Le discours que l’Afrique attendait de Macron à Ouagadougou.

J’ai écouté le 28 Novembre dernier, le long discours d’Emmanuel Macron prononcé à l’Université de Ouagadougou, je l’ai ensuite relu pour être sûr de n’avoir pas raté ou mal interprété certains propos. Nos divergences de points vue sur certaines questions, non pas en tant qu'exégète politique ni journaliste, mais en tant que citoyen africain m’ont conduit à réécrire le discours que l’Afrique....

Macron au Burkina Faso Macron au Burkina Faso

J’ai écouté le 28 Novembre dernier, le long discours d’Emmanuel Macron prononcé à l’Université de Ouagadougou, je l’ai ensuite relu pour être sûr de n’avoir pas raté ou mal interprété certains propos. Nos divergences de points vue sur certaines questions, non pas en tant qu'exégète politique ni journaliste, mais en tant que citoyen africain m’ont conduit à réécrire le discours que l’Afrique attendrait de lui, sans prétention et au risque de me tromper.

Discours :

Mesdames

Messieurs,

C’est un immense plaisir pour moi de me retrouver aujourd’hui devant vous pour me livrer à cet exercice difficile qui se veut générateur d’une espérance nouvelle à savoir la refondation d’une saine communauté de destin entre nos deux Nations.

Exercice en effet difficile quand on sait l’histoire singulière qui nous lie depuis tant et tant d’années.

Nonobstant son caractère douloureux, parfois tragique, le temps me semble-t-il est venu pour nous, sans jamais en occulter ou minimiser ses corollaires, de conférer ensemble sur les bases de nos relations pour un futur acceptable par nous tous.

 Je ne suis pas venu ici vous parler de ce que la France attend de vous.

Je ne suis pas venu ici vous donner des leçons, fussent-elles sibyllines.

Je ne suis pas venu non plus ici, guidé par la peur que la France aurait à perdre des privilèges qu’elle aurait naguère acquis et qui seraient aujourd’hui menacés dans cette globalisation du monde où l’Afrique est en proie à toutes les convoitises.

Au contraire, je suis venu vous dire ce que vous, vous pouvez attendre de la France sans aucune assurance de ma part que cela vous convienne en tous points mais avec cependant l’intime conviction que nous saurons nous comprendre.

 Aussi c’est un plaisir pour moi de m’adresser à cette jeunesse désireuse de Démocratie, de liberté, de justice et de meilleur lendemain comme vous avez su le montrer récemment avec abnégation au travers des mouvements insurrectionnels des 30 et 31 Octobre 2014. Non pas qu’à travers vous je m’adresse à toute l’Afrique comme cela a pu être annoncé, car l’Afrique est grande, avec ses 54 pays multiculturels et ses réalités diverses, mais parce que je crois que vous êtes un exemple, un phare dans la quête de ces valeurs fondamentales, si chères à la France. Soyez-en fiers !

 Au peuple burkinabè, au Président Rock Marc Christian Kaboré, merci infiniment pour cet accueil chaleureux que vous m’avez réservé comme en témoignent les manifestations festives qui jalonnent les rues que nous parcourons. Cependant il est aussi de mon devoir de faire remarquer qu’en cela transparaît encore les réminiscences d’une époque à laquelle la France est engagée à tourner le dos. Il nous faut sortir de ces anciens paradigmes érigés par l’ordre ancien, et cette nouvelle France s’y emploiera avec sincérité.

Il est temps que l’on vous regarde avec vos yeux et non plus avec nos yeux à nous qui voudraient vous amener dans un développement qui devrait ressembler au nôtre, une société qui devrait ressembler à la nôtre, une culture qui devrait se confondre à la nôtre. Vous devrez être les artisans de votre propre devenir. Vous devez oser inventer l’avenir comme le disait un de vos Présidents, le capitaine Thomas Sankara à qui je rends ici naturellement hommage.

