Dans un an, la Chine va accueillir les premiers Jeux olympiques du génocide

"Le CIO a fait preuve d'une profonde réticence à dire ou à faire quoi que ce soit pour résoudre le problème", écrivent Peter Irwin et Zumretay Arkin.

Article original publié en anglais le 6 février 2021 par Peter Irwin et Zumretay Arkin sur le site de Hong Kong Free Press (HGFP). Pour accéder à la version originale :https://hongkongfp.com/2021/02/06/in-a-year-china-will-host-the-first-genocide-olympics/

Photo: ricochet64, via Shutterstock. Photo: ricochet64, via Shutterstock.

Les Jeux olympiques ont toujours été pleins de premières. Les premiers Jeux modernes ont eu lieu à Athènes en 1896, les premières femmes ont participé à Paris en 1900, les premiers Jeux d'hiver ont eu lieu à Chamonix en 1924 et les premiers athlètes professionnels ont rejoint les amateurs en 1984 à Los Angeles.

Les prochains Jeux d'hiver de 2022 pourraient être une autre grande première : les premiers Jeux olympiques à se tenir dans un pays accusé de génocide.

C'est du moins ce que le Comité international olympique (CIO) a l’intention de garantir pour l’année prochaine.

La Chine a remporté les Jeux olympiques d'été de Pékin en 2008 après avoir promis, lors de la phase de candidature, d'améliorer la situation des droits de l'homme.

C'est le contraire qui s'est produit.

À bien des égards, 2008 a servi de catalyseur pour la décennie de répression suivante, poussée en avant par un réseau de surveillance issu des Jeux olympiques eux-mêmes. Le CIO a alors attribué à Pékin les Jeux d'hiver de 2022 - la première ville à accueillir à la fois les épreuves d'été et d'hiver.

Venons-en aux Ouïghours, maintenant. Le mois dernier, le Département d'État américain a déterminé que le traitement réservé par le gouvernement chinois au peuple ouïghour constituait un génocide et des crimes contre l'humanité.

 

Nous sommes de retour.

Comité international olympique @IOCMedia : Ne nous dites pas que vous ne saviez pas. Un génocide est en cours et tous les signes étaient là.

Exactement 1 an avant @Beijing2022, combien de choses encore seront révélées ?

Combien de temps encore laisserez-vous votre réputation s'effondrer ? #NoRightsNoGames pic.twitter.com/rhF1PCdygb

- #NoRightsNoGames (@NoRightsNoGames) 4 février 2021

 

Des rapports montrent que jusqu'à deux millions de Ouïghours ont été arbitrairement détenus dans des camps d'internement où ils sont soumis à la torture et à l'endoctrinement politique. Parallèlement à ces camps, les Ouïghours sont soumis à des disparitions forcées, au travail forcé et à des campagnes coercitives de contrôle des naissances. Les autorités ont détruit des sites culturels, interdit la plupart des manifestations de la religion musulmane et tenté d'éliminer l'utilisation de la langue ouïghoure.

Tout ça, sans parler de l'arrestation des dirigeants pro-démocratiques de Hong Kong, du travail forcé et de la surveillance orwellienne au Tibet, ou de la suppression des écoles de langues pour les Mongols.

Le CIO a fait preuve d'une profonde réticence à dire ou à faire quoi que ce soit pour résoudre le problème.

Pour sa part, le président du CIO, Thomas Bach, a rédigé un article d'opinion pour rappeler que le CIO est "strictement neutre à tout moment en matière de politique". Le statu quo se nourrit de la neutralité, donc se déclarer neutre pendant que des atrocités sont commises ne permet pas de se justifier, malheureusement.

Thomas Bach. Photo du dossier: Eric Garcetti, via Flickr. Thomas Bach. Photo du dossier: Eric Garcetti, via Flickr.

Bach a également suggéré que les Jeux olympiques "ne peuvent pas empêcher les guerres et les conflits", une ligne rebattue que le CIO déploie lorsqu'il est acculé dans un coin. Son prédécesseur, Jacques Rogge, a tenu des propos similaires en réponse aux critiques formulées avant les Jeux de 2008, en déclarant que "nous sommes une organisation sportive - il y a des limites à ce que nous pouvons faire”.

