Les milliers de Guantanamos de Chine

Avec les attaques répétées de la Chine sur les principaux académiques et intellectuels, nous ne pouvons plus agir comme si de rien n’était, écrit Magnus Fiskesjo.

Cet article a été publié originellement en anglais le 9 avril 2019 sur le site de l’Ohio State University par Magnus Fiskesjö . Pour accéder à la version originale :http://u.osu.edu/mclc/2019/04/09/chinas-thousandfold-guantanamos/

 

Le savant ouighour Rahile Dawut conduisant une recherche ethnographique Le savant ouighour Rahile Dawut conduisant une recherche ethnographique

 

 

Les récentes arrestations massives d’éminents universitaires et intellectuels dans la Chine de l’ouest est une des nombreuses indications que l’actuelle campagne du régime chinois contre les natifs Ouïghours, Kazakhs et autres communautés est d’ores et déjà un génocide. Cela fait clairement partie des “actes commis avec l’intention de détruire, tout ou en partie, une nationalité, une ethnie, une race ou un groupe religieux » comme défini dans la Convention pour la Prévention et la Répression du crime de Génocide de 1948.

Le Projet de Défense des Droits de l’Homme Ouighour a récemment compté 386 universitaires, artistes et autres intellectuels visés et arrêtés par le régime. Ils sont probablement tous, si encore en vie, détenus dans des camps de concentration de la région du Xinjiang – des camps construits depuis 2017.

Le régime chinois mène clairement des arrestations massives de figures célèbres, parmi les centaines de milliers de « gens ordinaires », dans le but de détruire la dignité et l’identité propre de ces peuples indigènes. Pour atteindre ce but, le régime poursuit les artistes les plus admirés, les écrivains, les professeurs, les poètes, les religieux, les athlètes etc. Ces symboles de fierté ont tous été envoyés dans des camps de lavage de cerveaux, sans justice.
Là-bas, selon plusieurs témoignages, ils sont forcés à se dénoncer, malgré leur dignité professionnelle et personnelle, et de s’incliner devant des jugements fabriqués, les accusant d’être secrètement radicaux, « à deux visages » – même s’ils sont depuis longtemps établis, respectables, fiers dirigeants de leur peuple. Les détenus sont tous là sur les dires de directeurs communistes, qui dans certains des cas, ne font que remplir les camps par quotas.

La plus célèbre de tous les chanteurs et troubadours Ouighours, Sanubar Tursun, devait éventuellement se produire à un festival de musique internationale en France en Février. L’annulation de sa venue a été annoncée sur scène – elle a disparue depuis décembre dernier.

La raison de cette disparition ne peut être dû qu’au grand respect qu’elle inspire parmi ses propres concitoyens. C’est également une figure internationale, et elle a joué aux côtés de son collègue, l’artiste pipa chinois Wu Man. Mais comme d’autres traînés de force, vraisemblablement dans les camps, nous ne savons pas où elle se trouve ni de quoi elle serait accusée.

Les nombreux intellectuels célèbres sont de toute évidence visés personnellement. Parmi eux, on retrouve la bien-aimée anthropologiste et folkloriste Rahile Dawut, arrêtée alors qu’elle partait pour une conférence à Beijing ; Qurban Mamut, un journaliste et éditeur d’un des principaux magazines régionaux approuvés par l’Etat ; et Tashpolat Tiyip, un expert international sur le climat désertique et, jusqu’à son arrestation, président de l’Université du Xinjiang – condamné à la sentence de mort.

Une douzaine d’autres savants de la même université et plein d’autres ont disparu également. Et des disparitions similaires continuent d’être rapportées par les exilés et membres de la diaspora qui ne peuvent plus entrer en contact avec leurs proches, comme le comédien célèbre Adil Mijit, et des centaines d’autres.

Pourquoi? Regardez le clip-vidéo « Dear Teacher » de 2016, du chanteur pop ouighour ultra-célèbre Ablajan – actuellement détenu dans les camps. Vous allez voir des élèves fiers et confiants dans leur futur comme des êtres issus d’une ethnie et modernes, apprenant la langue Ouighour en même temps que le chinois et l’anglais, la science en même temps que la courtoisie traditionnelle. C’est une vision de l’identité Ouighour optimiste. Et c’est exactement ce que le régime vise : les élèves sont maintenant interdits de parler dans leur propre langue à l’école ; de pratiquer les coutumes ouighoures et leur religion, jusqu’au rites funéraires qui sont éradiqués. Le traumatisme et la peur d’être interné ou de mourir parmi les 12 millions de natifs dans le Xinjiang est maintenant aggravé par le fait que personne ne peut chanter un des titres passionnés de la chanteuse Sanubar Tursun, ou un nouveau hit pop d’Ablajan. Tous ont été réduits au silence.

