Révélations sur une base de données massive de la Police chinoise

Des millions de dossiers de police fuités détaillent la surveillance étouffante de la minorité ouïghoure en Chine.

Article original publié en anglais le 29 janvier 2021 par Yael Grauer sur le site de The Intercept. Pour accéder à la version originale :https://theintercept.com/2021/01/29/china-uyghur-muslim-surveillance-police/

Un officier de police monte la garde alors que les musulmans arrivent pour la prière matinale de l'Aïd al-Fitr à la mosquée Id Kah de Kashgar, une ville de la région autonome ouïghoure du Xinjiang, en Chine occidentale, le 26 juin 2017. Photo : Johannes Eisele/AFP via Getty Images Un officier de police monte la garde alors que les musulmans arrivent pour la prière matinale de l'Aïd al-Fitr à la mosquée Id Kah de Kashgar, une ville de la région autonome ouïghoure du Xinjiang, en Chine occidentale, le 26 juin 2017. Photo : Johannes Eisele/AFP via Getty Images

L'ordre est venu via un système policier automatisé à Ürümqi, la plus grande ville de la région du Xinjiang, au Nord-Ouest de la Chine. Le système avait transmis un rapport - un "jugement sur les renseignements", comme l'appellent les autorités locales - selon lequel la parente d'un extrémiste présumé s'était vu offrir un voyage gratuit au Yunnan, une province pittoresque du sud.

La femme a trouvé l'offre sur l'application de messagerie pour smartphone WeChat, dans un groupe connu simplement sous le nom de "Voyageurs". Les autorités se sont penchées sur ce groupe en raison de ses liens ethniques et familiaux ; ses membres comprenaient des minorités musulmanes comme les Ouïghours, des Kazakhs et des Kirghizes, qui parlent des langues différentes du mandarin, la langue prédominante en Chine. "Ce groupe compte plus de 200 personnes parlant des langues minoritaires", indique le rapport.

"Beaucoup d'entre eux sont des proches de personnes incarcérées. Récemment, de nombreux rapports des services de renseignement ont révélé que les parents de personnes [extrémistes] ont tendance à se rassembler. Cette situation nécessite une attention particulière. Après avoir reçu ces informations, veuillez enquêter immédiatement. Découvrez les antécédents des personnes qui organisent des "voyages gratuits", leur motivation et les détails de leurs activités".

La police du commissariat d'Ürümqi à Xiheba, près du centre historique de la ville, a reçu l'ordre et a consigné son travail dans un rapport de 2018. La seule personne arrêtée à la suite de l'ordre, un Ouïghour, n'avait pas de casier judiciaire, n'avait jamais entendu parler du groupe WeChat et n'avait même jamais voyagé en Chine en tant que touriste. Il "a une bonne conduite et nous n'avons aucun soupçon", a écrit la police. Pourtant, son téléphone a été confisqué et envoyé à une "unité de sécurité Internet" de la police, et la communauté devait "le contrôler et le surveiller", ce qui signifie que le gouvernement désignerait un cadre de confiance pour lui rendre visite régulièrement et surveiller son foyer. Un dossier le concernant a été saisi dans le système policier automatisé.

D'après leurs notes, la police semble avoir enquêté sur l'homme et a chargé des cadres de le "contrôler et de le surveiller" totalement à cause des activités religieuses, qui ont eu lieu cinq mois plus tôt, de sa sœur aînée. Elle et son mari ont invité un autre couple ouïghour à Ürümqi à rejoindre un groupe de discussion religieux sur l'application de messagerie Tencent QQ, selon les dossiers de la police. L'autre couple a acheté un ordinateur portable et s'est connecté au groupe tous les jours de 7 heures à 23 heures 30 ; le mari a cessé de fumer et de boire, et la femme a commencé à porter des vêtements plus longs. Ils ont commencé à écouter des "informations sur l'extrémisme religieux" sur leur ordinateur portable, selon le rapport. Entre ces deux couples, la police a récupéré 168 fichiers audio religieux jugés illégaux, probablement parce qu'ils étaient liés à un mouvement islamique, Tablighi Jamaat, qui prône la pratique de l'Islam tel qu'il était pratiqué du vivant du prophète Muhammad.

Le sort de la sœur aînée et de son mari est inconnu ; le rapport indique simplement qu'ils ont été transférés dans un autre bureau de police. L'autre couple a été envoyé dans un camp de rééducation.

Les détails de l'enquête sont contenus dans une énorme base de données policière obtenue par The Intercept : le produit d'un outil de signalement développé par la société de défense privée Landasoft et utilisé par le gouvernement chinois pour faciliter la surveillance policière des citoyens du Xinjiang.

La base de données, centrée sur Ürümqi, comporte des rapports de police qui confirment et fournissent des détails supplémentaires sur de nombreux éléments relatifs à la persécution et à l'internement à grande échelle des musulmans dans la région. Elle apporte un éclairage supplémentaire sur une campagne de répression qui aurait vu des caméras être installées dans les maisons de particuliers, la création de camps de détention de masse, la séparation forcée des enfants de leur famille et leur placement dans des écoles maternelles dotées de clôtures électriques, la destruction systématique des cimetières ouïghours et une campagne de suppression systématique des naissances ouïghoures par l'avortement forcé, la stérilisation et le contrôle des naissances.


