Le directeur d'une école ouïghoure condamné à 14 ans de prison

Ahmetjan Juma, connu pour ses travaux de traduction, a été accusé de posséder un livre « extrémiste ».

Article original publié en anglais le 3 mai 2021 par Shohret Hoshur et Joshua Lipes sur le site de Radio Free Asia (RFA). Pour accéder à la version originale :https://www.rfa.org/english/news/uyghur/brother-05032021182707.html?fbclid=IwAR0mzTBugDZNVwDIGCt8s7mfCpbrGMxwQQL-9Ua56fhSXKYlrpfEpdP-FUA

Un portrait d'Ahmetjan Juma. Un portrait d'Ahmetjan Juma.

Un directeur académique ouïghour et traducteur prolifique, qui est le frère d'un reporter de Radio Free Asia (RFA), a été condamné à une longue peine de prison, après avoir passé deux ans dans un camp d'internement dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang (XUAR) en Chine pour « extrémisme religieux », selon des responsables.

Ahmetjan Juma, dont le frère Mamatjan Juma est le directeur adjoint du service ouïghour de RFA, a disparu de sa préfecture natale de Kashgar (en chinois, Kashi) en 2017 et a été ajouté à une liste d'intellectuels ouïghours disparus, établie par la Fondation « Uyghuryar », basée en Norvège.

Le directeur académique du collège n°1 du comté de Kona Sheher (Shufu) de Kashgar, connu pour ses excellentes traductions littéraires, s'est volatilisé à peu près au même moment où les autorités de la XUAR ont déployé une campagne d'incarcération massive, qui a vu depuis lors jusqu'à 1,8 million de Ouïghours et autres minorités musulmanes, détenus dans un vaste réseau de camps d'internement, à travers la région.

Si Pékin a d'abord nié l'existence de ces camps, la Chine a changé de tactique en 2019 et a commencé à décrire ces installations comme des « internats » qui offrent une formation professionnelle aux Ouïghours, découragent la radicalisation et contribuent à protéger le pays du terrorisme.

Mais les rapports de RFA et d'autres médias indiquent que les personnes dans les camps sont détenues contre leur gré et soumises à un endoctrinement politique, qu'elles subissent régulièrement des traitements brutaux de la part de leurs surveillants et qu'elles endurent une mauvaise alimentation et des conditions insalubres dans les installations souvent surpeuplées. D'anciens détenus ont également décrit avoir été soumis à la torture, au viol, à la stérilisation et à d'autres abus pendant leur détention.

Selon Abduweli Ayup, chercheur et fondateur d'Uyghuryar, l'école de Juma a été « une cible précoce » de la campagne. Il a ajouté que d'autres éducateurs de la même école ont été arrêtés, notamment le directeur Ablajan Mamat et le professeur de géographie Sajidigul Ayup.

Juma a été la première personne à disparaître de l'école, qui, selon Ayup, est considérée comme le « cerveau » de Kona Sheher aux yeux des autorités chinoises, ce qui laisse entendre qu'en tant qu'école ouïghoure, les responsables pensaient qu'il s'agissait d'un lieu où les connaissances pouvaient être transmises hors de la supervision de l'État.

« J'ai reçu des nouvelles de la détention d'Ahmetjan Juma en 2017 », a-t-il déclaré. « Ahmetjan a été détenu lors [...] de la première vague de détentions. C'est l'un des intellectuels. »

Sentence confirmée

RFA s'est récemment entretenu avec un policier du canton de Toqquzaq (Tuokezhake) de Kona Sheher, qui a déclaré travailler sur les questions de sécurité nationale et être au courant du cas de Juma. Il a confirmé que Juma avait été détenu dans un camp en 2017, ajoutant que l'ancien directeur académique a ensuite été condamné à la prison durant 2019, bien qu'il ait reçu des éloges pour les signes de « changement » qu'il a montrés pendant son internement.

« Il y avait un livre qu'ils ont trouvé chez lui, et c'était apparemment la raison pour laquelle il était détenu », a-t-il dit, parlant sous couvert d'anonymat par crainte de représailles.

« Ils ont dit qu'il avait un livre au contenu extrémiste. Je ne connais pas [les détails], cependant ».

L'arrestation de Juma était également liée à sa participation à des activités organisationnelles, a déclaré l'officier, les qualifiant d' « erreur ».

« Ils n'ont pas dit qu'il était impliqué dans un incident, mais ils ont dit qu'il faisait des choses concernant les organisations », a-t-il affirmé.

L'officier a déclaré que, bien qu'il n'ait pas travaillé sur le cas de Juma, il savait que l'éducateur avait ensuite été jugé et emprisonné.

