“Si les autres y vont, j’y vais”

La politique chinoise consistant à transférer des centaines de milliers de Ouïghours et d'autres minorités ethniques du Xinjiang vers de nouveaux emplois, souvent loin de chez eux, entraîne une diminution de leur population, selon une étude chinoise de haut niveau vue par la BBC.

Article original publié en anglais le 2 mars 2021 par John Sudworth sur le site de BBC News. Pour accéder à la version originale :https://www.bbc.com/news/world-asia-china-56250915

Buzaynap, 19 ans, est apparue dans un rapport des médias d'État de 2017 sur le transfert de main-d'œuvre Buzaynap, 19 ans, est apparue dans un rapport des médias d'État de 2017 sur le transfert de main-d'œuvre

La politique chinoise consistant à transférer des centaines de milliers de Ouïghours et d'autres minorités ethniques du Xinjiang vers de nouveaux emplois, souvent loin de chez eux, entraîne une diminution de leur population, selon une étude chinoise de haut niveau vue par la BBC.

Le gouvernement nie qu'il tente de modifier la démographie de sa région de l'extrême ouest, et affirme que les transferts d'emplois sont conçus pour augmenter les revenus ainsi que pour soulager le chômage rural et la pauvreté chronique.

Mais nos données suggèrent que - outre les camps de rééducation construits de part en part du Xinjiang ces dernières années - cette politique implique un risque élevé de coercition. Elle est, d’ailleurs, pareillement conçue pour assimiler les minorités en changeant leurs modes de vie et de pensée.

L'étude, qui était destinée à l’attention des hauts fonctionnaires mais qui fut accidentellement mise en ligne, fait partie d'une enquête plus large de la BBC basée sur des rapports de propagande, des interviews et des visites d'usines à travers la Chine.

Nous nous interrogeons aussi sur les liens possibles entre la main-d'œuvre ouïghoure transférée et deux grandes marques occidentales, à un moment où l'inquiétude internationale monte quant à la mesure dans laquelle cette main-d'œuvre est déjà enracinée dans les chaînes d'approvisionnement mondiales.

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Dans un village du sud du Xinjiang, le foin est en train d’être ramassé dans les champs et les familles déposent des fruits et des pains plats sur leurs supas, ces plates-formes basses autour desquelles tourne traditionnellement la vie familiale ouïghoure.

Mais le vent chaud qui souffle sur le désert du Taklamakan apporte avec lui l'inquiétude et le changement.

Le reportage vidéo, diffusé par la chaîne d'information du Parti communiste chinois, montre un groupe de fonctionnaires au centre du village, assis sous une bannière rouge et annonçant des emplois dans la province d'Anhui, à 4 000 km de là.

Après deux journées entières, dit le journaliste, pas une seule personne du village ne s'est présentée pour s'inscrire, et les fonctionnaires commencent donc à se déplacer de maison en maison.

Ceci est suivi par des images qui sont parmi celles les plus convaincantes de la campagne massive menée par la Chine pour transférer les Ouïghours, les Kazakhs et d'autres minorités du Xinjiang vers des usines et des emplois manuels, souvent à des distances considérables de leurs domiciles.

https://www.bbc.com/news/world-asia-china-56250915

Bien qu'elle ait été diffusée en 2017, à peu près au moment où cette politique a commencé à s'intensifier, la vidéo n'a pas fait l'objet de reportages dans les médias internationaux jusqu'à présent.

Les fonctionnaires parlent à un père qui est clairement réticent à envoyer sa fille, Buzaynap, si loin.

"Il doit bien y avoir quelqu'un d'autre qui voudrait y aller", essaie-t-il de plaider. "Nous pouvons gagner notre vie ici, laissez-nous vivre une vie comme celle-ci."

Ils parlent directement à Buzaynap, 19 ans, en lui disant que si elle reste, elle sera bientôt mariée et ne pourra plus jamais partir.

"Réfléchis un peu, partira-tu ?" demandent-ils.

Sous l'œil inquisiteur des fonctionnaires et des journalistes de la télévision d'État, elle secoue la tête et répond : "Je n'irai pas".

Pourtant, la pression continue jusqu'à ce que finalement, en pleurant, elle concède.

"J'irai si les autres y vont", dit-elle.

La vidéo n'a pas figuré dans les reportages internationaux jusqu'à présent La vidéo n'a pas figuré dans les reportages internationaux jusqu'à présent

Le film se termine par des adieux pleins de larmes entre mères et filles lorsque Buzaynap et d'autres recrues également "mobilisées" laissent leurs familles et leur culture derrière elles.

Le professeur Laura Murphy est une spécialiste des droits de l'homme et de l'esclavage contemporain à l'université britannique de Sheffield Hallam. Elle a vécu au Xinjiang entre 2004 et 2005 et s'y est rendue depuis.

"Cette vidéo est remarquable", a-t-elle affirmé à la BBC.

"Le gouvernement chinois dit sans cesse que les gens sont volontaires pour s'engager dans ces programmes, mais voilà qui révèle absolument qu'il s'agit d'un système de coercition auquel les gens ne sont pas autorisés à résister".

