Le courage n'existe que dans le regard de l'autre.

La perception que nous avons des autres se construit souvent en comparaison à nous-même et la justesse de notre appréciation dépend donc de ce que nous connaissons et expérimentons, à tel point que nous pouvons avoir une compréhension radicalement différente de certaines notions, comme c'est le cas du "courage".

La perception que nous avons des autres se construit souvent en comparaison à nous-même et la justesse de notre appréciation dépend donc de ce que nous connaissons et expérimentons, à tel point que nous pouvons avoir une compréhension radicalement différente de certaines notions, comme c'est le cas du "courage".

Je me souviens la réaction des gens, mes proches, mes amis et d'autres, la première fois que je suis partie voyager loin, longtemps, seule et avec peu de revenus, accomplissant ainsi le rêve de toute une vie. C'était en 2002-2003, j'avais déjà 25 ans. Cela me semblait tard. J'avais tant attendu.

"J'admire ton courage" disaient les gens. "J'aimerais en faire autant mais je ne suis pas capable. Tu n'as pas peur ?" Non, je n'ai pas peur. Au contraire, ce sont vos vies sédentaires et routinières que ne serait pas capable de supporter au bout d'un moment. Il me faut du changement, des rencontres, des imprévus, l'inconnu... il faut que ça bouge pour que je trouve le bien-être.

Pour moi c'était eux qui avaient du courage : le courage d'assumer un travail, une famille, des charges, des responsabilités, des contraintes lourdes qui entravent votre liberté.

En plus, s'ils savaient : en voyage, j'ai rencontré des jeunes femmes à peine majeures blondes aux yeux bleus, voyager seules là-bas, comme moi, sac sur le dos, ce qui est un peu plus complexe pour voyager en Amérique latine que pour moi qui suit métisse caribéenne et passe facilement pour une brésilienne ou une latino-américaine. Je me rappelle une galloise, Elie, rencontrée à Salvador de Baia : nous avions fêté ses 18 ans dans l'auberge de jeunesse !

Je ne parle même pas de tous ces jeunes qui partent sur les routes sans rien, sans argent, et qui vivent de la vente aux touristes ordinaires d'un artisanat qui du coup n'est plus vraiment local, mais typique de leur communauté informelle de nomades autour du monde : on retrouve les mêmes techniques de fabrication de bijoux en étain ou avec des perles, du tissu, du fil... Les conditions dans lesquelles j'ai voyagé peuvent sembler précaire au travailleur sédentaire routinier dont le confort minimum pour voyager est celui d'un voyage tout organisé d'une semaine au soleil qu'il mettra des années à économiser ou rembourser... mais ce n'est rien comparé à ces nodames dont je vous parle.

Mais pour aller plus loin dans cette remise en cause de la notion de courage, j'aimerais évoquer un autre exemple.

Il y a peu j'ai eu une longue conversation avec une amie très jeune qui vient tout juste de fuir son pays natal profitant de l'opportunité qui lui était donné de venir ici en France faire ses études après avoir obtenu un baccalauréat français là où elle a grandit.

Elle est enfin libre. Elle n'a rien. Ses parents désapprouvent son départ. Ils ne l'aident pas financièrement. Et pour cause, ce qu'elle a fui c'est son père, qui certainement aurait fini par la tuer si elle était restée tant il lui en voulait d'être née.

Là-bas elle a dû faire toutes les démarches à l'insu de ses parents : pour se faire faire un passeport (heureusement elle a atteint la majorité une semaine avant de passer les épreuves du baccalauréat), demander un visa, postuler dans les classes prépa où elle a été admise sans soucis aux vues de ses excellents résultats.

Heureusement aujourd'hui elle vit un véritablement retournement de situation car elle a trouvé ici un de ses professeur qui l'aide : il lui a trouvé un hébergement gratuit chez des amis, lui trouve des élèves à qui elle donne des cours particuliers pour gagner un peu d'argent, elle n'a pas encore payé le lycée où elle est pour les repas qu'elle y prend matin, midi et soir, mais elle réussit enfin à étudier dans des conditions saines et ses résultats sont excellents. Elle a un oncle qui peut-être payera pour sa scolarité de nouveau à l'insu de ses parents.

Rien à voir avec ces nuits qu'elle a passé là-bas à étudier enfermée dans les toilettes avec son père la menaçant à travers la porte... Elle arrivait alors à l'école avec les marques de ce désamour paternel sur son corps. Ses explications toujours évasives lui ont évité des représailles encore plus violente dans le cas où par malheur l'école viendrait à réclamer des comptes à la famille dans l'espoir vain de la protéger. Certains ont même fini par croire qu'elle s'auto-mutilait et qu'elle mythonait. Son erreur aux yeux de son bourreau de père ? Être une fille.

Et moi de lui dire combien j'admire le courage qu'elle a eu de partir seule, sans aide de personne, sans argent, sans savoir à quoi s'attendre, de faire les démarches pour le passeport, pour le visa, faire ses bagages en douce, prendre l'avion avec quelques complicités, et tout ça à à tout juste 18 ans.
18 ans, et seule, loin de ses frères, loin de son pays, loin de sa mère qui maintenant prend à sa place et lui reproche dans ses emails de l'avoir laissée. J'admire son courage.

Et elle, simplement, de me répondre : "Je n'ai pas de courage. C'est la situation qui m'a poussé à agir de la sorte. Je n'ai pas eu le choix."

Alors le courage existe-t-il en soi ? Ou bien s'agit-il simplement de cette force qui vous pousse à faire les choses parce que vous pensez sur le moment ne pas avoir d'autre choix, quelque soit la gravité du contexte ???

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