« Un procès a eu lieu. Comment aurait-il pu être condamné s'il n'y avait pas eu de procès ? », a-t-il déclaré, ajoutant que le tribunal avait seulement mentionné le livre « extrémiste » dans le cadre de sa sentence, sans donner plus de détails. « Ils ont dit quelque chose comme 14 ans [de prison] ».

Selon l'officier, Juma avait passé deux ans dans un camp d'internement dans le canton d'Opal de Kona Sheher, où il avait travaillé pendant 28 mois.

« Il a toujours très bien maîtrisé la langue nationale », a déclaré l'officier, faisant référence à ce qu'il savait des capacités de Juma en chinois mandarin pendant son séjour au camp.

Enseignant et dirigeant communautaire

Ayup a déclaré à RFA que Juma avait été détenu à deux reprises auparavant, ce qui pourrait avoir conduit à ce qu'il soit ciblé lors du ratissage de 2017 - une fois pendant un mois en 2006, puis de juillet 2009 à novembre de cette année-là, à la suite des troubles meurtriers dans la capitale de la XUAR, Urumqi.

Quelque 200 personnes sont mortes et 1 700 ont été blessées lors du déchaînement de violence de trois jours qui a débuté le 5 juillet 2009 à Urumqi entre les minorités ethniques ouïghoures et les Chinois Han, selon les chiffres officiels de la Chine, bien que les groupes de défense des droits des Ouïghours affirment que les chiffres sont beaucoup plus élevés.

Ayup a déclaré qu'après les troubles du 5 juillet, Juma s'est rendu à l'ambassade des États-Unis à Pékin pour obtenir un visa afin de se rendre aux États-Unis, ce qui a conduit à sa détention cette année-là.

« [Les deux fois], Ahmetjan a pu sortir grâce au travail acharné de [personnes de] l'école, du bureau de l'éducation », a-t-il dit, qui avaient plaidé en sa faveur, citant ses travaux universitaires et les contributions qu'il avait apportées à la communauté.

Selon Ayup, qui dit avoir eu une relation amicale avec Juma, l'ancien directeur académique est connu non seulement pour être un bon enseignant mais aussi pour sa participation active dans sa communauté.

Traducteur respecté

En plus de son travail à l'école, Juma était également un traducteur littéraire et un chercheur en éducation qui a publié des manuels et d'autres ouvrages pédagogiques. Une série de manuels de lycée qu'il a écrits, comprenant des titres tels que Le monde et moi, L'histoire et moi, La société et moi, ont été publiés en Turquie l'année dernière, sur lesquels Ayup a travaillé.

« Les livres ont été publiés à Istanbul en 2020 pour commémorer le troisième anniversaire de la détention d'Ahmetjan », a déclaré Ayup.

Au moment de la disparition de Juma, il travaillait à la traduction de l'anglais en ouïghour de l'ouvrage de Khaled Hosseini intitulé Mille soleils splendides, qui n'a jamais été mis sous presse.

Les membres de la famille de Juma font partie de la cinquantaine de proches du personnel du service ouïghour de RFA, dont la détention sous une forme ou une autre par l'État chinois a été confirmée, aux côtés des millions de personnes qui se trouvent dans les camps ou qui sont condamnées à la prison pour des activités jugées « extrémistes sur le plan religieux » par les autorités.

Selon l'indice 2020 de la liberté d'écrire publié par PEN America, la Chine figure parmi les pays qui comptent le plus grand nombre d'écrivains, d'intellectuels et de chercheurs emprisonnés, dont au moins 40 intellectuels ouïghours. L'Uyghur Human Rights Project (UHRP), basé à Washington, a recensé des centaines d'universitaires ouïghours disparus.

En mars, le Newlines Institute for Strategy and Policy a publié un rapport selon lequel la Chine a fait preuve d'une « intention de détruire » la minorité ethnique ouïghoure, et porte donc la responsabilité de l'État pour avoir commis un génocide, dans le premier rapport indépendant à enquêter sur les allégations d'abus dans la région autonome du Xinjiang.

Le rapport considère que la campagne d'internement de masse, ainsi que d'autres politiques d'État telles que les séjours chez l'habitant imposés par le gouvernement, une stratégie de prévention des naissances massives, le transfert forcé d'enfants ouïghours dans des établissements gérés par l'État, l'éradication de l'identité ouïghoure et le ciblage sélectif d'intellectuels et d'autres dirigeants sont autant de preuves de l'intention de détruire le groupe ethnique.

En janvier, le gouvernement américain a estimé que les violations des droits de l'homme dans la région constituaient un génocide - une étiquette qui a depuis été appliquée de manière similaire par les parlements du Canada, des Pays-Bas et du Royaume-Uni.

Rapporté par Shohret Hoshur pour le service ouïghour de RFA. Traduit par le service ouïghour. Écrit en anglais par Joshua Lipes.

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