Une grande chercheuse disparait quand la répression submerge la Chine occidentale

Rahile Dawut, troisième en partant de la gauche, une académique ouïghoure, travaillant dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang, Chine, en 2005. Elle est disparue depuis huit mois. © Lisa Ross Rahile Dawut, troisième en partant de la gauche, une académique ouïghoure, travaillant dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang, Chine, en 2005. Elle est disparue depuis huit mois. © Lisa Ross

Rahile Dawut, troisième en partant de la gauche, une académique ouïghoure, travaillant dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang, Chine, en 2005. Elle est disparue depuis huit mois. Crédit Photo, Lisa Ross.

 

Cet article a été publié originellement en anglais par The New York Times: le 11 août 2018. Pour accéder à la version originale :

https://www.nytimes.com/2018/08/10/world/asia/china-xinjiang-rahile-dawut.html

 Par Chris Buckley and Austin Ramzy

URUMCHI, Chine – Elle était une des universitaires les plus admirés au sein de la communauté ouïghoure, minorité ethnique de l’extrême ouest chinois. Elle écrivait abondamment et donnait des conférences à travers la Chine et le reste du monde pour expliquer et célébrer les diverses traditions ouïghoures. Ses recherches étaient financées par le gouvernement chinois et encensées pas ses paires.

Puis, elle disparu.

L’universitaire, Rahile Dawut, 52 ans, avertit un proche en décembre dernier qu’elle comptait se rendre à Pékin depuis Urumchi, la capitale de la région du Xinjiang où elle enseignait. Professeur Dawut était pressée lorsqu’elle partit, en témoigne ce proche qui préfère garder l’annonymat par crainte de représailles des autorités chinoises.

Depuis, plus aucunes nouvelles, et sa famille et ses proches ont la certitude qu’elle a été secrètement détenue, dans le cadre de la sévère répression envers les Ouïghours, le peuple majoritairement musulman qui considèrent la région du Xinjiang comme leur patrie.

La trajectoire du Professeur Dawut – de célèbre ethnographe de l’université du Xinjiang à Urumchi, à détenue clandestine – illustre une plus large répression qui étouffe considérablement la vie et la culture ouïghoures.

La famille et les amis du Professeur Dawut ont décidé de parler maintenant, huit mois après sa disparition, car il est devenu clair que rester muets ne pourrait pas la libérer d'un établissement de rééducation, d'une cellule de détention ou peut-être d'une prison.

« Pratiquement, toute expression de la culture ouïghoure est actuellement dangereuse, et la disparition du Prof. Davut en est la meilleure preuve », explique Rian Thum, professeur associé à l’université Lyola de la Nouvelle-Orléans, dont les recherches historiques sur les pèlerinages et les manuscrits ouïghours s’appuient sur les études pionnières du Professeur Dawut. « Il y avait beaucoup d’espoir qu’ils voient qu’elle n’était pas une menace et la libère, mais cet espoir a progressivement diminué ».

La région du Xinjiang, plus que partout ailleurs en Chine, a démontré comment Xi Jinping, le président du pays dirigeant du parti communiste, est déterminé à redéfinir les limites de ce qui est permis dans la religion, la recherche universitaire, la société civile et l'expression ethnique.

Sous ses ordres, le gouvernement a redoublé de répression depuis des années contre les Ouïghours, considérés comme des partisans potentiels de l'indépendance ou de l'extrémisme islamiste. Pour beaucoup des 11 million d’ouïghours du Xinjiang, leur patrie est devenu un État de surveillance grouillant de postes de contrôle, de caméras de sécurité et de patrouilles armées.

Selon certains universitaires et groupes internationaux de défense des droits de l’Homme, des centaines de milliers d’ouïghours sont secrètement détenus dans des centres de rééducation pendant des semaines, des mois, voir même des années. Les ouïghours vivent également une restriction croissante envers leur mobilité, leur liberté de prier ou de communiquer.

