M. Erdogan, ces Ouïghours que vous avez rencontrés ont été arrêtés à cause de vous

Lettre ouverte d'un intellectuel ouïghour au président turc Erdogan et son gouvernement qui reste silencieux sur les camps de concentration pour les populations turciques au Turkestan oriental qui durent depuis deux ans.

Erdogan et sa femme accueilli par le gouverneur de la région Nur Bekri à l'aéroport d'Urumchi en avril 2012 Erdogan et sa femme accueilli par le gouverneur de la région Nur Bekri à l'aéroport d'Urumchi en avril 2012

Abduweli Ayup

En août 2018, le groupe d'experts des Nations Unies pour les droits de l'homme a annoncé qu'il y avait plus d'un million d’Ouïghours et d'autres groupes ethniques turciques détenus dans les camps de rééducation. Ce phénomène a fait l’objet de nombreux reportages dans les médias occidentaux et de nombreux gouvernements occidentaux ont accordé une attention particulière à la question. Cependant, en Turquie, les principaux médias l'ont ignoré. Le TRT Monde n'a même pas publié l'entretien avec moi au sujet des détenus se trouvant dans des camps de concentration. Le silence de la Turquie est régi par le Parti de Justice et Développement (AKP), qui ne concerne pas uniquement les médias en raison de l'influence chinoise, mais bien plus encore; récemment, le vice-président du Congrès mondial ouïghour a été accusé de «terroristes ciblés». Cette accusation a été acceptée par les poursuites engagées par la Turquie. Près de 60 personnes qui ont marché d'Istanbul à Ankara n'ont pas été autorisées à entrer dans la capitale. Mevlut Cavusoglu a considéré le problème ouïghour comme une manipulation du monde occidental. Sur les plateformes d'information, on parle beaucoup du silence de l'AKP sur la tragédie des Ouïghours, mais personne n'a expliqué pourquoi le gouvernement turc actuel devrait briser le silence. Je crois que la Turquie devrait s'exprimer et pointer de doigts. Je pense que la Turquie devrait le faire non pas en raison de sa solidarité musulmane ni par la fraternité turcique, mais parce que l’arrestation de certains ouïghours est dû au gouvernement actuels, notamment à certains dirigeants turcs qui étaient allés leur rendre visite.

1.     De nombreux Ouïghours font l'objet d'enquêtes sérieuses, sont détenus dans des camps ou dans des prisons et sont même torturés à mort pour avoir porté une chemise, décoré des maisons, utilisé des accessoires portant le drapeau turc; regarder et diffuser des séries télévisées turques (sur Internet), applaudir pour une équipe de football turque et écouter de la musique turque. Les Ouïghours, qui ont aimé et cru en la Turquie qui est considérée comme la deuxième patrie des peuples turciques et comme le gardien de la justice font face à de graves conséquences. Par conséquent, le gouvernement turc devrait s'exprimer.

Les jeunes ouïghours sont arrêtés pour avoir porté un t-shirt contenant le drapeau turc. Les jeunes ouïghours sont arrêtés pour avoir porté un t-shirt contenant le drapeau turc.

2.     En avril 2012, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan s'est rendu à Urumqi. Après sa visite, l'enthousiasme turc dans la région ouïghour a atteint son apogée. De nombreux restaurants turcs ont ouvert tout autour du Turkestan oriental, des centaines d'hommes d'affaires sont arrivés, des magasins regorgeaient de produits turcs et de nombreux Ouïghours ont visité la Turquie en tant que touristes. Certains grossistes ouïghours ont cessé de commercer avec leurs partenaires chinois s'il existait d'autres produits turcs. Le montant des échanges a atteint des millions de dollars. Toutefois, ces échanges ont été considérés comme un crime après 2017. Ceux qui avaient été en contact avec des citoyens turcs et avaient légalement transféré de l'argent en Turquie ont été arrêtés. Les Ouïghours étant sérieusement poursuivis pour leurs liens avec la Turquie, le gouvernement turc ne devrait pas rester silencieux.

Président turc Erdogan en costume traditionnel ouïghour avec son hôte Nur Bekri, alors (ex)gouverneur de la région. © Anadoglu Agency Président turc Erdogan en costume traditionnel ouïghour avec son hôte Nur Bekri, alors (ex)gouverneur de la région. © Anadoglu Agency

3.     Depuis 2013, de nombreux Ouïghours ont fui vers la Turquie par des voies illégales. Certains de ces nouveaux venus clandestins se sont rendus en Syrie et dans des organisations terroristes communes en raison de l'influence de groupes extrémistes en Turquie. Par exemple, il y avait un autobus de 45 personnes qui était conduit directement d'Istanbul à la frontière syrienne sans obstacle. Ce flux s'est poursuivi jusqu'au Ramadan 2017. Alors que le gouvernement chinois déclarait terroristes tous les Ouïghours à cause du groupe d'extrémistes ouïghours en Syrie, le gouvernement turc qui n’a pas arrêté ceux qui se rendaient en Syrie pour y mener des activités terroristes devraient en assumer la responsabilité.

4.     Des personnalités politiques turques telles que Devlet Bahceli, Zafer Caglayan, Ahmet Davutoglu et Recep Tayyip Erdogan ont visité le Turkestan oriental à différentes occasions. Beaucoup d'habitants les ont rencontrés en larmes dans les rues, les ont embrassé avec l’espoir et ont montré leur respect avec des cadeaux. Aujourd'hui, ceux qui les ont rencontrés sont arrêtés. En particulier, les érudits de la mosquée centrale Iydgah qui ont eu une petite réunion avec Devlet Bahceli; les personnes âgées qui ont rencontré Davutoglu et l'homme d'affaires qui a offert à Erdogan des dattes rouges au grand bazar d'Urumqi sont tous en prison. Puisque les gens sont considérés comme des criminels parce qu'ils vous ont rencontré, vous êtes un criminel pour le gouvernement chinois. Vous devriez, soit demander au parti communiste chinois pourquoi vous êtes « dangereux », soit, demander le crime de ces personnes qui vous ont accueilli. Par exemple, la personne au chapeau traditionnel ouïghour, appelée Hoja Abdullah, originaire de Karakash, Yenisar. Il est l’un des millionnaires du Grand Bazar, Urumqi; a été arrêté début 2018. Celui qui serre la main avec vous, M. Erdogan, appelé Ibrahim, a également été arrêté au cours de cette période. Cher M. Erdogan, la dame qui vous a parlé, elle s'appelle Meriyem, avait disparu… ils ont été arrêtées à cause de vous, cher M. le président Erdogan! Qu’allez –vous leur dire ?

(Ex)Ministre des affaires étrangères turc Davutoglu à Urumchi en avril 2012 (Ex)Ministre des affaires étrangères turc Davutoglu à Urumchi en avril 2012

Je ne demande pas aux dirigeants pour qui j’avais de l’estime, ni au gouvernement turc d'agir contre les autorités chinoises. Je ne leur demande ni de montrer de la miséricorde envers les Ouïghours, ni de leur demander de se tenir à leurs côtés. J'exige seulement que les dirigeants politiques et le gouvernement turcs ne se taisent pas, ne cachent pas la persécution qu'ils provoquent. Nous, les Ouïghours, ne demandons ni de de l’aide encore moins de pitié. Nous ne demandons que la justice et une prise de conscience.

Le président turc Erdogan au grand marché d'Urumchi en avril 2012 Le président turc Erdogan au grand marché d'Urumchi en avril 2012

Le président turc Erdogan au grand marché d'Urumchi en avril 2012 Le président turc Erdogan au grand marché d'Urumchi en avril 2012

 

 

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