La Chine détruit les communautés musulmanes pour construire une ville fidèle

Après avoir enfermé jusqu'à un million de personnes dans des camps du Xinjiang, les autorités chinoises détruisent les quartiers ouïghours et la culture de la région. Ils disent qu’ils combattent le terrorisme. Leur objectif: créer une société fidèle à Beijing.

Comment la Chine surveille massivement des musulmans Ouïghours © Le Monde

Cet article a été publié originellement en anglais sur Wall Street Journal le 20 mars 2019 par les journalistes Josh Chin et Clément Bürge, les lauréats de 61ème édition du Prix annuel Gerald Loeb en 2018 pour leur précédent reportage sur les camps chinois pour Ouïghours. Pour accéder à la version originale de l'article : https://www.wsj.com/articles/after-mass-detentions-china-razes-muslim-communities-to-build-a-loyal-city-11553079629 

Josh Chin & Clément Bürge

URUMQI, Chine -- Dans cette ville antique de la Route de la Soie à l’Ouest de la Chine, les autorités chinoises entreprennent une campagne de sécurité impliquant la détention de millions de personnes. La prochaine étape: démolir les quartiers résidentiels de ces derniers et purger la ville de sa culture.

Deux ans après que les autorités aient commencé à rassembler les résidents ouïghours d'Urumqi - d'ethnie majoritairement musulmane - d’innombrables piliers essentiels de la vie et de l'identité ouïghoure sont petit à petit détruits. Quelques mosquées vides subsistent, tandis que les quartiers qui les entouraient autrefois sont remplacés par ces immenses avenues bordées de gratte-ciels et de centres commerciaux qui dominent le paysage de nombreuses villes Chinoises.

Les stands de naan frais, ce pain plat et circulaire qui est à la société ouïghoure ce que la baguette est aux Français, ont disparu. Les jeunes hommes autrefois chargés de la préparation du naan (ou nan en ouïghour) sont également absents, ainsi que leur clientèle. Les rayons des magasins ne comportent plus de livres en langue ouïghoure dans cette ville, capitale de la région chinoise du Xinjiang, qui a longtemps été l’épicentre de la communauté ouïghoure dans le monde.

De la culture turque qui a longtemps caractérisé une grande partie d’Urumqi, il ne reste plus qu’une version stérile destinée à attirer les touristes chinois. Récemment, dans le quartier de Döng Köwrük (en chinois-Erdaoqiao), jadis le cœur animé des Ouïghours d’Urumqi, les fours à naan sont introuvables. En revanche, les boutiques de souvenirs vendent des miroirs de poche, des ouvre-bouteilles et des coussins à la forme et aux designs inspirés du naan.

La transformation d'Urumqi (prononcé ü-rüm-tchi) constitue le fer de lance de la campagne du parti communiste chinois visant à assimiler les Ouïghours de force. Pourtant, Pékin soutient que les détentions de masse sont nécessaires pour combattre la menace du terrorisme croissant dans cette population principalement musulmane, pendant que les démolitions et les milliards de dollars d'investissements dans la province, quant à eux, favorisent le développement.

"L'unité ethnique est le salut de tous les groupes ethniques de Chine; et le fondement du progrès économique du Xinjiang", a prononcé la semaine dernière le gouverneur de la région, Shohrat Zakir, à la session législative annuelle du gouvernement chinois.

D’après les experts, l'objectif du parti est de renforcer son emprise sur cette région longtemps récalcitrante en la réformant à son image, et d’en faire l’exemple des ambitions de développement mondial du président Xi Jinping.

Lors de l'annonce des plans de restructuration urbaine d'Urumqi en 2017, le Xinjiang Daily, une publication contrôlée par le parti, assurait que le gouvernement offrirait une indemnisation aux résidents forcés de déménager, et garantirait que ces nouveaux quartiers résidentiels "seraient conçus en tenant compte des us et coutumes de tous les groupes ethniques". Pour l’instant, les gouvernements d'Urumqi et du Xinjiang n’ont pas répondu aux demandes de commentaires sur le remaniement de la ville.

Le Parti communiste chinois a mené une campagne agressive dans le Xinjiang pour contrer les tendances soi-disant extrémistes et violentes parmi les 14 millions de musulmans turcs de la région, dont la plupart sont des Ouïghours.