Les officiels chinois ont pour la plupart évité de reconnaître ces incarcérations de masse. Mais même les universitaires modérés comme le Professeur Dawut ne semble pas être en sécurité. Le gouvernement a mis en place une purge dénommée « les Deux Visages» envers les enseignants et les officiels soupçonnés de résister secrètement aux politiques radicales.

« Depuis que les ouïgours sont collectivement soupçonnés, tout universitaire ayant des liens avec l’étranger est considéré comme un ‘intellectuel à deux face’ – déloyal envers l’État et  nécessitant une rééducation » a déclaré Rachel Harris, qui mène des recherches sur la musique ouïghoure à l’École des études Orientales et Africaines à Londres, une amie et collègue de Professeur Dawut.

« Les récits du régime de « «ré-éducation » que vivent les personnes dans ces centres sont troublant » écrit par courrier électronique le Professeur. Harris. « J’imagine mon aimable collègue dévouée dans ces endroits et je me sens incroyablement en colère ». 

Selon Radio Free Asia et la communauté ouïghoure établie à l’étranger et ayant de nombreux contacts au Xinjiang, d’autres ouïghours éminents ont disparu au cours des deux dernières années, et sont probablement détenus. Parmi eux, on compterait des écrivains, des créateurs de sites internet, un footballeur et un musicien populaire.

Au moins un des étudiants du Professeur Dawut a également disparu, selon John Kamm, fondateur de la fondation Dui Hua à San Franscisco, qui fait pression sur le gouvernement chinois dans des affaires de droits de l'homme. Il a déclaré que ses tentatives d’obtenir des nouvelles du Professeur Dawut auprès des autorités chinoise avaient échoué.

« Tous ceux qui l’ont connue sont soupçonnés », a déclaré Monsieur Kamm. « Rahile Dawut est le visage humain de cette tragédie indicible ».

Un mois que le Professeur Dawut ne laisse son dernier message, sa vie avait un semblant de normalité. Elle a donné une conférence sur les femmes ouïghoures à l’Université de Pékin en novembre, s'adressant à un forum de chercheurs qui ont soutenu les politiques d'assimilation de M. Xi au Xinjiang.

Les ouïghours sont un peuple Turc, beaucoup plus proche de l’apparence, de la langue et des coutumes des peuples d’Asie centrale que des Han, qui constituent la grande majorité de la population chinoise. Le gouvernement chinois se méfiait déjà depuis longtemps d’une désobéissance de leur part, compte tenu de l’histoire de l’indépendance Ouïghoure. L’alarme officielle a explosé après les émeutes meurtrières survenues en 2009 au Xinjiang et une série d’agressions primaires mais sanglantes contre les Han, les policiers et les fonctionnaires.

Cependant, jusqu’à récemment, les bureaucrates chinois ont salué les travaux de Professeur Dawut, comme en témoignent les nombreuses bourses de recherche et le support qu’elle a reçu de la part du Ministère de la Culture. Elle avait acquis une réputation internationale grâce à son expertise des sanctuaires, du folklore, de la musique et de l’artisanat ouïghours, négligés par les chercheurs des générations précédentes. 

« J’étais profondément attirée par cette culture et ces coutumes folkloriques vivantes et animées, si différentes des récits dans les manuels scolaires, » dit elle dans un entretien avec un journal d’art chinois en 2011. « Par-dessus tout, nous préservons et documentons ce patrimoine culturel populaire, non pas pour qu’il dorme dans les archives ou serve de pièce de musée, mais pour qu’il puisse être rendu au peuple ».

Tandis que le gouvernement chinois s’inquiétait de la montée d’un l’Islam radical parmi les ouïghours de la région venue du Moyen Orient, le travail du Professeur Dawut décrivait un patrimoine ouïghour plus diversifié et tolérant, façonné par la tradition du soufisme spirituel bannis par l’extrémisme moderne. En 2014, elle avait exprimé son inquiétude du conservatisme Islamique qui attirait les femmes ouïghoures, dans un entretien avec le New York Times. 