C’est un génocide. Les cinq conditions de la Convention ont été réunies : les meurtres, les importantes atteintes psychologiques sur des peuples entiers, les interdictions d’utiliser sa propre langue et ses coutumes, l’assimilation forcée des coutumes chinoises, en particulier la violation des restrictions alimentaires, l’avortement de grossesses et les mariages arrangés des femmes natives à des hommes chinois ; et la séparation systématique des enfants de leurs parents détenus. Le ciblage des intellectuels comme une méthode pour instiller la peur et le traumatisme au sein d’une population entière est un des nombreux aspects de cette campagne. Sont inclus également la fermeture des librairies, les autodafés, le recouvrement à la peinture des plaques de rue bilingues, le rasage par bulldozer des mosquées et ainsi de suite – En résumé, un bombardement de la province avec une discrimination chauvine, similaire aux régimes colonialistes en Amérique du Nord obéissant au crédo « Kill the Indian, save the man » (tuez l’Indien, sauvez l’Homme)

Nous savons désormais ce qu’il se passe au Xinjiang dans les grands détails , grâce aux intellectuels et aux journalistes déterrant la vérité au travers d’images satellites, de l’Internet chinois et de nombreux témoignages. Le régime chinois essaie désormais de limiter les dégâts. Après avoir démenti dans un premier temps l’existence de leurs nouveaux goulags, ils ont finalement admis leurs existences depuis Octobre 2018, mais tout comme les Nazis, ils tentent de faire croire que ce ne sont que « des centres de formation ». On pourrait en rire si les malheurs de Sanubar Tursun, Rahile Dawut, Tashpolat Tiyip et bien d’autres n’existaient pas.

Des protestations emergent partout dans le monde. Des marches s’organisent de New York à Jakarta. Au sein des Nations Unies, les comités des Droits humains et du racisme ont pris connaissance des rapports crédibles sur ces atrocités. De nombreux pays ont parlé, incluant des pays musulmans comme la Turquie. De nombreuses universités européennes ont tenu des colloques publics pour attirer l’attention sur le Xinjiang. L’association for Asian Studies a récemment publié un communiqué, et 646 universitaires à travers le monde, menés par Noam Chomsky, ont signé une pétition séparée pour mettre fin aux atrocités.

Pourtant, les programmes d'échanges de nos universités avec la Chine, les "centres" en Chine, les projets de recherche conjoints, etc. continuent comme si de rien n'était, et il semble que cela se produise, quel que soit le nombre d'universitaires de haut niveau ou même de gens ordinaires emprisonnés de manière extralégale. et leurs cultures systématiquement démolies. Je ne connais qu'une seule université qui ait officiellement pris la parole: l'Université Libre de Bruxelles.

Nous devons maintenant nous questionner : est-ce éthiquement soutenable pour nos universités ? Si nous nous trouvions dans les années 30, pourrions-nous justifier la conduite de ces programmes avec l’Allemagne Nazie ou l’Union Soviétique pendant que nous recevons constamment des informations à propos de l’éradication en cours de minorités et d’indésirables dans ces pays ?

Dans mon université, Cornell, notre nouvelle présidente a fait un discours poignant lors de son investiture à propos de la mission générale des établissements d’enseignement supérieur comme le nôtre. Elle a cité Carl Becker, qui a dit « il n’y a… aucune raison derrière l’existence de Cornell, ou de n’importe quelle université… autre que ces universités servent jusqu’à présent à maintenir et promouvoir les valeurs humaines et rationnelles… essentielles à la préservation d’une société démocratique, et d’une civilisation au sens où nous l’entendons » Et elle a ajouté que la démocratie « considère la valeur et la dignité et la capacité de création de la personnalité humaine comme une fin en soi ».

La Chine ne peut plus être considérée comme un pays autoritaire évoluant peut-être dans la bonne direction. Non, nous assistons à une attaque de masse monstrueuse sur la dignité humaine. C’est un génocide intentionnel, bien préparé, à multiples facettes, visant la dignité de peuples entiers et leurs cultures en humiliant le meilleur et le plus brillant, incluant nos confrères universitaires. Tout comme sous Hitler et Stalline, la logique de l’extermination de masse de ceux défendant leur culture ne serait pas si éloignée du passé. Si nos facultés et universités sont réellement promptes à défendre la dignité humaine – pas uniquement des sociétés à la recherche de projets générateurs de profits, d’une excellence apolitique – elles ne peuvent pas restés silencieuses et agir comme si de rien n’était lors de la troisième année de cet horrible génocide chinois.

 


Magnus Fiskesjö est professeur agrégé d'anthropologie à l'Université Cornell. Il est également ancien attaché culturel à l’ambassade de Suède à Pékin et ancien directeur du Musée des antiquités extrême-orientales à Stockholm.

 

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