Pour atteindre leurs objectifs de "déradicalisation", les autorités ont arrêté, selon les experts des Nations Unies, jusqu'à un million de musulmans dans un réseau de camps d'internement - et soumis le reste à une surveillance numérique de masse. Les dirigeants chinois qualifient les camps de “centres de formation professionnelle”, les promouvant comme une innovation du combat mondial contre le terrorisme et contestant le chiffre d'un million d’internés.

Camps chinois pour Ouïghours dans la ville de Lop, Kachgar Camps chinois pour Ouïghours dans la ville de Lop, Kachgar

"Nous ne pouvons plus avoir de culture", déplore un résident ouïghour d'Urumqi employé dans une société publique de ressources naturelles. Il avoue avoir cessé de se rendre à la mosquée de son quartier depuis que des fonctionnaires sont venus chez lui pour confisquer son Coran. "Plus personne n’y va. C'est trop dangereux", dit-il.

En réduisant certaines expressions de l'identité ouïghoure et en transformant d'autres en kitsch culturel, le gouvernement tente d'affaiblir les liens ethniques, suggère le Dr. Darren Byler, qui étudie la migration ouïghoure à l'Université de Washington.

Depuis le début de la période de réforme post-Mao des années 1980, Urumqi a été le théâtre d’attentats à la bombe, de manifestations et d’autres conflits ethniques. Les émeutes de 2009 ont fait près de 200 morts et de nombreux blessés.

Depuis lors, le parti n'a cessé de gagner en force en essayant d'étouffer la montée en puissance du mouvement séparatiste ouïghour. Pékin accuse les séparatistes d’être motivés par l'islam radical et les tient pour responsables des émeutes et d’une série d'attaques dans les années suivantes.

D’après les experts et militants des droits de l'homme, une grande partie de la violence serait une réaction aux violences policières, aux restrictions de l’expression religieuse et à l’impression des Ouïghours d'être marginalisés dans ce qu'ils considèrent leur patrie.

"Beaucoup de gens sont partis", rapporte l’employé d'un bar musical autrefois populaire d’un quartier ouïghour d'Urumqi. En présence de seulement quelques clients un samedi soir, il refuse d'indiquer où ces gens se trouvent aujourd’hui : "C'est politique. Je ne peux pas en parler”, dit-il.

Quelques instants plus tard, trois hommes, dont un équipé d’une caméra portable, entrent dans le bar et relèvent les numéros d’identité de tous les clients ouïghours. Sans lever les yeux, l’employé explique que ces hommes sont envoyés régulièrement par les autorités locales - ces inspections sont devenues une routine.

Pour les 250 ans de son histoire, Urumqi a servi de ville de garnison, et ses résidents sont principalement des membres de la majorité ethnique Han par conséquent. Les Ouïghours représentent, depuis les dix dernières années, environ 13% de la population de la ville.

Mais en 2017, la population officielle d'Urumqi a décliné de 15% - de 2,6 millions l'année précédente à 2,2 millions, soit sa première contraction de population depuis plus de trois décennies.

En effet, c’est en mai 2017 que la police de la ville a commencé à rassembler les Ouïghours de la région et à les placer dans des camps de détention, témoignent les résidents. À peu près au même moment, précise-t-il, les autorités d'Urumqi ont forcé les migrants ouïghours d'autres régions du Xinjiang à regagner leurs villes d'origine. Depuis, le gouvernement d'Urumqi n’a toujours pas publié les statistiques annuelles de la population par ethnie.

Tandis que les autorités vidaient la ville de ses résidents Ouïghours, les investissements publics abondaient dans la région. Pékin souhaite faire d’Urumqi la plaque tournante de l'Initiative Belt and Road, le plan de M. Xi visant à développer des infrastructures à travers l’Eurasie afin de moderniser les axes commerciaux de la Route de la Soie. L'année dernière, la ville a approuvé un projet d’agrandissement de l'aéroport estimé à 6 milliards de dollars, ainsi que la construction de projets immobiliers dans la banlieue de la ville, y compris d’un parc industriel Belt and Road estimé à 4 milliards de dollars.

L'importance du Xinjiang au projet chinois Belt and Road. L'importance du Xinjiang au projet chinois Belt and Road.

Selon des données officielles, l'investissement total dans les infrastructures, usines et autres actifs a atteint 202 milliards de yuans (30 milliards de dollars) en 2017, une hausse de 25% par rapport à l'année précédente, suivie d’une hausse de 9% au cours des 10 premiers mois de 2018.

