Pays ouïghour - Le monde fantôme (I)

Dans le nord-ouest de la Chine, l'État utilise la technologie pour lancer une nouvelle forme de terrorisme capitaliste.

Un check-point au Xinjiang © Darren Byler Un check-point au Xinjiang © Darren Byler

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Darren Byler

À la mi-2017, un homme ouïgour d'une vingtaine d'années, que je vais appeler Alim, est allé rencontrer un ami pour déjeuner dans un centre commercial de sa ville natale, dans la région autonome du Xinjiang, dans le nord-ouest de la Chine. À un checkpoint de sécurité à l’entrée du centre commercial, Alim a scanné la photo de sa carte d'identité émise par le gouvernement et s'est présenté devant une caméra de sécurité équipée d'un logiciel de reconnaissance faciale. Une alarme a sonné. Les gardes de sécurité l'ont laissé passer, mais quelques minutes plus tard, il a été approché par des policiers du «commissariat de proximité» local, l'un des milliers de commissariats de police à réponse rapide construits tous les 200 ou 300 mètres dans les zones turcs musulmanes de la région. Les policiers l'ont emmené en garde à vue.

Le cœur d'Alim battait vite. Quelques semaines auparavant, il était rentré en Chine après avoir effectué des études à l'étranger. Dès son retour dans le pays, il a été capturé dans l'avion par des officiers de police avec un mandat d'arrêt national. On lui a dit que son voyage à l'étranger signifiait qu'il était à présent soupçonné d'être «dangereux». La police a alors administré ce qu'elle appelle un «bilan de santé», qui consiste à collecter plusieurs types de données biométriques, notamment l'ADN, le groupe sanguin, les empreintes digitales, signature de la voix et "signature du visage" - un processus que tous les adultes du Xinjiang doivent subir. (Selon l'agence de presse officielle chinoise Xinhua, près de 36 millions de personnes ont soumis des données biométriques à travers ces «bilans de santé», chiffre supérieur aux 24,5 millions estimés de résidents officiels dans la région.) Ils l'ont ensuite transporté dans l’un des centaines de centres de détention qui parsèment le nord-ouest de la Chine.

Au cours de ces cinq dernières années, ces centres sont devenus un élément important de la «Guerre populaire contre le terrorisme» menée par la Chine. Lancée officiellement par l'administration Xi Jinping en 2014, cette guerre aurait été déclenchée en réponse aux manifestations de masse ouïgours, elles-mêmes nées de désespoir après des décennies de discrimination, de brutalités policières et de confiscation des terres ouïgours, ainsi que d'attaques dirigées contre les forces de sécurité et les civils appartenant à la majorité ethnique Han. Dans l'intervalle, le gouvernement chinois en est venu à traiter presque toutes les expressions de la religion musulmane comme des signes d'extrémisme religieux potentiel et de séparatisme ethnique dans le cadre de lois antiterroristes vaguement définies ; les centres de détention constituent le premier arrêt pour les personnes soupçonnées de tels crimes. En 2017 seulement, plus d'un million de musulmans turcs ont traversé ces centres.

Au centre où il avait été envoyé, Alim a été privé de sommeil et de nourriture, et a été soumis à des heures d'interrogatoire et à des violences verbales. «Ce processus m'a tellement affaibli qu’à un moment de mon interrogatoire, j’ai commencé à rire de manière hystérique», a t-il déclaré lors de notre conversation. D'autres détenus affirment avoir été placés dans des positions de stress intense, torturés à l'électricité et soumis à de longues périodes d'isolement. Lorsqu'il n’était pas interrogé, Alim était placé dans une cellule de 14 mètres carrés avec vingt autres hommes ouïgours. Toutefois, dans certains centres de détention, les cellules abritent plus de soixante personnes. D'anciens détenus ont déclaré qu'ils devaient dormir par tours car il n'y avait pas assez d'espace pour que tout le monde puisse s'étirer à la fois. «Ils n'éteignent jamais la lumière», m'a raconté Mihrigul Tursun, une Ouïghoure qui a passé plusieurs mois en détention.

Les transgressions religieuses et politiques de ces détenus ont souvent été découvertes au moyen d'applications des réseaux sociaux sur leurs smartphones, que les Ouïgours sont tenus de produire à des milliers de checkpoints autour du Xinjiang. Bien qu’il n’y ait souvent aucune preuve réelle d’un crime selon les normes légales, l’empreinte numérique d’une pratique islamique non autorisée, où n’importe quelle forme d'association avec une personne qui a commis une de ces vagues de violations, suffisait à faire atterrir les Ouïgours dans un centre de détention. Peut-être que leur numéro de contact figurait sur la liste de contact WeChat sur le téléphone d'un autre détenu. Peut-être avaient-ils posté, sur leur mur WeChat, une image d'un musulman en prière. Il se peut qu’au cours des années passées, ils aient envoyé ou reçu des enregistrements audio d’enseignement islamiques, selon lequel le Bureau de la sécurité publique, qui veille à la vie sociale en Chine, considère les «virus idéologiques» : les sermons et les leçons d’imams dits «sauvages», n'ont pas été autorisés par l'Etat. Ils avaient peut-être un membre de leur famille qui s'était installé en Turquie ou dans un autre pays à majorité musulmane et les avait ajoutés à leur compte WeChat en utilisant un numéro étranger. Le simple fait d'avoir un membre de la famille à l'étranger ou de voyager en dehors de la Chine, comme l'avait fait Alim, a souvent pour résultat une détention.