"L'autre chose que montre cette vidéo, c'est cet objectif caché", dit-elle, "selon lequel, bien que le récit parle de sortir les gens de la pauvreté, il y a une volonté de changer complètement la vie des gens, de séparer les familles, de disperser la population, de changer leur langue, leur culture, leurs structures familiales, ce qui est plus susceptible d'augmenter la pauvreté que de la diminuer".

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Un changement marqué dans l'approche de la Chine envers la gouvernance du Xinjiang peut être observé à partir de deux attaques brutales contre des piétons et des voyageurs - à Pékin en 2013 et dans la ville de Kunming en 2014 - attaques qu’elle a imputées à des islamistes et séparatistes ouïghours.

Au cœur de sa réaction se trouve - tant dans les camps que dans les programmes de transfert de travail - une volonté de remplacer les "anciennes" loyautés ouïghoures à la culture et à la religion musulmane par une identité matérialiste "moderne" et une allégeance obligatoire au parti communiste.

Cet objectif général d'assimilation des Ouïghours à la culture, majoritaire en Chine, des Han est mis en évidence par une étude chinoise traitant en profondeur du système de transfert d'emplois du Xinjiang, qui fut diffusée à des hauts fonctionnaires chinois et vue par la BBC.

Basé sur un travail de terrain effectué dans la préfecture de Hotan au Xinjiang en mai 2018, le rapport a été mis en ligne par inadvertance en décembre 2019, puis retiré quelques mois plus tard.

Rédigé par un groupe d'universitaires de l'université de Nankai, dans la ville chinoise de Tianjin, il conclut que les transferts massifs de main-d'œuvre sont "une méthode importante pour influencer, fusionner et assimiler les minorités ouïghoures" et entraîner une "transformation de leur pensée".

Les déraciner et les relocaliser ailleurs dans la région ou dans d'autres provinces chinoises, dit-il, "réduit la densité de la population ouïghoure".

Un dortoir de la Huafu Textile Company, où Buzaynep a été emmené travailler Un dortoir de la Huafu Textile Company, où Buzaynep a été emmené travailler

Le rapport a été découvert en ligne par un Ouïghour basé à l'étranger qui l'a transmis au Dr Adrian Zenz, un chercheur principal de la Fondation commémorative des victimes du communisme à Washington.

Avant que l'université ne se rende compte de son erreur, le Dr Zenz a sauvegardé le rapport (en chinois) sur un site d'archives Web. Il a maintenant rédigé sa propre analyse, qui comprend une traduction anglaise du document dans son ensemble.

"C'est une source sans précédent, faisant autorité, écrite par des universitaires de premier plan et par d'anciens responsables gouvernementaux ayant un accès de haut niveau au Xinjiang", a signalé le Dr Zenz à la BBC.

" Le surplus de population excédentaire qui doit être “traité” d'une manière ou d'une autre, ainsi que les transferts de main-d'œuvre comme moyens de réduire la concentration de ces travailleurs dans leurs propres territoires sont, à mon avis, les admissions les plus étonnantes de ce rapport. "

Son analyse comprend un avis juridique d'Erin Farrell Rosenberg, ancienne conseillère principale du Musée de la mémoire de l'Holocauste aux États-Unis, selon laquelle le rapport Nankai fournit des "preuves crédibles" pour les crimes contre l'humanité que sont les transferts forcés et la persécution.

Dans une déclaration écrite, le ministère chinois des affaires étrangères a dit : "Le rapport ne reflète que l'opinion personnelle de l'auteur et une grande partie de son contenu ne correspond pas aux faits".

"Nous espérons que les journalistes prendront les informations officielles publiées par le gouvernement chinois comme base pour leurs reportages sur le Xinjiang."

"Le transfert de main-d'œuvre ne réduit pas seulement la densité de la population ouïghoure au Xinjiang, mais constitue également une méthode importante pour influencer, fondre et assimiler les minorités ouïghoures."

- le rapport de l’Université de Nankai

Les auteurs du rapport Nankai parlent avec enthousiasme d'un effort de lutte contre la pauvreté soutenu par une "garantie du caractère volontaire de la participation" aux stages, avec les usines permettant aux travailleurs de "partir et de revenir librement".

Mais ces affirmations sont quelque peu en contradiction avec le niveau de détail fourni sur la façon dont cette politique fonctionne dans la pratique.

Il y a des "objectifs" à atteindre, à l’instar de la seule préfecture de Hotan qui - au moment où l'étude a été entreprise - avait déjà exportée 250 000 travailleurs, soit un cinquième de sa population totale en âge de travailler.

La pression est forte pour atteindre ces objectifs, avec des stations de recrutement installées "dans chaque village" et des fonctionnaires chargés de "mobiliser collectivement" et de "visiter les ménages", comme dans le cas de Buzaynap, 19 ans.