 Certes vous pouvez compter sur la France pour vous aider dans divers combats dont le plus important est la consolidation de la Démocratie et de la République dont le Faso est la manifestation. Mais aussi la France s’engage à être à vos côtés pour la lutte contre le terrorisme qui ne peut plus être circonscrite. Nous devrons donc lutter ensemble. Nous devons continuer avec les grands principes universels qui seuls peuvent nous unir tous en tant qu'une humanité. Ni les intérêts, ni la peur, ni la terreur ne devront nous en détourner même de façon passagère. Vous pouvez je le réitère compter sur la France. Il ne s’agit pas pour la France de venir déployer une armée sur le sol burkinabè, mais de lutter aux côtés de vos FDS (Forces de Défense et de Sécurité). Il n’y aura donc pas de base militaire française, mais une force d’accompagnement, d’assistance, dont le maintien incombe sans équivoque au Burkina Faso. C’est dans le même ordre qu’à travers le G5, une force issue d’une coopération multilatérale autour de cinq pays est organisée pour nous permettre de lutter plus efficacement.

 Demain la marche de l’Afrique toute entière s’accéléra d’une manière jamais observée nulle part auparavant mais c’est aujourd’hui que nous devons commencer à tracer les premiers sillons pour garantir non seulement sa stabilité mais aussi celle du monde. Le développement accéléré que l’Afrique connaitra est inéluctable d’une part parce que sa forte jeunesse de l’intérieur comme de l’extérieur de l’Afrique en sera acteurs avec sa vigueur et son enthousiasme, mais d’autre part parce que les autres Nations qui se disent développées en ont besoin pour leur propre devenir. Même si nous pouvons penser à un développement inclusif dans ce monde globalisé, il serait souhaitable qu’il soit façonné par les Africains eux-mêmes, arrimé à leurs réalités et à leurs cultures et non une vulgaire copie venue d’ailleurs qui maintien éternellement une dépendance.

Je suis conscient que le développement de l’Afrique ne viendra pas de l’aide surtout lorsqu’il s’agit d’une aide qui appelle encore et toujours à de l’aide, mais encore plus grave lorsqu’il s’agit d’une aide condescendante qui apaise et soulage la conscience du donateur. C’est pourquoi il n’est pas de mon intention de vous égrener telle ou telle réalisation que la France fera dans ce domaine comme il était de coutume en annonçant tant de milliards pour la construction d’un barrage, d’un hôpital, d’une université, d’une école, d’une bibliothèque, d’une maison des jeunes etc…

J’ai pris l’engagement d’avoir une France au rendez-vous du défi du développement qui se traduit par l’objectif d’atteindre à la fin de mon mandat les 0,55 % du revenu national brut destiné à l’aide publique au développement. C’est un engagement ferme, il est exigeant aussi bien pour nous qu’il sera pour les destinataires car il faudra de leur part une vision claire de leur développement, même si celle-ci n’épouse pas totalement les intérêts de la France car exiger cela serait tout simplement synonyme d’une dette qui ne dit pas son nom, il faudra qu’elle manifeste et justifie un développement humain durable.

En effet, l’aide publique au développement, nous savons ce que cela peut dire parfois, ce que cela a pu dire. De l’argent qui va trop peu sur le terrain, trop peu justement aux jeunes ou ceux qui en ont le plus besoin. Cette pratique a été changée il y a plusieurs années en France sous l’autorité de Jean-Michel Severino dont je salue ici la présence, et est aujourd’hui portée à la tête de l’AFD, l’Agence Française de Développement par Rémy Rioux, également à mes côtés. Nous continuerons cette transformation en profondeurs pour une politique de développement française encore plus proche du terrain, encore plus à l’écoute des besoins, travaillant de manière plus délocalisée au contact des besoins réels traduisant les aspirations des peuples.

 De par le passé la France a soutenu, maintenu des dictateurs ou leur a même permis d’accéder au pouvoir en protégeant ses seuls intérêts, fût-ce pour le malheur de leur peuple. Ces temps-là aussi sont désormais révolus. Plus l’once d’une aide de la France, plus l’once d’une largesse de la France n’iront vers de tels pays. Au mieux nous les combattrons, mais cela dans le cadre strict des résolutions des Nations Unies. C’est pour dire qu’aucun pays tout seul ne peut prétendre être le gendarme du monde. Nous ne pouvons plus imposer nos seules vues au monde.

 Les plus grands maux des Nations étant souvent liés à l’ignorance le soutien de la France pour l’éducation sera une priorité absolue. C’est ce qui permettra, j’en suis convaincu de rendre leur indépendance et leur autonomie à ces femmes à qui on a souventefois confisqué tant et tant de droits, soit par abus soit à cause de l’observation honteuse de préjugés mâtinés d’ignorance. C’est ainsi qu’elles seront les actrices de leurs désirs, de leurs choix, de leur devenir tout simplement. Parce qu’elles participeraient activement à la vie politique, économique, à tous ces secteurs jusqu’alors confisqués par les hommes, induisant insidieusement leur aliénation.