Ne pas utiliser les réseaux sociaux pourrait également éveiller les soupçons. De même que d’essayer de détruire une carte SIM, ou ne pas avoir de smartphone sur soi. Ne sachant pas comment éviter la détention lorsque la répression a commencé, des Ouïgours ont enterré de vieux téléphones dans le désert. D'autres ont caché de petits sacs de cartes SIM usagées dans les branches des arbres ou ont inséré des cartes SD contenant des textes et des enseignements islamiques dans des dumplings et les ont gelés, dans l'espoir de pouvoir les récupérer. D'autres ont renoncé à préserver la connaissance islamique et ont brûlé des cartes de données en secret. Jeter simplement des appareils numériques à la poubelle n'était pas une option ; les Ouïgours craignaient que les dispositifs ne soient récupérés par la police et retracés jusqu'à l'utilisateur. Même les contenus interdits qui ont été supprimés avant 2017 - lorsque le Bureau de la sécurité publique a mis en place un logiciel qui utilise l'intelligence artificielle pour parcourir des millions de publications sur les réseaux sociaux chaque jour à la recherche d'images religieuses - peuvent apparemment être mis au jour.

La plupart des Ouïgours dans les centres de détention iront purger de longues peines d'emprisonnement ou d'être captifs pour une durée indéterminée dans un réseau croissant de camps d'internement gigantesques que l'État chinois a qualifié de «centres de transformation par l'éducation». Ces camps, qui fonctionnent comme des prisons à sécurité moyenne et, dans certains cas, des usines de travaux forcés, ont pour objectif de former les Ouïgours à désavouer leur identité islamique et à adhérer aux principes athées et économiques de l'État chinois. Ils interdisent l'utilisation de la langue ouïghoure et proposent à la place le mandarin, la langue de la majorité Han en Chine, qui est maintenant appelée «langue nationale». Seule une poignée de détenus qui ne sont pas citoyens chinois en ont été totalement libérés de ce système de «rééducation».

Alim avait relativement de la chance : il avait été relâché au bout de deux semaines seulement ; il a appris plus tard qu'un parent était intervenu dans son cas. Mais ce qu'il ignorait jusqu'à ce que la police l'arrête au centre commercial, c'est qu'il avait été placé sur une liste noire maintenue par la Plate-forme d'Opérations Conjointes Intégrée (POCI, ou 一体化 联合 作战 平台), un système de données régional qui utilise l’Intelligence Artificielle pour surveiller les innombrables checkpoints dans et autour des villes du Xinjiang. Toute tentative d'entrer dans des institutions publiques telles que des hôpitaux, des banques, des parcs ou des centres commerciaux, ou de franchir les checkpoints de son pâté de maisons qui relèvent de la police de son commissariat de police local, obligerait le POCI à alerter la police. Le système l’avait profilé et prédit qu’il était un terroriste potentiel.

Les policiers ont dit à Alim qu'il devrait «rester chez lui» s'il voulait éviter une nouvelle détention. Bien qu'il soit officiellement libre, sa biométrie et son historique numérique ont été utilisées pour le bloquer sur place. "Je suis tellement en colère et j'ai peur en même temps", m'a-t-il dit. Il était maintenant hanté par ses données.

Potentiel de marché illimité

Les systèmes de surveillance et de profilage prédictif qui ont visé Alim et les nombreux musulmans ouïgours rencontrés en détention sont le produit d'un complexe industriel de sécurité néo-totalitaire apparu en Chine au cours de la dernière décennie. Des dizaines d'entreprises chinoises développent et commercialisent des outils pour une nouvelle «guerre mondiale contre le terrorisme», menée dans un registre national et transposée en technologie clé. Dans cette version mise à jour du conflit, la machine de guerre sont surtout les logiciels de reconnaissance faciale et les algorithmes d'apprentissage automatique plutôt que les drones et les groupes d’élite Navy SEAL; les armes sont made in China plutôt que made in USA; et les terroristes supposés ne sont pas des étrangers «barbares», mais des populations minoritaires nationales qui semblent menacer la domination de dirigeants autoritaires et entraver l'expansion capitaliste dirigée par l’État.

Dans l’histoire moderne des systèmes de contrôle déployés contre les populations soumises, des camps d’internement nord-américains aux livrets de l’Afrique du Sud de l’époque de l’apartheid, les nouvelles technologies ont joué un rôle crucial. En Chine, cet armement technologique est maintenant si vaste qu'il est devenu difficile pour les observateurs de faire l'inventaire complet. La toile de surveillance dans le Xinjiang s’étend des caméras sur le mur aux puces à l’intérieur des appareils mobiles, en passant par la physionomie des Ouïgours. Les scanners faciaux et les checkpoints biométriques suivent leurs mouvements. Les applications de surveillance enregistrent chaque bit qui passe dans leurs smartphones.