De plus, il y a des signes de contrôle à chaque étape, toutes les recrues étant soumises à une "éducation à la pensée politique", puis transportées en groupes vers les usines - parfois jusqu'à des centaines à la fois - tout en étant "dirigées et accompagnées par des cadres politiques afin d’assurer la sécurité et la bonne gestion".

Les agriculteurs qui ne veulent pas laisser leurs terres ou leurs troupeaux derrière eux sont encouragés à les transférer à un programme gouvernemental centralisé qui les gère en leur absence.

Puis, une fois arrivés dans leur nouvelle usine, les travailleurs sont placés sous la "gestion centralisée" de fonctionnaires qui "mangent et vivent" avec eux.

Mais le rapport note également que la profonde discrimination au cœur du système entrave son fonctionnement efficace, les forces de police locales de l'est de la Chine étant si inquiétées par l'arrivée de trains entiers d'Ouïghours que ceux-ci sont parfois refoulés.

Par endroits, le rapport avertit même que la politique de la Chine au Xinjiang a peut-être été trop sévère, par exemple en déclarant que le nombre de personnes placées dans les camps de rééducation "dépasse de loin" celui des personnes soupçonnées d'avoir des liens avec l'extrémisme.

"La population ouïghoure ne doit pas être considérée comme étant entièrement composée d’émeutiers", dit-il.

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L'entreprise textile Huafu est située en bordure d'une zone industrielle grisâtre dans la ville de Huaibei, dans la province orientale de l'Anhui, en Chine.

C'est à cette usine que Buzaynap, présentée dans le reportage de la télévision d'État, a été envoyée.

Lors de la visite de la BBC, le dortoir des Ouïghours, séparé et composé de cinq étages, ne présentait que peu de signes d'habitation, à part une paire de chaussures placée près d'une fenêtre ouverte.

A l'entrée, le garde a affirmé que les travailleurs Ouïghours "sont rentrés chez eux", ajoutant que c'était dû aux mesures de contrôle de Covid dans le pays. Dans une déclaration, Huafu nous a dit que "la société n'emploie pas actuellement de travailleurs du Xinjiang".

La BBC a pu trouver des taies d'oreiller fabriquées avec du fil Huafu en vente sur le site internet britannique d'Amazon, bien qu'il ne soit pas possible de confirmer si le produit est lié en particulier à l'usine que nous avons visitée, ou à l'une des autres installations de l'entreprise.

Amazon a déclaré à la BBC ne pas tolérer le recours au travail forcé et que dès qu’ils trouvent des produits qui ne répondent pas aux normes de sa chaîne d'approvisionnement, ils les retirent de la vente.

La BBC a travaillé avec un groupe de journalistes internationaux basés en Chine, visitant entre nous un total de six usines.

L'entrée de l'usine de chaussures Dongguan Luzhou dans le Guangdong L'entrée de l'usine de chaussures Dongguan Luzhou dans le Guangdong

À l'usine de chaussures de Dongguan Luzhou, dans la province du Guangdong, un ouvrier a déclaré que les employés ouïghours utilisaient des dortoirs et une cantine séparées, et un autre habitant local a dit aux journalistes que l'entreprise fabriquait des chaussures pour Skechers.

L'usine a déjà été liée à l'entreprise américaine avec la circulation de vidéos non vérifiées sur des réseaux sociaux montrant supposément des travailleurs Ouïghours fabriquant des lignes de produits Skechers. Des références à une relation dans les annuaires commerciaux chinois en ligne renforcent aussi les indications d’un lien.

Dans une déclaration, Skechers a affirmé qu'ils avaient une "tolérance zéro pour le travail forcé", mais n'a pas répondu aux questions concernant leur éventuelle utilisation de Dongguan Luzhou comme fournisseur.

Dongguan Luzhou n'a pas répondu à une demande de commentaires.

Les entretiens enregistrés sur place suggèrent que les ouvriers ouïghours étaient libres de quitter l'usine pendant leur temps libre, mais dans les autres usines que nous avons visitées pour nos recherches, les preuves étaient plus mitigées.

Dans au moins deux cas, nos journalistes ont été informés de certaines restrictions, et dans un établissement de la ville de Wuhan, un employé chinois Han a déclaré à la BBC que ses quelque 200 collègues Ouïghours n'étaient pas du tout autorisés à sortir.

Un dortoir de l'usine de chaussures Dongguan Luzhou Un dortoir de l'usine de chaussures Dongguan Luzhou

Trois mois après que Buzaynap ait été montrée quittant son village pour commencer sa formation d'éducation politique, l'équipe de la télévision d'État chinoise la retrouve dans l'entreprise textile Huafu, dans la province du Anhui.

Le thème de l'assimilation est, une fois de plus, au centre du reportage.

Dans une scène, Buzaynap est au bord des larmes car elle est réprimandée pour ses erreurs, mais en fin de compte, il est dit qu'une transformation est en cours.

"La fille timide qui ne parlait pas et gardait la tête baissée", nous dit-on, "gagne en autorité au travail".

"Les modes de vie changent et les pensées changent".

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