Il y a multiple façons de poser les questions de la transition démographique, mais une chose est sure, c’est de l’autonomisation et de l’émancipation de ces femmes qu’elle naitra sans heurts sociétaux.

 L’interculturalité, l’interpénétration des peuples ne doivent pas être à dessein, avec des velléités expansionnistes inavouées. Ceci doit être de la nature même de l’homme, la réification de son humanité. C’est pourquoi il me semble nécessaire que nous réfléchissions davantage sur de nouvelles orientations à donner à la francophonie. Des orientations qui fassent de nous de vrais partenaires de développement, de solidarité et de partage, de justice et de paix, de tolérance dans son acception première qui est l’acceptation des différences de l’autre, pour qu’enfin advienne l’ère de l’humanité.

 Nous avons hérité d’un monde qui a traversé des temps dont nous pouvons être peu ou prou fiers. De notre côté cependant je concède qu’il y a peu de fierté à avoir. Mais vous, vous pouvez être fiers de vos devanciers qui ont combattu en son temps pour la France. Mais voilà, c’est notre histoire commune. Nous devons néanmoins être capables en ces temps nouveaux de dépasser toutes les frustrations engendrées par ce passé qui assombrit parfois notre présent, pour ensemble construire un avenir plus humain. Le monde a changé, nous avons changé. Camper sur ces faits anciens, ce serait dénier à l’Homme sa capacité d’évolution constante. Qui aurait pensé en ces temps sombres que Mandela serait ce qu’il a été, qu’Obama serait Président des États-Unis ? Nous avons donc tant de raison de nous tourner résolument vers l’avenir. Nous avons tant de raison d’espérer.

 Nous avons également un grand défi à relever face au changement climatique, dont les grands pays industrialisés sont en grande partie responsables. Il ne s’agit plus de se battre chacun pour soi, mais de sauver notre monde, notre planète. C’est conscient de cette responsabilité que la France apportera son aide pour que ce ne soit pas des pays comme le Burkina Faso, qui souffrent déjà d’une grande inclémence naturelle d’en subir les désastreuses conséquences. Vous pouvez là aussi compter sur la France.

 Il y a naturellement cette question brûlante du franc CFA, que je ne saurais passer sous silence et pour laquelle la France est en butte à tant de critiques. Il importe de savoir que la France n’a aucune injonction à faire ni pour ce qui est de sa forme actuelle, ni pour ce qui est de son évolution future. La décision incombe aux seuls États africains.  Pour ma part, j’estime comme le dirait aujourd’hui Montesquieu que nous sommes dans un doux partenariat où la France a aussi des obligations qu’il convient également de rappeler ; en même temps je suis favorable à l’ouverture d’une grande discussion avec toutes celles et tous ceux qui le voudront pour trouver une issue favorable qui garantisse la stabilité sociale et politique de vos États. Et les accompagner dans le choix qui sera le leur.

 Il y a des événements qui doivent bousculer nos consciences et nous imposer le courage et la responsabilité de changer notre fusil d’épaule même s’il faut le retourner contre nous-même. Lors de la déclaration des Droits de l’Homme, Locke disait « c’est parce que les Hommes ont oublié leurs droits qu’il importait de les leur rappeler ».

L’ignominie perpétrée en Libye nous rappelle hélas des temps sombres déniant à l’homme tout son droit qu’il nous incombe de clamer avec virulence. Nous semblons avoir collectivement oublié, pour qu’une telle atrocité se produise encore.

C’est la responsabilité de dire que ces drames qui se déroulent sous nos yeux en Libye sont un crime contre l’humanité.

Elles sont le stade ultime de la tragédie que nous avons laissé prospérer sur ce que j’appelle les routes de la nécessité. Ces routes du Sahel, de la Libye, de la Méditerranée, ultimes car elles nous ramènent au pire désastre de notre histoire partagée : celui de l’esclavagisme, celui de la traite des êtres humains. C’est une histoire complexe, millénaire. Une histoire de l’Afrique avec elle-même et de l’Afrique avec l’Europe. Mais c’est un crime contre l’humanité aujourd’hui sous nos yeux. Il faut le nommer, non pas pour accuser l’autre comme je l’entends parfois. Non pas pour dire : « Le problème est ailleurs. » Mais pour agir avec force, avec vigueur.