D'autres programmes automatisent l'identification des signatures vocales ouïgours, transcrivent et traduisent la langue parlée ouïgour, et analysent les communications numériques, recherchant des schémas suspects de relations sociales et signalant le discours religieux ou le manque de ferveur d'utiliser le mandarin. Les systèmes d’apprentissage en profondeur recherchent en temps réel à travers des flux vidéo capturant des millions de visages, créant ainsi une archive qui peut aider à identifier les comportements suspects afin de prédire qui deviendra un acteur «peu sûr». Les prédictions générées automatiquement par ces technologies de «vision par ordinateur» sont déclenchées par des dizaines d'actions, allant de s'habiller islamiquement, à ne pas assister ou participer pleinement aux cérémonies de levée de drapeau nationalistes. Tous ces systèmes sont réunis dans le POCI, qui apprend constamment des comportements des Ouïgours qu'il surveille.

Les algorithmes prédictifs qui visent à préserver la sécurité du Xinjiang en identifiant les menaces terroristes se nourrissent des données biométriques et comportementales extraites des corps des Ouïgours. La puissance - et la rentabilité potentielle - de ces systèmes en tant qu’instruments de sécurité et de contrôle découlent d’un accès sans entrave aux vies numériques et aux mouvements physiques des Ouïgours. La justification de la guerre contre le terrorisme offre donc aux entreprises un espace dans lequel construire, expérimenter et affiner ces systèmes. Dans son étude récente sur la montée du «capitalisme de la surveillance», Shoshana Zuboff, chercheuse à Harvard, note que les consommateurs extraient sans cesse des données utiles pouvant être capturées par le capital et transformées en prédictions rentables sur nos préférences et nos comportements futurs. Dans la région ouïgour, cette logique a été poussée à l'extrême: du point de vue de l'établissement industriel de la sécurité en Chine, l'objectif principal de la vie ouïgour est de générer des données.

Après avoir été rendus conformes par cette surveillance répressive, les Ouïgours s’intègrent dans les industries manufacturières chinoises. Officiellement, la guerre populaire contre la terreur a été qualifiée de «lutte contre la pauvreté». Cela nécessite de recycler les communautés musulmanes marginalisées pour les rendre politiquement dociles et économiquement productives. La Chine renforce cet ordre social avec des prisons et des camps construits pour accueillir plus de dix pour cent de la population turque musulmane du pays. La formation dispensée dans les camps mène directement aux usines sur site, aux industries du textile et autres, où les détenus sont obligés de travailler indéfiniment. Le gouvernement qualifie ces emplois peu rémunérés de «stages».

Contrôler les Ouïgours est également devenu un cas d’essai pour la commercialisation des prouesses technologiques chinoises auprès de pays autoritaires du monde entier. Une centaine d'agences et de sociétés gouvernementales, originaires de plusieurs dizaines de pays, dont les États-Unis, la France, israel et les Philippines, participent désormais à l'exposition annuelle China-Eurasia Security à Ürümchi, capitale de la région ouïgour. Parce que Ürümchi est un entrepôt stratégique pour le monde musulman, l’exposition est devenue la convention la plus influente en matière de sécurité dans l’Asie de l’Est.

L’éthique de l’exposition, et de l’industrie de la sécurité informatique en Chine dans son ensemble, est que les populations musulmanes doivent être gérées et rendues productives. Du point de vue de l’industrie chinoise, c’est l’une des contributions majeures de la Chine à l’avenir de la sécurité mondiale. En tant que porte-parole de Leon Technology, l'un des principaux acteurs du nouveau secteur de la sécurité, a déclaré lors du salon en 2017 que 60% des pays du monde à majorité musulmane faisaient partie de la première initiative de développement international de la Chine, «One Belt, One Road Il existe donc un «potentiel de marché illimité» pour le type de technologie de contrôle de la population qu’elles développent au Xinjiang.

Au cours des cinq dernières années, la guerre populaire contre la terreur a permis aux startups chinoises telles que Leon, Meiya Pico, Hikvision, Face ++, Sensetime et Dahua d’atteindre un niveau de croissance sans précédent. Au cours des deux dernières années, l'État a investi environ 7,2 milliards de dollars dans la sécurité technologique au Xinjiang. Certaines des technologies dont ils sont les pionniers au Xinjiang ont déjà trouvé des clients dans des États autoritaires aussi éloignés que l’Afrique subsaharienne. En 2018, CloudWalk, une start-up technologique basée à Guangzhou qui a reçu plus de 301 millions de dollars de financement public, a finalisé un accord-cadre de coopération stratégique avec l'administration de Mnangagwa au Zimbabwe afin de mettre en place un «programme national de reconnaissance faciale» afin de lutter contre des "problèmes de sécurité sociales."(CloudWalk n’a pas révélé la valeur de l’accord.) La liberté de circulation dans les aéroports, les chemins de fer et les gares routières à travers le Zimbabwe sera désormais gérée au moyen d’une base de données faciale intégrée à d’autres types de données biométriques. En effet, la patrie des Ouïghours est devenue un incubateur du «capitalisme terroriste» chinois.

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