand Céline affirmait vigoureusement : « Le prolétariat héroïque égalitaire n’existe pas… Le prolétaire est un bourgeois qui n’a pas réussi ». Le méchant Céline exagérait. La classe ouvrière industrielle a toujours agi selon ses intérêts matériels. Le prolétaire n’a pas toujours fait preuve de solidarité avec les plus faibles : les femmes ou les immigrés ; il a fréquemment répondu avec enthousiasme aux sollicitations nationalistes, colonialistes, et même racistes. Toutefois, la proximité sociale dans la production l’a rendu plus sensible que toutes les autres classes, aux deux principes centraux des Lumières : l’égalité et la fraternité.

Les Misérables d’aujourd’hui ressemblent-ils aux prolétaires de Céline ou à ceux de Gramsci ? La protestation de la classe moyenne inférieure, pour le moment hégémonique dans le mouvement social revendicatif, va t’elle se cantonner à un égoïsme national aveugle, anti–européen, anti-universel, suspicieux envers l’étranger et l’immigré, ou bien donnera t’elle naissance à de nouveaux mythes humanistes ? L’avenir le dira.

Shlomo Sand

Traduit par Michel Bilis

 

 

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