«La Shoah n'a pas eu lieu en un jour»

Le gouvernement chinois interne actuellement des centaines de milliers de personnes issues de la minorité musulmane ouïghoure du pays. Dans une interview, Jewher Ilham, la fille du militant des droits de l'homme Ilham Tohti, qui a été condamné à la prison à vie, appelle l'Union européenne à prendre des mesures contre Pékin.

Cet article a été publié originellement en anglais le 03 janvier 2020 dans le quotidien allemand Der Spiegel. Pour accéder à la version originale : https://www.spiegel.de/international/world/dissendent-describes-cultural-genocide-against-uighurs-a-1303494.html

 

Jewher Ilham: "Je suis la seule à m’en être sortie." Jean-François Badias / AFP Jewher Ilham: "Je suis la seule à m’en être sortie." Jean-François Badias / AFP

Markus Becker

Jewher Ilham, 25 ans, est la fille du professeur d'économie ouïghour Ilham Tohti, qui a été condamné à la prison à vie pour sa défense des droits de la minorité ouïghoure de Chine.

Elle s'est rendue aux États-Unis seule en 2013 après l'arrestation de son père dans un aéroport. Il avait enseigné à l'Université Minzu de Pékin jusqu'au début de l’année 2014 et était considéré comme le dernier militant modéré travaillant pour le droit des Ouïghours musulmans en Chine.

Depuis son arrestation, Jewher a reçu plusieurs prix au nom de son père, plus récemment le prix Sakharov du Parlement européen en décembre. Le prix Sakharov est décerné par le Parlement européen depuis 1988 à des personnes ou organisations œuvrant pour la promotion des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le prix porte le nom du défunt dissident et physicien russe Andrei Sakharov et est doté de 50 000 euros.

DER SPIEGEL: Mme Ilham, le gouvernement chinois a mis en place un État répressif de police et de surveillance dans la région du Xinjiang, où des centaines de milliers de Ouïghours ont été internés. En décembre, le Parlement européen a décerné à votre père le prix Sakharov pour la liberté de pensée. Pensez-vous que l'Union européenne en fait assez au nom du sort du peuple ouïghour?

Ilham: Je pense que c'est un début. Mais il y a encore beaucoup à faire. J'ai hâte de voir plus d'action.

DER SPIEGEL: Qu'attendez-vous de l'UE?

Ilham: Condamner publiquement les actions du gouvernement chinois est déjà utile. Mais ce serait encore mieux si l'UE sanctionnait les autorités chinoises ou les gouvernements occidentaux qui soutiennent directement l'existence des camps de concentration. L'une des raisons pour lesquelles ces camps existent est que le gouvernement chinois en profite. Si cela se terminait, cela aiderait probablement Pékin à changer de perspective. Il serait également utile de restreindre les visas pour les responsables chinois qui soutiennent les camps. Mais l'UE ne doit pas aller trop loin.

DER SPIEGEL: Que voulez-vous dire?

Ilham: Il ne serait pas idéal de sanctionner le gouvernement chinois dans son ensemble ou de limiter toutes les relations commerciales entre l'UE et la Chine. Nous ne voulons pas créer de problème - nous essayons de le résoudre. C'est pourquoi les mesures devraient viser des produits, des entreprises ou des fonctionnaires spécifiques liés aux camps.

DER SPIEGEL: Certains membres du Parlement européen demandent déjà une interdiction d'importer des produits originaires des camps vers l'UE. Mais existe-t-il un moyen de les identifier en toute sécurité en premier lieu?

Ilham: Il existe des listes d'entreprises qui exportent des produits fabriqués dans les camps de concentration. En fait, la plupart des usines de la région du Xinjiang sont conçues pour les camps de travail. Mais l'UE pourrait également apporter une aide directe aux victimes. Les personnes libérées des camps ne veulent plus rester en Chine et veulent trouver un accueille ailleurs. Et ceux qui ont déjà quitté la Chine ont généralement un à dix membres de leur famille enfermés dans des camps. Beaucoup d'entre eux sont gravement traumatisés. Ils souffrent de problèmes de santé mentale. L'UE pourrait leur offrir une aide dont ils ont grandement besoin.

Ilham tient un portrait de son père au Parlement européen le 18 décembre, où elle est vue aux côtés du président du Parlement, David-Maria Sassoli, après avoir reçu un prix des droits de l'homme au nom de son père. Frederick Florin / AFP Ilham tient un portrait de son père au Parlement européen le 18 décembre, où elle est vue aux côtés du président du Parlement, David-Maria Sassoli, après avoir reçu un prix des droits de l'homme au nom de son père. Frederick Florin / AFP

DER SPIEGEL: Le gouvernement chinois qualifie les camps de «centres de rééducation», mais vous les appelez camps de concentration.

Ilham: Je sais que ce terme évoque des souvenirs de la Shoah et de la mort de millions de Juifs à l'époque nazie.Et les gens me disent que ce qui se passe en Chine n'est rien comparé à ce qui s'est passé en Europe dans les années 40. Mais la Shoah n'a pas eu lieu en un jour - il s'est intensifié au fil des ans. Et en Chine, ce qui se passe déjà, c'est un génocide culturel et ethnique. Ils éliminent une culture, une religion et une langue. Et des gens meurent et sont torturés dans les camps. Nous avons des rapports de survivants qui disent que leurs ongles ont été arrachés, qu'ils ont été violés et que leurs enfants ont été tués. J'espère vraiment que les choses ne deviendront pas aussi tragiques qu'en Europe à l'époque nazie, mais elles sont déjà suffisamment tragiques.

DER SPIEGEL: Lors de votre allocution devant le Parlement européen, vous avez dit: "L'histoire se répète. Elle ne s’est pas bien finie dans le passé. Elle ne finira pas bien maintenant."

Ilham: Je faisais référence à toute violation des droits de l'homme dans l'histoire, la Shoah européenne n'en étant qu'une. En Chine, par exemple, les gens ont subi d'énormes violations des droits de l'homme pendant le soi-disant « Grand bond en avant ». Aucun de ces événements ne s'est bien terminé, ils n'ont profité à personne et ont plutôt blessé les gens et les gouvernements. J'espère vraiment que le gouvernement chinois tirera les leçons de ses erreurs historiques et révoquera ses actions.

DER SPIEGEL: Vous avez dit que le gouvernement chinois a piraté votre téléphone, entre autres choses. Y a-t-il eu d'autres actions contre vous?

Ilham: Le piratage de mon téléphone et de mon ordinateur portable n'a rien de nouveau. Même avant mon arrivée aux États-Unis, il y avait déjà eu une interférence forte dans notre vie privée. Le téléphone et l'ordinateur de mon père étaient souvent piratés. Maintenant, je pourrais dire: je n'ai rien à cacher, laissez-les pirater mon téléphone. Mais ce n'est pas la question - c'est la violation de la vie privée qui n'est censée arriver à personne. Heureusement, je n'ai pas encore été ciblé personnellement, mais je crains qu'ils ne nuisent à ma famille, qui vit toujours en Chine. Je suis la seule à m’en être sortie.

 

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