Qui est Charlie ?

Après une première vague, il faut le dire, déferlante, de #JeSuisCharlie, commence à surgir sur les réseaux sociaux une contre-vague qui crie avec amertume : #JeNeSuisPasCharlie. Comment peut-on ?

Après une première vague, il faut le dire, déferlante, de #JeSuisCharlie, commence à surgir sur les réseaux sociaux une contre-vague qui crie avec amertume : #JeNeSuisPasCharlie. Comment peut-on ?

Deux types de réactions m’énerventm'ont énervé dès mercredi soir : d’une part ceux qui pleurent à juste titre la disparition de talentueux caricaturistes et journalistes français qui œuvraient pour une presse libre dans un pays supposément démocratique mais qui sont à deux doigts d’accuser sans enquête et sans procès les criminels en fuite d’être “islamistes”, et d’autre part ceux qui à l’inverse veulent et attendent qu’il y ait une enquête et un procès pour avoir une explication mais qui ce faisant ne ressentent et n’expriment aucune peine suite à cette atteinte gravissime faite à la liberté d’expression et les victimes qui en découlent tristement.

Je ne comprends pas pourquoi en France nous sommes toujours aussi radicaux, aussi extrêmes dans nos positions, autant de la part de ceux qui gobent les interprétations hâtives des médias, que du côté de ceux qui suspectent systématiquement une manipulation, un complot (car c'est le mot). Tout n’est pas noir ou blanc. Pourquoi ne pas adopter la position du sceptique de celui qui suspend son jugement car pour l'instant il ne sait pas et ne peut pas savoir et reste dans la recherche d'information, de réponse ??? Pourquoi faut-il que nous prenions partie sans savoir, ou que nous ayons une opinion sur tout, nous les français ?

Que ce soit dit et répété clairement : aucun journaliste ou caricaturiste ou employé d’un organe de presse ne mérite de mourir pour notre liberté d’expression et de la presse. Or quelques heures après que fleurisse sur les réseaux sociaux les tags #JeSuisCharlie et les images reprenant ce message et la police de caractère de Charlie Hebdo, je vois apparaître des messages inverses. Certains osent brandir #JeNeSuisPasCharlie. Mais que vous arrive-t-il ? Ayez un peu de décence, de bon sens et de respect pour les victimes de cet attentat !

Que l’on respecte la présomption d’innocence avant d’emballer la machine médiatique islamophobe d’accord. Je comprends les préoccupations de certains qui voient dans ce triste événement une occasion de plus pour pointer du doigt la pseudo montée de la "menace" de l' "islamisme" en France, mais doit-elle nous faire oublier la violence de cet attentat et les victimes qu'elle cause. J'ai même lu des propos sur les réseaux sociaux qui allaient jusqu'à remettre en cause la réalité des faits, ou à faire la comparaison avec le cas Dieudonné...

Même si on aimait pas spécialement Charlie Hebdo (on en a le droit), comment peut-on ne pas être ému par un tel peurtre collectif ? Sous prétexte que nous vivons dans un pays baigné par l'hypocrisie d'une fausse liberté d'expression, sous prétexte que seules certaines choses pourraient être dites, caricaturées, dénoncées, et que persisteraient trop de tabou, certains refusent de s'associer au message de défense de la liberté d'expression qui est sous-entendu dans #JeSuisCharlie. #JeSuisCharlie c'est deux choses : 1) exprimer sa compassion aux familles des victimes, 2) s'insurger contre ce qui semble être une atteinte à la liberté de presse et d'expression (quelqu'en soit les auteurs, car ceux qu'ils visent sont un journal et des caricaturistes). Mais alors #JeNeSuisPasCharlie, qu'est-ce que cela veut dire ?

Vous trouvez que la France n'est pas un pays où s'exprime et se respecte la liberté de presse et la liberté d'expression ? Allez donc vivre quelques mois ou quelques années dans un pays où on tue journalistes, syndicalistes, membres de l'opposition, citoyens qui osent se réunir ou manifester leur mécontentement... avant d'afficher #JeNeSuisPasCharlie !

Je lis (surtout sur les réseaux sociaux et dans les commentaires des journaux en ligne) et je me dis qu'il y a un vrai problème dans notre pays, et ce n'est pas un problème de liberté. Il y a évidemment un problème d'égalité, ou plutôt d'inégalité, qui cristalise les différences entre groupes identitaires et sociaux, mais surtout il y a un problème de fraternité. Nous sommes incapables d'être fraternels les uns avec les autres. Des hommes meurent dans des circonstances impensables, innomables, et certains trouvent le moment propice à déclarer qu'ils ne sont pas solidaires... Je me demande alors : mais qui est Charlie ? C'est quoi la France ? C'est quoi être français ? Nous ne nous identifions visiblement pas tous aux mêmes valeurs. Même "Liberté, Égalité Fraternité" cela ne semble pas avoir beaucoup de sens pour certains...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.