La France unie jusqu'à quel point ?

Pourquoi la France n'est-elle unie que les 13/07/98, 21/04/02 et 7/01/14 et quelques jours après ces dates ? Pourquoi faut-il des événements exceptionnels (positifs ou négatifs) pour nous réunir et nous rappeler que nous sommes tous français malgré nos différences d'origines, de pratiques religieuses, de convictions politiques ? Et après, plouf, plus rien.

Pourquoi la France n'est-elle unie que les 13/07/98, 21/04/02 et 7/01/14 et quelques jours après ces dates ? Pourquoi faut-il des événements exceptionnels (positifs ou négatifs) pour nous réunir et nous rappeler que nous sommes tous français malgré nos différences d'origines, de pratiques religieuses, de convictions politiques ? Et après, plouf, plus rien.

Une amie brésilienne (qui vit en France depuis plus de 15 ans) m'a dit il y a peu que les français sont des éternels insatisfaits parce que mine de rien les français tous autant qu'ils sont et quoiqu'en disent certains qui résistent à l'étiquette, sont des "intellectuels", ils réfléchissent trop, se posent trop de question, analysent tout, critiquent tout... dit-elle. Ce qui fait d'eux des râleurs devant l'éternel. Ce qui leur donne cette réputation de "manifestants, grévistes, contestataires" faciles. Ce qui sans doute est la cause ou la conséquence des nombreuses révolutions qui ont construit notre société. Et ce qui révèle aussi une aptitude que peu de peuples ont, et nous le devons je crois à tout un héritage humaniste transmis inconsciemment par l'éducation, au sein de l'école de la République mais aussi dans les foyers qui sont en majorité bourgeois aujourd'hui, même s'ils ont été encore récemment paysans, ouvriers, salariés peu qualifiés : l'aptitude à ne pas se soumettre, à réagir, à ne pas rester passif face aux événements. Nous faut-il un motif commun de complainte pour que nous nous unissions ?

Quand le français voyage et vit loin de chez lui, il se rend compte rapidement que même en ayant échoué à l'école sur sa terre natale, il a hérité d'un sacré bagage intellectuel en grandissant en France : Montaigne, Molière, Voltaire, Hugo, Zola et Camus, toutes ces grands noms ennuyeux lui reviennent en tête (les gens des pays où ils vont les leur rappellent), et c'est comme Obélix, pas besoin de potion magique, il est tombé dedans quand il était petit. Je ne veux pas dire que les français sont plus cultivés et intelligents que les autres peuples, ni que les penseurs français sont plus importants que ceux de d'autres pays. Je veux juste dire que nous avons l'énorme chance en France, d'avoir un héritage intellectuel tellement prégnant que même si nous ne situons pas ces messieurs que je viens de citer dans le bon siècle ni ne sommes capables de les associer à ce qu'ils ont apporté chacun, nous sommes les victimes inconsciente de leur pensée : dans notre façon d'ironiser sur tout, de nous moquer de tout, dans notre sensibilité sociale, dans notre attachement au droits fondamentaux, dans un ensemble de valeurs dont nous ne maîtrisons pas toujours les sources ni la portée mais dont nous savons qu'elles méritent qu'on les défende, parce que nous les vivons au quotidien. Serait-ce cela le terreau de valeurs communes qui nous unit ?

Pour moi qui, jeune étudiante en Lorraine dans la fin des années 90 me voyait demander par la police ma carte de séjour alors qu'étant née dans les département d'outre mer je n'avais qu'une carte d'identité (c'était sous Debré au Ministère de l'Intérieur), je sais depuis longtemps que malgré les faits administratifs et historiques, mon appartenance à la France n'est pas acquise dans le regard des autres français. Pour avoir travaillé en banlieue parisienne dans l'éducation nationale, j'ai vu aussi comment des centaines de jeunes français, de toutes les origines, avaient autant de mal que moi à se sentir reconnus et intégrés dans la France qu'il voyait à la télé ou que leur prof issus d'une autre France tentaient de leur enseigner (c'était alors sous Sarkozy au Ministère de l'Intérieur) : des jeunes démunis, qui se sont sentis abandonnés. Cela a donné lieu aux émeutes de 2005. Beaucoup n'ont pas compris la violence de cette jeunesse contre la République. Sans la justifier je l'ai comprise. Mais ce cri de détresse de la France exclue n'a pas été entendu. Au contraire il a été stigmatisé, étiqueté. Il faut dire que notre ministre de l'intérieur à l'époque avait le sens de la formule. Rappelez-vous les "racailles" et les banlieues qu'il allait "passer au karcher". Certains ont tout fait pour nous désunir.

