Le monde doit sauver les Ouïghours

La répression de longue date de la culture ouïghoure a atteint de nouveaux records époustouflants. Qu'est-il arrivé à "Plus jamais ça" ?

Manifestation ouïghoure devant l'ambassade chinoise à Washington D.C en mai 2018 © Larry Luxner Manifestation ouïghoure devant l'ambassade chinoise à Washington D.C en mai 2018 © Larry Luxner

Cet article a été publié originellement en anglais sur le site The Diplomat le 15 février 2019. Pour accéder à la version originale : https://thediplomat.com/2019/02/the-world-must-save-the-uyghurs/?fbclid=IwAR17VFSippR-3w8HhlESL-htBzDyRIyDmmViyEdYOZIaYTEd3psYwNIfxi8

Benedict Rogers

"Fils, ils me prennent." Ce sont les derniers mots que Kuzzat Altay, 34 ans, a entendu de son père, dans un message WeChat il y a presque exactement un an. Son père, un Ouïghour du Xinjiang âgé de 67 ans, ferait partie des quelque 1 million de personnes forcées de vivre dans des camps de prisonniers politiques, parfois appelés camps de rééducation, dans la région du nord-ouest de la Chine où la répression des droits de l'homme est la plus sévère depuis la révolution culturelle.

"Je ne sais pas s’il est toujours en vie", a ajouté Altay. "Aucun de mes proches ne s’est échappé des camps de concentration."

Dans le centre culturel ouïghour, situé dans l’état américain de Virginie, Altay a demandé à une assemblée de 300 Ouïghours de lever la main si quelqu’un d’entre eux a des membres de sa famille dans les camps. Tout le monde a levé la main. "Les principaux centres de nos villes - notre équivalent de Times Square à New York ou de Trafalgar Square à Londres - sont vides", a-t-il expliqué.

Des organisations crédibles de défense des droits humains telles qu'Amnesty International et Human Rights Watch ont affirmé que la Chine a enfermé un million, voire peut-être trois millions, d’Ouïghours, de Kazakhs et d'autres groupes ethniques dans des camps d’internement politique et cette information a été confirmé par l’Onu. Des images satellites montrent l'ampleur des camps. Des diplomates britanniques se sont rendus au Xinjiang en août dernier et ont confirmé que les informations communiquées sont «globalement précises». Le Comité des Nations Unies pour l'élimination de la discrimination raciale a décrit le Xinjiang comme « un camp d'internement massif entouré de secret, une sorte de zone sans droits… [où] des membres de l’ethnie ouïghoure, ainsi que d'autres minorités identifiés comme musulmans, sont traités comme des ennemis de l’État uniquement sur la base de leur identité ethno-religieuse ».

Même si, comme le dit Altay, le Xinjiang étant «aussi fermé que la Corée du Nord à présent», il est  «très difficile de rassembler des preuves tangibles», mais des informations sur l'ampleur de la répression se répandent :

Il y a des points de contrôle tous les cent mètres, chaque téléphone mobile est vérifié et surveillé, et il n'y a aucun moyen d'envoyer des images ou des vidéos par téléphone. Des dizaines de milliers d'enfants, dont certains âgés de trois ans à peine, sont rassemblés et placés dans des orphelinats gérés par l'État où ils sont soumis au lavage de cerveau. Ils se voient refuser le droit de parler leur propre langue, de pratiquer leur religion, de manger leur nourriture et ne verront probablement plus jamais leurs parents. Nos femmes sont obligées d'épouser des fonctionnaires du Parti communiste chinois. Les gens n’ont même pas la liberté de respirer.

Les Ouïghours sont arrêtés et envoyés dans les camps pour des actes aussi élémentaires que télécharger WhatsApp sur leur téléphone portable, avoir des proches vivant à l'étranger, accéder à du matériel religieux en ligne, avoir visité certains pays ou se livrer à des activités religieuses - parfois, aucune raison n'est donnée. Ils n'ont aucun accès à un avocat, à aucun mécanisme d'appel et souvent, on ne dit pas à la famille où leur proche est détenu ni quand il sera libéré.

Les prisonniers de ces camps sont détenus dans des conditions dangereusement insalubres et surpeuplées, où la torture, les passages à tabac, la privation de sommeil et l'isolement cellulaire sont courants. L'année dernière, Mihrigul Tursun, une Ouïghoure qui avait réussi à s'échapper d’un de ces camps, a témoigné lors d'une audience devant le Congrès des États-Unis. Elle a décrit son calvaire :

J'ai été emmenée dans une cellule, qui a été construite sous terre sans fenêtre… Il y avait environ 60 personnes détenues dans une cellule de 40 mètres carrés… Nous avons eu sept jours pour mémoriser les règles du camp de concentration et 14 jours pour mémoriser toutes les lignes d'un livre glorifiant l'idéologie communiste…. Ils nous ont obligés à prendre des pilules inconnues et à boire une sorte de liquide blanc. La pilule nous a fait perdre connaissance… Je me souviens très bien de la torture… J'ai été emmené dans une pièce spéciale avec une chaise électrique… Il y avait des ceintures et des fouets accrochés au mur. On m'a placé dans une chaise haute qui a cliqué pour verrouiller mes bras et mes jambes et qui s'est serré lorsqu'ils ont appuyé sur un bouton. Ma tête était rasée… Les autorités m'ont mis un casque sur la tête. Chaque fois que j'étais électrocuté, tout mon corps tremblait violemment et je pouvais sentir la douleur dans mes veines. Je pensais que je préférerais mourir que de subir cette torture et les ai suppliés de me tuer.