Le gouvernement d'Urumqi a également affecté 70 milliards de yuans (10 milliards de dollars) l'année dernière à la démolition et à la reconstruction des bidonvilles de la ville, qui abritaient un grand nombre de migrants ouïghours du sud du Xinjiang. Les autorités associent ces jeunes hommes, dont les fameux vendeurs de naan de la ville, aux violences et les considèrent comme des cibles sensibles à la radicalisation.

Jeunes boulangers ouïghours. Jeunes boulangers ouïghours.

Heijiashan, l'un des quartiers réunissant des habitations de fortune construites autour d'un marché et de deux mosquées, a été complètement détruit. Avant d'être rasé en 2017 et 2018, c’était un centre animé pour les migrants ouïghours de la ville, d’après le Dr. Byler.

"Le vendredi, entre 5 000 et 10 000 personnes venaient pour la prière", ajoute Byler.

Lors d'une récente visite, les mosquées subsistaient toujours à l'ombre de tours d'appartements toujours plus hautes, mais semblaient abandonnées.

Alors qu'ils tentaient de les filmer, des journalistes du Wall Street Journal ont été arrêtés et emmenés au poste de police voisin.

Convoqué par la police, un officier responsable de la propagande dans le quartier a confirmé que le gouvernement avait pris soin de ne pas raser les mosquées. "Cela montre le respect du gouvernement pour l'islam", dit-il.

Les autorités chinoises ont récemment commencé à libérer certains détenus et à les placer en résidence surveillée, selon Gene Bunin, un Russe-Americain résident d’Urumqi qui aide à maintenir une base de données des membres de minorités portés disparus au Xinjiang. M. Bunin dit avoir commencé à recevoir des notifications de libération émanant des amis et des proches des détenus en décembre, à la suite d'une vague de critiques des camps de détention dans les médias internationaux et aux Nations-Unis.

Selon Adrian Zenz, expert en politique ethnique chinoise, le but du Parti communiste n'est pas d'éradiquer les Ouïghours, mais de soustraire l'influence de l'islam à la culture ouïghoure afin de préserver l’apparence d’une diversité culturelle, privée de sa substance.

"C'était supposé se faire automatiquement. Avec le progrès matériel, les masses devaient échapper à l'opium de la religion", déclare M. Zenz. "Le régime actuel tente de donner un coup de pouce à l'histoire."

Les autorités du Xinjiang cherchent également à promouvoir le tourisme qui, selon elles, devrait attirer davantage d’investissements et contribuer par conséquent à éliminer la pauvreté, source de radicalisme.

Au nord du centre-ville d’Urumqi, les touristes peuvent prendre des photos sous une imposante sculpture d’un naan et acheter plus de 150 variétés de cet aliment de base produites dans les cuisines industrielles du nouveau Parc de la Culture de Naan, d’une superficie de 20, 996 mètres carrés.

Les Ouïghours ont une très riche culture de pains. Les Ouïghours ont une très riche culture de pains.

"Les membres du personnel portent du blanc et leur apparence impeccable augmente considérablement “l'indice d’attrait", rapportait un journal porte-parole du Parti Communiste en janvier dernier.

Cet effort en faveur du tourisme se retrouve également dans l'ancien centre commerçant des ouïghours, Döng Köwrük (en chinois-Erdaoqiao). Le quartier a été le théâtre des pires violences lors des émeutes de 2009. En novembre 2017, lorsque le Wall Street Journal s'est rendu sur place pour documenter l’étendue du réseau de surveillance de Pékin, Döng Köwrük bourdonnait d'activité et de tension.

Un an plus tard, ce quartier ressemble à un parc d’attraction.

Deux promenades piétonnes gardées par de larges barrières de sécurité ont remplacé des rues auparavant débordantes de voitures, de piétons et de postes de police. Autour d’un grand bazar central, le brouhaha du commerce ouïghour a cédé la place à la diffusion de salutations enjouées en mandarin et en anglais.

"Bonjour, chers touristes !" dit la voix enregistrée, invitant les visiteurs à profiter de "la magnifique réapparition du cœur commercial de la Route de la Soie".

Le nouveau marché de naan ouïghours tenus par des vendeurs chinois. © ThinkerTen Le nouveau marché de naan ouïghours tenus par des vendeurs chinois. © ThinkerTen

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