La France venait pourtant tout juste de voter la loi contre le port du voile islamique (ou plutôt interdisant le port de signes ostensibles de religion) dans les écoles (2004). Je ne sais pas où il est écrit que laïcité signifie censurer l'expression de l'appartenance religieuse. Par laïcité j'entendais plus liberté qu'interdiction. Que l'état et ses représentants (les fonctionnaires de l'éducation nationale) soient soumis à une obligation de neutralité, soit. J'ai été prof et je trouve logique de s'interdire toute forme de prosélytisme face à un public constitué d'individus malléables et en cours de formation. Mais expliquez-moi en quoi porter un signe de sa religion porte atteinte aux droits et libertés des autres élèves, ou au bon fonctionnement d'un établissement scolaire ? Je n'ai jamais compris cela, et je crois que c'est à ce moment là que le gouvernement français a franchi une ligne qu'elle n'aurait pas du : celle de la tolérance de toutes les religions inscrite dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (1789), à l'article 10, "Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi." Vous me direz que la question est de savoir ce qui trouble l'ordre public ? Personnellement le port de la kipa, d'une croix, d'un keski, d'un hijab, d'une burqa, d'une barbe,... tout est à mettre sur le même plan et rien ne me dérange. Pas même les habits des religieux : chasubles, tuniques, voiles, cornettes,...

Pour moi la laïcité c'est le principe de séparation dans l'État de la société civile et de la société religieuse, et donc le caractère des institutions, publiques ou privées, qui, selon ce principe, sont indépendantes du clergé et des Églises; c'est l'impartialité, la neutralité de l'État à l'égard des Églises et de toute confession religieuse. Sommes-nous vraiment neutres quand nous autorisons le port de certains signes supposés discrets et que nous en interdisons d'autres parce que nous les jugeons ostensibles ? La neutralité et l'impartialité consisterait à les tolérer tous ou n'en tolérer aucun. À partir du moment où on opère une différence de traitement on crée une discrimination. L'état français a donné là une raison de plus aux musulmans de France de se sentir exclus. La France a d'ailleurs été condamnée en 2012 par le comité des droits de l'homme de l'ONU pour avoir abusé dans l'application de cette loi à l'égard d'un lycéen sikh obligé en 2008 de retirer son turban sikh. Vous avez déjà vu ce que c'est un turban sikh ? Dans le genre ostensible, on ne fait pas mieux ! Moi je dis qu'elles sont bien gentilles toutes ces jeunes filles musulmanes qui acceptent de retirer leur hijab pour aller en cours... Elles renoncent à ce qui fait partie de leur identité, et qui, n'en déplaise à la France, fait partie aussi de a France désormais !

Par ailleurs, je ne comprends pas à quoi cela sert de blesser des milliers ou des millions de personnes d'une confession avec une mauvaise blague (ou un mauvais dessin) surtout quand ça ne dénonce rien et ce sous couvert de liberté d'expression ? La liberté d'expression n'est pas un absolu. Elle est relative. D'après la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (1789) : "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société, la jouissance de ces mêmes droits." Je répète : "tout ce qui ne nuit pas à autrui" ! N'y a-t-il pas à un moment donné ce que l'article 11 appelle "un abus de cette liberté" ? Je rappelle l'article 11 : "La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la Loi." Je pose la question. Loin de moi l'idée d'envisager ou d'inventer les règles d'une censure de l'humour. D'ailleurs la chute du nombre de lecteur de Charlie Hebdo (dont j'étais et dont j'ai cessé d'être) aurait pu / a du déclencher une remise en question au sein de leur rédaction, non ? Un peu comme quand un prof note un devoir et que les trois-quarts de la classe n'a pas la moyenne : c'est peut-être que le prof a échoué quelque part... non ?

En fait je suis convaincue d'une chose : ce n'est même pas à la Loi ou à la Société de censurer certains discours. C'est à celui qui s'exprime de se demander si ce qu'il va dire ou dessiner sert à quelque chose, s'il s'agit vraiment, sincèrement, de questionner, amener à la prise de conscience, faire réfléchir sur un comportement, un discours qui pose problème, ou s'il s'agit juste d'offenser, de blesser gratuitement, car dans ce dernier cas, certains discours, sous prétexte de faire rire, sont tout simplement violents, intolérants, discriminatoires, racistes,... et ce sans raison valable. J'ai entendu dire : "le dessin satirique fait partie de la culture française, il faut l'accepter si on veut s'intégrer" [sous-entendu, les musulmans français sont trop susceptibles à propos du Prophète]. Mais s'agit-il encore de "dessins satiriques" ? Parce que à revoir certains dessins, on se demande sur quoi porte la satire. Certains dessins sont juste vulgaires et méchants. La liberté d'expression doit s'exercer avec conscience et éthique. Celui qui abuse de cette liberté d'expression est responsable de sa dégradation. La formule est facile, mais en gros, trop de liberté d'expression tue la liberté d'expression.

