«Quelle importance si nous appelons cela un génocide ?»

L'avocat des droits de l'homme sur les abus de la Chine, définissant le génocide et défiant Aung San Suu Kyi en personne.

Article original publié en anglais 15 juillet 2020 par Ido Vock sur le site de New Statesman. Pour accéder à la version originale :https://www.newstatesman.com/world/asia/2020/07/philippe-sands-uighurs-why-does-it-matter-if-we-call-it-genocide

Philippe Sands, l'avocat et auteur d'East West Street (Antonio Olmos) Philippe Sands, l'avocat et auteur d'East West Street (Antonio Olmos)

Philippe Sands, QC, peut être mordant. L'un des plus éminents spécialistes du génocide en droit international, le professeur de l'University College London a sans doute côtoyé des personnalités peu recommandables de son époque. L'une d'entre elles en particulier lui est cependant restée en tête. Il représentait la Gambie dans un procès intenté l'année dernière contre le Myanmar à la Cour internationale de justice pour son traitement brutal de la minorité Rohingya, lorsqu'il s'est retrouvé à présenter ses arguments à deux mètres de la première ministre birmane, Aung San Suu Kyi. "C'était une situation surréaliste car elle est une telle icône. Elle a défendu l'indéfendable - mais elle est venue, et c'était important".

Je parle à Sands peu après la publication d'un sinistre rapport de l'AP (TheAssociated Press) qui affirme que les femmes ouïghoures du Xinjiang sont soumises à une stérilisation forcée, et une plainte a été déposée auprès de la Cour pénale internationale par des Ouïghours exilés. Je veux savoir ce que l'auteur de la brillante East West Street, sur l'origine du génocide et des crimes contre l'humanité, pense de ce que les Ouïghours souffrent aux mains de l'État chinois. Plus précisément, comment des observateurs extérieurs peuvent-ils juger si l'oppression en cours au Xinjiang franchit le seuil pour être considérée comme un génocide ? Mais je me rends vite compte que je me pose la mauvaise question.

Au cœur de la East West Street se trouve la tension entre les droits du groupe et les droits de l'individu. Le livre examine le raisonnement de deux penseurs juridiques, Hersch Lauterpacht et Raphael Lemkin, qui ont contribué à la formulation de la base juridique pour les procès de Nuremberg des criminels de guerre nazis de 1945 - et les tensions entre leurs philosophies juridiques. Lauterpacht pensait que les individus possédaient des droits et que le crime de "génocide" proposé par Lemkin (du grec genos, qui signifie race ou peuple) subsumait les droits des individus aux droits du groupe. Lorsque Sands fait référence au livre de Lemkin intitulé Axis Rule in Occupied Europe, dans lequel le terme a été inventé, il bondit d'un bond excité, revenant en brandissant une première édition en lambeaux devant sa webcam.

Bien que nous associions aujourd'hui le génocide aux chambres à gaz et aux machettes, "la conception originale du génocide de Lemkin avait pour cœur non pas la destruction physique mais la destruction culturelle, la destruction de la variété culturelle de l'humanité. En détruisant les livres, les monuments, les écrits ainsi que le mode de vie des gens d'une communauté, vous vous êtes engagés dans un acte génocidaire".

Mais les vainqueurs alliés, en particulier les États-Unis et le Royaume-Uni, ont édulcoré la définition de Lemkin, craignant qu'elle ne soit appliquée à leur politique dans le sud ségrégationné par les lois Jim Crow et dans l’Afrique colonisée. "Les Britanniques craignaient que leur traitement des populations dans des endroits comme le Kenya et l'Afrique du Sud ne soit qualifié de génocide, et les Américains étaient tout aussi inquiets des lynchages dans les États du Sud". Curieusement, les Français et les Soviétiques, pas vraiment blancs comme neige, ont soutenu la définition de Lemkin, ce qui les aurait probablement connduits à leurs propres accusations dans des endroits comme l'Algérie et l'Ukraine.

La définition finalement adoptée dans la Convention sur le génocide de 1948 était centrée sur la destruction physique des groupes, une victoire partielle pour la philosophie juridique de Lemkin. La tension entre les points de vue divergents de Lauterpacht et de Lemkin reste cependant aussi contemporaine que dans les années 1940. Sur cette question, Sands se range fermement du côté du raisonnement de Lauterpacht. "Il y a des difficultés inhérentes au concept de génocide."

"Il est là pour toujours parce que l'invention de Lemkin est un mot magique. Parce que les gens ont des sentiments de parenté avec leur propre identité de groupe, on a le sentiment que d'une certaine manière la destruction d'un groupe est pire que la destruction d'un grand nombre d'individus. Mais il me semble assez peu convaincant que tuer 100 000 personnes en tant que crime contre l'humanité soit moins terrible que de tuer 100 000 personnes en tant que groupe".

En tant que tel, Sands rejette le cadre initial de notre conversation : les actions de la Chine dans le Xinjiang peuvent-elles être qualifiées de génocide ? "D'une certaine manière, il y a cette idée que si c'est un génocide, c'est sérieusement mauvais. Il ne fait aucun doute que ce que nous savons indique que ce qui se passe contre les Ouïghours est un crime international. La vraie question est de savoir pourquoi il est important de qualifier ce crime de génocide, et si c'est moins grave s'il s'agit simplement d'un crime contre l'humanité.

L'argument de Sands est que les actes perpétrés contre les Ouïghours sont d'une violence inimaginable, indépendamment du fait qu'ils puissent être considérés comme génocidaires selon la Convention sur le génocide. "Si je vous dis qu'il est assez difficile de montrer que ce qui se passe contre les Ouïghours est un génocide, le titre suggérera involontairement que c'est en quelque sorte moins important et moins mauvais", m'a-t-il fait remarquer. "En d'autres termes, le récit devient que ce n'est pas si grave si ce n'est pas un génocide - mais en fait, pour moi, c'est tout aussi grave. Ce qui se passe est terrible, point, et ce n'est pas moins terrible si ce n'est pas un génocide".

Comme pour prouver le point de vue de Sands, quelques jours plus tard, l'ancienne candidate à la présidence des États-Unis, Elizabeth Warren, a déclaré "La répression des musulmans par la Chine répond maintenant à la définition de l'ONU du génocide" - comme si cela était moins alarmant si ce n'était pas le cas.

Selon M. Sands, le concept de génocide tel qu'il est défini n'est pas adapté à la situation. "Le génocide doit être redéfini, de sorte que les actes qui sont horribles à grande échelle puissent plus facilement être qualifiés de génocide, afin de limiter l'exceptionnalité de la nature de l'horreur". Il soutient la conception de Lemkin du génocide culturel, et étendrait la définition pour englober l'"écocide", ou les dommages écologiques massifs. "Soit cela, soit s'écarter complètement du concept et faire en sorte que les crimes contre l'humanité soient aggravés lorsqu'ils sont combinés à la destruction de groupes".

L'une des critiques les plus marquantes du crime de génocide est que jusqu'à très récemment, il était généralement appliqué rétroactivement - trop tard pour mettre fin à une effusion de sang, mais pas pour que les responsables aient à rendre des comptes. Mais en janvier, dans l'affaire dans laquelle Sands représentait la Gambie contre le Myanmar, la Cour internationale de Justice a ordonné des mesures provisoires pour protéger les Rohingyas de la violence en cours dans le cadre de la Convention sur le génocide. Il semble que des progrès soient, lentement, réalisés.

 

Ido Vock est correspondant international au New Statesman.

 

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