La brutalité chinoise ne peut pas détruire la culture Ouïghoure

Les peuples turciques ont un langage et des traditions anciennes. Même Mao (Zedong) ne s'attendait pas à les éradiquer.

Cet article a été publié originellement en anglais le 26 juillet 2019 sur le site du Silk Road Studies Program par S. Frederick Starr. Pour accéder à la version originale :https://silkroadstudies.org/publications/joint-center-publications/item/13337-chinas-brutality-cant-destroy-uighur-culture.html?fbclid=IwAR3GoQwSxEUiV-E2FLMdKa_D1i5TbB0lCdkZ5rN3R6Oumu1RKtchRqTkekE

 

Un véhicule de police patrouille à kashgar, Chine, 25 juin 2017 Un véhicule de police patrouille à kashgar, Chine, 25 juin 2017

Les titres de la presse rapportent quotidiennement les histoires à propos d'internement massif de ouighours en Chine, dans la province du Xinjiang, avec la fermeture et la destruction de mosquées Ouïghoures et la démolition de leurs quartiers.
Mais la presse ignore largement d'autres aspects de leur identité, notamment les réalisations importantes au niveau culturel et intellectuel. Ces détails comptent, parce que la culture résiliente des Ouïghours pourrait finalement frustrer les efforts de la Chine pour les éradiquer.
Les Ouïghours sont l’un des plus anciens peuples turciques et ont été les premiers à développer des espaces urbains. Lorsque les ancêtres des Turcs modernes étaient encore nomades, les Ouïghours s'installaient dans des villes sophistiquées. L’une de leurs branches, connue aujourd’hui sous le nom de Karakhanide, avait une capitale à Kashgar, près de la frontière moderne entre la Chine et le Kirghizistan. Lorsque les Karakhanides ont conquis la grande ville de Samarkande située sur la Route de la Soie, ils ont créé un grand hôpital et ont non seulement dotés les médecins de salaires, mais également pris en charge les frais de chauffage, d’éclairage et de nourriture. C'était il y a 1 000 ans, avant la conquête de l'Angleterre par les Normands.
Les Ouïghours étaient des expérimentateurs religieux actifs. Outre leur animisme traditionnel, ils ont embrassé le bouddhisme, le manichéisme, le christianisme et enfin l'islam. Ils ont également été parmi les premiers peuples turciques à développer une langue écrite. Et avec l'écriture sont venus la littérature et la science...

Yusuf of Balasagun (vers 1020-1070) était chancelier de l'État Karakhanide. Son texte "Sagesse de la gloire royale" célèbre la vie active et civique. Rejetant le soufisme mystique, Yusuf a embrassé la philosophie de l'ici et maintenant, proclamant que «le prochain monde est conquis à travers ce monde». Ce texte, largement lu, a contribué à populariser une version littéraire de la langue turque, équivalente aux œuvres de Chaucer en anglais ou de Dante en italien. Ses couplets rimés déplorant les désenchantements qui accompagnent le passage du temps ont traversé les siècles.

Mahmud de Kashgar, un linguiste, ethnographe et géographe pionnier, était un contemporain de Yusuf. Mahmud a passé une grande partie de sa carrière à Bagdad, capitale du califat abbasside. Il savait que le calife arabe était totalement dépendant des soldats et des fonctionnaires turcs, mais il a constaté à quel point les dirigeants arabes les méprisaient et les séparaient en citoyens de seconde classe. La mission de Mahmud était de promouvoir les peuples turciques et d’encourager les locuteurs des langues arabe et perse à apprendre le turc.

Yusuf et Mahmud ont tous deux été considérés comme des saints dans la culture ouïghoure et font toujours partie de la conscience publique. Le gouvernement chinois n’ose pas toucher leurs grands mausolées près de Kashgar; à la place il cherche à priver les deux héros ouïghours de leur religion et de leur appartenance ethnique, en considérant leurs monuments comme des ouvrages indifférenciés dans le monde chinois.
En même temps, la ville de Kashgar elle-même, qui était composée à 99% de peuples turcs après la conquête de Mao Zedong en 1949, est en train de se transformer rapidement en une ville chinoise Han. Le gouvernement a détruit au bulldozer une grande partie de la vieille ville et des quartiers entiers de maisons traditionnelles ouïghoures, les remplaçant par des tours chinoises génériques. À Ürümqi, la capitale du Xinjiang, les Hans forment maintenant une écrasante majorité et Kashgar suit rapidement cette tendance.

Beijing espère que sa campagne impitoyable de «Frappe Forte» permettra de juguler la population Ouïghoure tel un groupe distinct. Mais le nombre élevé de Ouïghours rendra cet effort presque impossible. Les données officielles évaluent la population turque du Xinjiang à 8,6 millions, mais elle dépasse probablement plus de 10 millions. Pour les exterminer, il faudrait un double holocauste.
L’alternative de Beijing au génocide reste de détruire la langue et la culture, mais l’identité d’une culture ne peut pas être détruite aussi facilement. Les souvenirs de Yusuf, Mahmud, des dizaines d'autres poètes et saints, la langue, le folklore, la cuisine et le mode de vie sont tout simplement trop enracinés. Les Ouïghours ont également mis au point des mécanismes d'adaptation. Alors que le gouvernement demande que les garçons soient envoyés dans des écoles chinoises, les filles poursuivent l’étude de leur langue maternelle. Les efforts visant à éradiquer la culture des Ouïghours les radicaliseront davantage et les mèneront à vivre encore plus secrètement.

La tragédie ouïghoure retient désormais l’attention du monde entier. Pékin a réussi à corrompre l'Arabie saoudite, la Turquie et plusieurs autres pays musulmans, mais le pouvoir de bâillonnement ne peut être maintenu longtemps. Dans le même temps, de nombreux pays, proches ou éloignés, accueillent de grandes communautés d’expatriés ouïghours, bien éduquées et actives. Ils rapportent des agissements au Xinjiang qui pourraient autrement passer inaperçus et fournissent aux Ouïghours sur place un canal pour communiquer avec le monde. Ils traduisent également des livres et des articles en ouïgour, ce qui aide leurs compatriotes du Xinjiang à surmonter leur isolement.
Même Mao (Zedong) a reconnu la distinction et la résilience du peuple ouïghour. Face au vaste territoire du Xinjiang à majorité turque et musulmane, il l'a rebaptisé "Région autonome ouïghoure du Xinjiang". Il a donc reconnu l’identité des Ouïghours, et a proposé de leur accorder un degré d’autonomie gouvernementale.

75 ans plus tard, la seule solution viable consiste toujours pour Beijing à donner aux Ouïghours et aux autres peuples turciques du Xinjiang une plus grande autonomie politique et culturelle. Si les autres provinces chinoises exigent le même traitement, le président Xi Jinping peut leur rappeler qu'il ne fait que suivre l'exemple de Mao sur la question et qu'il ne propose pas un nouveau modèle de gouvernance chinoise dans son ensemble. Il pourrait sembler peu probable que Pékin recule de la sorte. Mais son choix de continuer un conflit coûteux qui suscite la honte en Chine et à l'étranger, ne risque pas de vaincre le fier et ancien peuple ouïghour.

 

M. Starr est rédacteur en chef de «Xinjiang: La frontière musulmane de la Chine» et auteur de «Lumières perdues: âge d’or en Asie centrale», en cours de traduction en ouïghour.

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