L'attentat de cette semaine contre la rédaction de Charlie Hebdo, au-delà du fait que l'acte est absurde tant il est disproportionné par rapport au message qu'ont voulu passer leurs auteurs (venger le Prophète !), est révélateur d'un véritable malaise dans notre société française, et qui ne date pas d'aujourd'hui. Je n'arrive pas encore à réaliser que le créateur du grand duduche dont les BD ont bercé mon enfance soit mort. J'ai pleuré plusieurs fois cette semaine. Mais je me rends bien compte que pour que des français (car les trois criminels sont français) se sentent à ce point exclus de la société française pour renoncer à ses valeurs humanistes et chercher des repères dans des doctrines extrémistes, dans des pays étrangers, adhérant à des discours absurdes (et qui ne correspondent en rien au discours de l'Islam dont ils se prétendent les défenseurs), il a fallu à un moment donné qu'ils soient blessés profondément par cette République, son système social, économique, culturel, sa mentalité, ses discours, ses représentations. Là, nous n'avons pas été unis, et nous n'avons pas su les unir à la France. Constat d'échec.

Parce que la question profonde qui se pose derrière cet acte absurde, sanglant, inexcusable, c'est celle de cette "unité" soudainement constituée face à l'adversité, et qui en quelques jours va s'évaporer pour laisser place à nos habituelles discordances. Or une chose est certaine, si Charlie Hebdo se permettait de dire et dessiner ce qu'il voulait, au péril de sa vie, avec pour certains une protections policière rapprochée, ce n'est pas le cas de tous sur le territoire français. Une amie colombienne (qui vit en France depuis 5 ans) me disait il y a peu qu'elle se sentait sexuellement agressée par le comportement machiste de certains hommes d'origine "arabe" en France, qu'elle trouve leur comportement et leur regard violents à son égard, mais qu'il y a un tabou sur ce sujet, que si elle en parle à ses amis à l'université, elle passe tout de suite pour une raciste, anti-arabes, anti-musulmans, alors que c'est une réalité culturelle qu'elle vit au quotidien. Elle continue en m'expliquant que sous prétexte que la communauté musulmane en France est victime de discrimination et qu'elle est minoritaire, les intellos bien-pensants de gauche qu'elle fréquente prennent leur défense envers et contre tout et trouvent le moyen de justifier tout et n'importe quoi. En France, nous nous interdisons de parler de beaucoup de choses, et particulièrement quand cela touche à notre identité culturelle. Nous sommes loin d'être unis.

Il faut que nous les français nous comprenions une chose : nous sommes notre propre ennemi. Continuons à légitimer certains discours tendancieux, continuons à censurer d'autres discours critiques, sous couvert de "bien-pensance", de "politiquement correct", continuons à laisser se creuser les disparités entre les "sous-groupes culturels" qui constituent la France, continuons à ne pas parler de cet énorme tabou qui nous divise... Il y a une France dominante (malgré elle), disons-le : elle est blanche, bourgeoise, accède aux études supérieures et à l'emploi assez facilement, se reconnait dans les clichés qui sont construits sur les français à la télé et/ou au cinéma, qu'elle soit de droite ou de gauche, globalement elle ne rencontre pas beaucoup de difficultés, qu'elle soit individualiste ou altruiste, elle se considère légitime, dans son droit et n'envisage même pas que l'on puisse questionner ce que c'est qu'être français. Et puis il y a l'autre France : la France diverse, d'origine sociale modeste, d'origine étrangère, issue de l'immigration ou de la colonisation ou les deux, appartenant parfois à ce qu'on pourrait appeler les minorités visibles, faiblement représentée par les médias de fiction sans que ce soit de manière réductrice et caricaturale, facilement exclue du système scolaire, grandissant dans les zones, les villes, les régions économiquement défavorisées, victime de violence au sein de la famille, ne trouvant pas facilement un travail à la hauteur de ses diplômes, de ses compétences et de ses légitimes aspirations... la France blessée, la France exclue, la France qui n'existe pas aux yeux de la France, ou qui existe pour être assistée, avec ce que cela comporte d'humiliation, plus que pour être considérée comme une Égale ou un Frère.

Tant que ce ne sera pas clair dans l'esprit de tous les français que être français ce n'est pas obligatoirement être héritier de Montaigne, Molière, Voltaire, Hugo, Zola et Camus, mais juste adhérer aux valeurs humanistes qu'ils ont défendus. Tant que ce ne sera pas clair dans l'esprit de tous que la France est multiple et diverse, et qu'il faut accepter de vivre avec tous, au-delà de nos différences. Tant que nous n'intégrerons pas les principes d'Égalité et de Fraternité de notre devise comme des orientations fortes et prioritaires des discours et des décisions politiques, nous continuerons à risquer l'explosion. La France est au bord de l'insurrection.

Ce n'est pas le principe de Liberté qui nous unit. C'est le principe d'Égalité qui peut rétablir le lien avec tous les français, sans exception, que chacun se sente appartenir à ce pays si divers où nous avons l'immense chance de vivre sous la protection d'un système démocratique, perfectible, mais déjà suffisant à oeuvrer pour le bien de l'humanité. Et la Fraternité coulera de source, or elle est la seule à pouvoir garantir que nous soyons unis en toutes circonstances, pas seulement dans ces circonstances exceptionnelles comme aujourd'hui.

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