Comme si l'incarcération d'un million de personnes dans des chambres de torture ne suffisait pas, on s'inquiète de plus en plus du fait que les Ouïghours soient soumis à des tests ADN, et un nombre inconnu de Ouïghours ont été transportés de force dans d'autres parties du pays, y compris la province de Heilongjiang, dans le nord-est de la Chine. Ces pratiques jumelles font craindre que des Ouïghours puissent être ciblés pour des prélèvements forcés d'organes ou une surveillance biométrique.

La persécution des Ouïghours n'est pas nouvelle. Pendant des décennies, ils ont subi la répression exercée par le Parti communiste chinois. Altay se souvient d'avoir été arrêté à l'âge de 18 ans car, alors qu'il était le neveu de la leader Ouïghoure en exil, Rebiya Kadeer, il avait réussi à obtenir un passeport et envisageait de quitter le pays. "Le garde m'avait dit: ‘La seule chose qui va sortir de la cellule, c'est ton cadavre pourri’ ", a-t-il déclaré.

Mais la répression a atteint une nouvelle échelle. "Il y a des rapports  où l'expression ‘solution finale’ est utilisée", affirme Altay. "Ils ont emprisonné tous les principaux intellectuels, universitaires et même les Ouïghours qui avaient été fidèles au Parti communiste chinois - l'ancien chef des services de renseignement, l'ancien chef de la police, des personnes ayant servi le département de la propagande du Parti communiste pendant des années : juste parce qu'ils sont ouïghours. La Chine n'accepte pas notre existence. "

Les médias d'Etat chinois ont publiquement déclaré que l'objectif vis-à-vis des Ouïghours était de «casser leur lignage, casser leurs racines, briser leurs liens et briser leurs origines». Comme le Washington Post l’a dit dans un éditorial récent: «Il est difficile de concevoir cela autrement que comme une déclaration d’intention génocidaire».

Si ce n’est pas encore un génocide sur le plan juridique, toutes les preuves suggèrent un génocide culturel, des crimes contre l’humanité et des atrocités de masse graves. C’est pourquoi, il est temps que la communauté internationale agisse. La semaine dernière, un groupe d’organisations de défense des droits de l’homme a appelé les Nations Unies à créer une mission internationale d’enquête chargée d’enquêter sur les faits. Les pays devraient s’unir pour faire pression sur la Chine afin qu’elle arrête cette terrible campagne de terreur. Un trop grand nombre de gouvernements ont peur de tenir tête à la Chine, en raison d'intérêts économiques, mais il doit arriver un moment où il faut dire « ça suffit ! ».

«La Chine est un dragon de papier. Il semble fort de l'extérieur, mais à l'intérieur, ils saignent. Si les pays se réunissent et prennent position, cela sauvera des vies », estime Altay.

Ne pas agir maintenant entraînera non seulement la destruction des Ouïghours, mais donnera également au régime de Xi Jinping le feu vert pour passer à ses prochaines cibles. Alors que les Ouïghours sont actuellement confrontés à la persécution la plus flagrante, c'est dans le contexte de la pire répression des droits de l'homme plus largement en Chine - contre les chrétiens, les pratiquants de Falun Gong, les Tibétains, les défenseurs des droits de l’homme, les dissidents, la société civile et l’érosion des libertés fondamentales et de l’autonomie de Hong Kong - et contre l’attitude de plus en plus agressive du régime chinois à l’encontre des critiques au-delà de ses frontières.

«En Chine, bientôt, une seule religion sera autorisée», déclare Altay. «Le culte de Xi Jinping. Non content d’être président à vie,  de se considérer comme empereur, il semble maintenant vouloir être Dieu. Sa photo est affichée partout - dans les écoles, les maisons et même dans les lieux de culte. »

Il n’est donc dans l’intérêt de personne de fermer les yeux sur la tragédie qui se déroule au Xinjiang. Après les génocides au Rwanda, à Srebrenica et au Darfour, on nous a dit: «Plus jamais», trop tard. Nous venons de marquer le Jour international du souvenir de l'Holocauste. Ne disons pas, dans quelques années, aux Ouïghours, ces mots: «Plus jamais ça».

Benedict Rogers est un écrivain et militant des droits de l'homme qui travaille pour l'organisation internationale de défense des droits de l'homme CSW.

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