Après avoir terminé son doctorat à Pékin, Professeur Dawut a commencé à enseigner à l’Université du Xinjiang, la plus importante de la région. Elle a fondé l’Institut des études traditionnelles et a partagé ses résultats de ses recherches en Europe et aux États-Unis, devenant une conseillère pour des nombreux chercheurs étrangers. 

« La plupart des chercheurs occidentaux faisant des recherches sur le Xinjiang savaient qu’il fallait lui apporter du café en cadeau », dit Elise Anderson, une doctorante à l’Université d’Indiana qui a travaillé avec Prof. Dawut. « Je me rappelle qu’elle disait souvent « faisons une pause, allons boire un café ».

La Professeur Dawut était restée à l’écart des disputes politiques sur l’avenir de la région du Xinjiang. Elle avait pour exemple du risque encouru à s’impliquer dans le débat, celui d’un autre intellectuel ouïghour, Prof. Ilham Tohti, un économiste de l’Université de Minzu à Pékin, un critique mesuré de la politique chinoise sur la région du Xinjiang. Il a été condamné à la prison à perpétuité en 2014, accusé de séparatisme. Sept de ses étudiants ont également été accusés. 

Mais la notoriété internationale et la fierté nationale du Professeur Dawut aurait probablement joué un rôle dans son arrestation.

Prof. Dawut sur le terrain au Xinjiang, une photo non datée.  Elle était reconnue comme expert des lieux de pèlerinages, du folklore, de la musique et de l’artisanat ouïghour, des domaines négligés par les chercheurs des générations précédentes.

Après que Monsieur Xi soit arrivé au pouvoir en 2012 et ai installé un fonctionnaire radical pour gérer le Xinjiang, la tendance a éliminer toute dissidence s’est accélérée. L’université du Xinjiang et d’autres écoles ont focalisé l’attention. 

En Mars dernier, les dirigeants des universités ont été remplacés, et peu après, un groupe d’experts du parti a déclaré que les universités étaient politiquement laxistes. Les nouveaux administrateurs ont juré de démasquer les universitaires ouïghours à « deux visages » résistant à la nouvelle orthodoxie. Les recherches et les liens étrangers autrefois tolérés sont devenus de plus en plus suspects.

L’Université de Xinjiang a organisé un rassemblement de 4300 enseignants et étudiants qui ont été averti que les sympathisants séparatistes seraient chassés comme des « rats qui traversassent la route ».

« Le gouvernement chinois, après avoir arrêté des représentants du gouvernement ouïghour, de riches ouïghours, a commencé à arrêter des intellectuels ouïghours » a déclaré Tahir Imin, un ancien étudiant du Professeur Dawut, depuis à Washington où il réside. « Je peux vous citer plus de 20 noms des éminents intellectuels ouïghours ».

Même avec les inquiétudes grandissant des amis et des proches, Professeur Dawut avait continué ses enseignements et ses recherches, comme les nouvelles restrictions le permettaient. Elle était également réticente à laisser sa mère seule à Urumchi, nous dit Professeur Harris.  

« J’ai toujours essayé de lui apporter du café fraîchement moulu quand je lui rendais visite » a-t-elle déclaré à propos du Professeur Dawut. « C’est un souvenir douloureux quand je pense à sa vie aujourd’hui dans un camp de détention ».

Rahile Dawut sur le terrain © - Rahile Dawut sur le terrain © -

 Prof. Dawut sur le terrain au Xinjiang, une photo non datée.  Elle était reconnue comme expert des lieux de pèlerinages, du folklore, de la musique et de l’artisanat ouïghour, des domaines négligés par les chercheurs des générations précédentes. 

Chris Buckley  d'Urumchi, Chine, et Austin Ramzy de Hong Kong.

 

La version originale de cet article a été publié le 11 août 2018, en page A9 du journal The New York  sous le titre du "A Star Scholar Disappears Amid a China Crackdown".

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