Cela nous interpelle à réfléchir sur toutes nos alliances internationales, et au-delà sur notre propre humanité. L’Europe doit impérativement se questionner sur sa responsabilité dans ces drames, quand on sait que cela est aussi inhérent au blocage et au confinement de personnes dans un dénuement le plus total qui cherchaient à trouver une hypothétique dignité en Europe.

Aussi je proposerai demain à Abidjan, lors du sommet rassemblant l’Europe et l’Afrique, aux côtés du président Ouattara de la Côte d’Ivoire et du président Condé de la Guinée, une initiative euro-africaines pour mettre un terme à cette stratégie portée par tous ceux qui veulent notre destruction. La stratégie des terroristes, des trafiquants d’armes et d’êtres humains qui conduisent à la tragédie que nous voyons sous nos yeux. Une initiative qui doit commencer par frapper les organisations criminelles, les réseaux de passeurs qui agissent impunément depuis les centres urbains de la Corne de l’Afrique et de l’Afrique de l’Ouest jusqu’aux côtes européennes.

Je salue, à ce titre, les actions courageuses qui ont déjà été prises par les autorités nigériennes. Je proposerai également que l’Afrique et l’Europe viennent en aide aux populations prises au piège en Libye, en apportant un soutien massif à l’évacuation des personnes en danger. C’est un devoir et c’est le nôtre. D’abord, comme nous l’avons lancé le 28 août dernier à Paris, en ayant une action des pays européens et de l’Union européenne en lien étroit avec l’Union africaine dont je salue sur ce sujet l’engagement, qui consiste au Niger et au Tchad à aller envoyer des missions de l’OFPRA mais aussi de tous les équivalents européens, pour travailler en lien étroit avec le HCR afin d’identifier les femmes et les hommes qui peuvent bénéficier de la protection du droit d’asile. Nous devons, dès là-bas, les protéger et les ramener en Europe.

Nous avons commencé à envoyer les premières missions et je m’engage à ce que la France et l’Europe à ses côtés puissent être à la hauteur de ce défi. Mais dans le même temps, nous devons aussi encourager le travail de l’Organisation internationale des migrations pour travailler avec tous les États africains d’origine et aider au retour dans les états d’origine. Nous ne pouvons pas laisser des centaines de milliers d’Africains qui n’ont aucune chance d’obtenir le droit d’asile, qui vont passer parfois des années en Libye prendre tous les risques dans la Méditerranée, courir à ce drame. Il est donc indispensable d’œuvrer pour leur retour et d’aider à cet égard l’Organisation internationale des migrations.

Mais nous devons aller encore plus loin, nous devons faire en sorte qu’ils ne fassent pas ce premier pas. C’est cela notre responsabilité.

 Voilà, Mesdames et Messieurs, au moment de se retirer je crois qu’il est de coutume ici au Burkina Faso de demander la route. C’est ce que je vais faire en vous demandant non seulement la route mais aussi les destinations que nous devons prendre ensemble. Au bout de cette route nous avons le choix entre l’envie de nous retrouver ou la tragédie de nous ignorer. Je vous propose non seulement de nous retrouver dans le respect de nos valeurs, mais de ne plus nous séparer.

Felwine Sarr écrit cette belle formule « l’Afrique n’a personne à rattraper, elle ne doit plus courir sur les sentiers qu’on lui indique, mais marcher prestement sur le chemin qu’elle se sera choisi ». Alors marchons ensemble sur ce chemin si vous en êtes d’accord et apprenons à nous aimer fort de notre histoire partagée et de notre devenir commun.

C’est la proposition que je suis venu vous faire aujourd’hui avec beaucoup d’humilité. C’est la même proposition que je ferai demain à mes homologues africains et européens.

Vous ne lirez jamais chez moi des leçons pour l’autre, vous ne lirez jamais chez moi non plus des propos faciles pour faire plaisir, vous l’avez compris, mais vous trouverez toujours une exigence partagée parce que j’ai la volonté de réussir avec vous ; alors quoi que nous puissions en dire demain cette route comme cette destination elle est entre vos mains, parce que c’est vous qui connaissez la route, votre route.

Je vous remercie.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.