Mme Ursull, votre colère dessert votre propos.

Je suis d'accord sur le fond avec Mme Ursull, mais ! Car il y a un mais, évidemment : je désapprouve la forme.

Je suis d'accord sur le fond avec Mme Ursull, mais ! Car il y a un mais, évidemment : je désapprouve la forme.

Je vous renvoie à la lecture de lettre ouverte de Mme Joëlle Ursull, artiste guadeloupéenne connue entre autre pour sa prestation remarquée à l'Eurovision en 1990 avec la chanson de Serge Gainsbourg, "White and Black Blues". Dans cette lettre, Mme Ursull déverse sa colère contre le président de la république François Hollande pour les mots malheureux qu'il a eu dans son discours prononcé le 27 janvier 2015 pour la commémoration du 70ème anniversaire de la libération du camp d'extermination d'Auschwitz.

En effet, M. Hollande a dit que « la Shoah est le plus grand crime, le plus grand génocide jamais commis ». Cette déclaration, nous en convenons, implique une "hiérarchisation des horreurs de l'humanité" (je cite Mme Ursull) qui est inacceptable.

Mais à quoi bon en faire un drame ? Il aurait suffit d'un "un des" à la place du "le" pour nuancer ces propos. À quoi bon demander des "excuses" comme si l'intention du président avait été d'insulter la mémoire des autres peuples victimes de génocides de par le monde ? Pourquoi ne pas simplement faire un "rappel à l'ordre" invitant le président à mesurer ses propos à l'avenir et lui rappelant quelques faits historiques sur les génocides dans l'Histoire de l'humanité, de façon factuelle, et sans céder à la comparaison systématique avec la Shoah ?

Et pourquoi mettre en avant son image (au risque d'être réduite à sa beauté dans le jugement des lecteurs) pour faire passer son message ? Tous les sites où a été publiée la lettre de Mme Ursull l'accompagnent d'une photo.

Pourquoi adopter un ton insultant et agressif pour dire ce qui est à dire ? Je cite "Mr le président [...] vous êtes inculte"... Cela n'apporte rien, c'est sans doute faux, et la maladresse commise par le président est reproduite à plusieurs endroits par Mme Ursull dans sa lettre...

Pourquoi exagérer le traitement des derniers événements ? Je cite : "Et dans le dernier malheur ayant touché notre pays et fait 17 victimes, dont 4 juifs, l'attention du grand public n'est presqu'attirée, que sur ces 4 victimes." Mais d'où sort cette "information" ? N'est-ce pas plutôt le traitement par les médias qui a donné cette impression ? Ou bien ne s'agirait-il pas plutôt du sentiment de Mme Ursull qui ressort dans cette interprétation de l'opinion du "grand public" ?

Pourquoi mentir sur l'absence de cette préoccupation dans l'école de la République quand elle dit "n'est ce pas excessif et discriminatoire, de vouloir inscrire l'histoire de la shoah à l'école, en oubliant les autres histoires comme celle de vos compatriotes descendants de millions de déportés africains ?" ? Et pourquoi interpeller Mme Taubira sur ce sujet alors que précisément c'est grâce à elle si on traite désormais ces sujets dans l'Éducation nationale ?

Je rappelle que les thèmes de la traite négrière et du commerce triangulaire sont enseignés à l'école en France, contrairement à ce que dénonce Mme Ursull : dès l'école primaire (cycle des approfondissements : CE2, CM1, CM2), puis à nouveau au collège, en 5ème (l'Afrique sub-saharienne entre le VIIIème et XVIème siècle) et en 4ème (au XVIIIème et au XIXème), et ce depuis 2008 pour le primaire et 2009 pour le collège, et qu'au lycée on y revient, sur ces thèmes. Et ce n'est d'ailleurs pas qu'en Histoire-Géo, mais aussi en Français, en Philo, en Éducation civique... Leur place n'est certe pas encore à la hauteur de ce qu'exige la loi Taubira de 2001, mais petit à petit les choses font leur chemin. Loi qui d'ailleurs a permis la création par décret d'application en 2004 du « Comité pour la mémoire de l’esclavage » (CPME), et celle en 2006, la journée de commémoration nationale des mémoires de la traite négrière, de l'esclavage et de leurs abolitions le 10 mai.

Pourquoi critiquer la victimisation des juifs en France (en entrant du coup dans la comparaison aussi, mais de manière inverse) au risque de passer pour "antisémite" ? Je cite : "de nos jours en France, si vous marchez sur le pied d'un juif, c'est une agression antisémite". Et alors ? Et même si c'était le cas, en quoi cela diminue-t-il la légitimité de votre cause, Mme Ursull ?

Je rappelle quand même qu'il y a bel et bien une différence entre le racisme et l'antisémitisme : le premier se dirigie contre une "race" (ou une "ethnie" si vous préférez, sur la base de la couleur de peau, pour ceux qui considèrent que l'espèce humaine est divisée en "races", ce que nous savons être scientifiquement faux), le second contre une religion, une culture. Les jufs ne sont pas une "race", d'aucune manière. Le résultat de la discrimination est le même mais la nature de la cible et le motifs de l'agression diffèrent.

Pourquoi dénoncer la comparaison et la hiérarchisation des horreurs tout en recourant à la comparaison et la hiérarchisation des horreurs ? Je cite : "Mais force est de reconnaître aussi, que la dimension prise par la traite et l'esclavage dont ont été victimes les peuples noirs, dépasse en nombre de morts, en traitement des victimes déportées, en durée et en horreurs, tout ce qui l'avait précédée ou suivie."

Pourquoi exagérer les conséquences de la triste histoire de la traite négrière ? Non seulement vous victimisez les noirs et les africains en particuliers, mais en plus vous finissez de décrédibiliser votre propos, Mme Ursull, quand vous dites : "Cette entreprise gigantesque, qui aurait pu conduire à la disparition totale des peuples noirs sur le continent africain, ne saurait être comparée à aucune autre dans l'histoire."

Je rappelle que les historiens parlent bien d'un impact démographique important sur le continent Africain, qui a sans aucun doute été un obstacle au développement économique du continent, sans compter les freins ajoutés par la colonisation qui a suivi fin XIXème et au XXème siècle... Mais s'il y a un continent dont la population a bel et bien été décimé comme Mme Ursull le prétend, ce n'est pas l'Afrique, mais l'Amérique, dont il reste si peu de survivants pour encore dénoncer aujourd'hui leur génocide, particulièrement en Amérique du Nord.

Cette lettre est en bien des aspects maladroite dans la forme et c'est la raison pour laquelle je n'y adhère pas. Pour moi cette lettre dessert notre cause, car je veux également dénoncer les discriminations évidentes dont sont victimes les noirs en France, y compris dans les discours officiels, et je trouve dommage que ce soit fait sous le coup de la colère et dans la démesure due à l'intensité émotionnelle du moment.

Je ne suis ni chrétienne ni croyante, mais mon modèle et mon maître à penser en la matière reste l'incomparable Dr Martin Luther King qui s'appuyait sur la parole de Jésus Christ pour défendre l'idée que "la fin ne justifie pas les moyens", que "seul l'amour peut vaincre la haine", qu'il faut "vaincre le mal par le bien". Et pourtant la violence que vivait alors les noirs aux États-Unis n'était pas qu'en terme de discriminations sociales, économiques, ou dans des propos malencontreusement discriminatoires indirectement dirigés contre eux...

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