Le CIO se contenterait d'esquiver les critiques. Si Thomas Bach avait le choix, les Jeux se dérouleraient sans accroc - pas de déclarations, pas de protestations, pas de maux de tête pour lui et le reste du CIO.

Compte tenu de la possibilité au cours des 12 prochains mois que d'autres gouvernements décident de désigner la situation actuelle de génocide ou de crimes contre l'humanité, il y a des mesures que les parties prenantes autres que le CIO doivent prendre si elles veulent éviter de voir leur réputations ternies.

Premièrement, les comités nationaux olympiques (CNO) peuvent s'assurer que les athlètes soient suffisamment sûrs pour s'exprimer pendant les Jeux sur des sujets comme les droits de l'homme. Des athlètes ont critiqué le CIO l'année dernière lorsqu'il a publié des directives interdisant toute forme de protestation sur le terrain de jeu ou sur le podium. La règle stipulait également que les athlètes devaient respecter les "lois locales", ce qui, dans la Chine autoritaire, laisse beaucoup de place à l'interprétation et devrait être source d'inquiétude pour les équipes.

 

Des manifestants de Hong Kong protestaient contre les violations présumées des droits de l'homme en Chine en 2019. Photo: Studio Incendo. Des manifestants de Hong Kong protestaient contre les violations présumées des droits de l'homme en Chine en 2019. Photo: Studio Incendo.

Qui peut dire que le gouvernement chinois n'arrêtera pas les athlètes qui expriment ces opinions sur Twitter, par exemple ? Le CIO doit se montrer beaucoup plus franc à ce sujet avant qu'un athlète ne foule le sol chinois.

Le Comité olympique et paralympique américain a déclaré en décembre que ses athlètes ne seraient pas pénalisés s'ils participaient à une quelconque manifestation "respectueuse" pendant les Jeux de Tokyo reprogrammés pour cet été. Chaque CNO doit adopter la même approche pour Tokyo et Pékin. Les athlètes ont trop fait pour le sport dans leur pays d'origine pour ne pas mériter le soutien de ces organismes nationaux.

Les entreprises sponsors sont également dans l’embarras. Si nous doutons que Samsung ou Airbnb - tous deux sponsors olympiques de longue date - soutiennent activement les atrocités commises contre les Ouïghours, la vraie question est de savoir dans quelle mesure ces sponsors peuvent montrer qu'ils s'y opposent avec force.

Certaines questions persistantes concernant la complicité des entreprises dans le travail forcé ouïgour, par exemple, continuent de circuler. Ces entreprises devront donc prendre des mesures pour convaincre le public que non seulement elles rejettent les violations de droits, mais qu'elles n'ont aucun lien avec celles-ci.

Les médias devront également faire pression sur le CIO pour obtenir l'assurance que les journalistes couvrant les Jeux pourront opérer librement. Le Comité pour la protection des journalistes a constaté que les promesses faites en matière de liberté de la presse avant Pékin 2008 ont été pour la plupart abandonnées. En 2016, le CIO a dévoilé un nouvel outil permettant aux journalistes de signaler les violations de la liberté de la presse, mais il reste à voir s'il sera efficace dans le contexte chinois.

 

Une bannière des Jeux Olympiques de 2008 qui se sont tenus à Pékin, Photo: Adi Prabowo, via Flickr. Une bannière des Jeux Olympiques de 2008 qui se sont tenus à Pékin, Photo: Adi Prabowo, via Flickr.

Enfin, les diplomates étrangers devraient boycotter complètement les Jeux olympiques. Cela enverrait un message de la part de la communauté internationale indiquant que si Pékin va de l'avant avec sa “fête”, les dirigeants du monde ne se présenteront tout simplement pas.

Il n'y a pas de solution facile. Rien ne peut être fait pour soulager immédiatement la souffrance des Ouïghours soumis à des conditions infernales dans les camps, et le CIO a fait preuve d'une profonde réticence à dire ou à faire quoi que ce soit de concret.

Le moins que nous puissions faire en tant qu'activistes, athlètes, journalistes, entreprises mondiales et organismes sportifs concernés, c'est de nous exprimer lorsque c'est nécessaire et de nous soutenir mutuellement lorsque la situation l'exige.

 

Peter Irwin est le responsable principal de programme du Projet des droits humains des ouïghours. Zumretay Arkin est le responsable de la défense des droits du Congrès mondial ouïghour.

 

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