La base de données obtenue par The Intercept contient les rapports de police d'Ürümqi, la capitale et la plus grande ville de la région autonome ouïghoure du Xinjiang en Chine.  Carte: Soohee Cho/The Intercept La base de données obtenue par The Intercept contient les rapports de police d'Ürümqi, la capitale et la plus grande ville de la région autonome ouïghoure du Xinjiang en Chine. Carte: Soohee Cho/The Intercept

Cette base de données offre un aperçu des fichiers de renseignements de la police et des réunions des services de police communautaires auxiliaires, ainsi que du fonctionnement des points de contrôle (checkpoints) qui sont omniprésents à Ürümqi. Elle détaille également la surveillance téléphonique, en ligne, et financière des groupes marginalisés, montrant comment la surveillance, prétendument ciblée sur l'extrémisme, ne porte souvent que sur les activités religieuses. En outre, la base de données explique comment les autorités chinoises analysent et affinent les informations qu'elles recueillent, notamment en essayant d'éliminer les renseignements de "remplissage" soumis par la police et les citoyens pour gonfler leurs chiffres et en utilisant des logiciels de police automatisés pour faciliter les enquêtes, comme celle concernant le groupe de voyage sur l'application WeChat.

Parmi les révélations de la base de données figurent des informations sur l'utilisation intensive d'un outil, dénommé "l'épée antiterroriste", qui se branche sur les téléphones pour télécharger leur contenu, et qui est si souvent utilisé que les autorités chinoises craignent de s'aliéner la population. Elle montre que les autorités suivent la manière dont leurs politiques ont réussi à faire baisser la fréquentation des mosquées. Elle apporte également la preuve que le programme de collecte de données biométriques "Physicals for All" (« Des examens physiques pour tous »), qui selon les autorités n'était qu'une initiative de santé publique, est bien destiné à faire partie du système de contrôle policier. Enfin, cette base de données quantifie et fournit des détails sur la surveillance électronique extensive qui s'exerce dans le Xinjiang, contenant des millions de SMS, d'enregistrements d'appels téléphoniques et de listes de contacts, en plus de données bancaires, de matériel téléphonique et de données sur les abonnés, et de références à la surveillance de WeChat ainsi qu'à des relevés bancaires et des données sur le commerce électronique.

Elle fait également la lumière sur l'étendue des contrôles de police et des détentions dans le Xinjiang. Elle détaille la manière dont les anciens habitants qui sont partis à l'étranger et ont demandé l'asile politique ont été signalés comme terroristes. Dans certains cas, il semble que des condamnations à durée déterminée aient été prononcées à l'encontre de personnes détenues pour rééducation, ce qui contredit l'idée, avancée par le gouvernement, selon laquelle la durée de ces détentions serait liée à la réinsertion ou à la formation professionnelle.


Des caméras de surveillance sont installées à l'extérieur d'une mosquée dans le bazar principal d'Ürümqi, au Xinjiang, le 6 novembre 2018.  Photo: Bloomberg via Getty Images Des caméras de surveillance sont installées à l'extérieur d'une mosquée dans le bazar principal d'Ürümqi, au Xinjiang, le 6 novembre 2018. Photo: Bloomberg via Getty Images
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Pris ensemble, ces documents donnent un large aperçu de la manière dont les vastes systèmes de surveillance déployés dans le Xinjiang s'articulent pour réprimer les populations minoritaires et de l'ampleur de leur impact sur la vie quotidienne dans la région.

"Dans l'ensemble, cela témoigne d'un incroyable État policier, qui est tout à fait susceptible de soupçonner des personnes qui n'ont pas vraiment fait de mal", a déclaré Adrian Zenz, un anthropologue et chercheur qui travaille sur le Xinjiang et le Tibet.

Les enquêtes menées sur le groupe de voyageurs sur WeChat sont un exemple concret de cette intense activité policière, a déclaré Maya Wang, chercheuse spécialisée sur la Chine chez Human Rights Watch. "Vous pouvez voir la logique confuse ici, où des gens sont emprisonnés pour rien, mais aussi où le système est si arbitraire".

Ces révélations démontrent que le cas du Xinjiang est un premier aperçu sur la façon dont les technologies récentes, comme les smartphones, les systèmes de caméras numériques bon marché et le stockage massif de données en ligne, peuvent être combinées pour surveiller et réprimer de larges groupes d'individus, dès lors que toute préoccupation en matière de libertés civiles est écartée.

"La surveillance de masse dans le Xinjiang est un avertissement pour nous tous", a déclaré M. Wang. "Le Xinjiang montre vraiment à quel point la vie privée est un droit important, puisque si vous n'avez pas de vie privée, c'est là que vous voyez que vous n'avez aucune liberté en tant qu'être humain. Vous n'avez pas le droit de pratiquer votre religion, vous n'avez pas le droit d'être qui vous êtes, vous n'avez même pas le droit de penser vos propres pensées parce que vos pensées sont analysées par des visites répétées et sont sans cesse contrôlées par des systèmes de surveillance, que ceux-ci soient humains ou artificiels, pour être évaluées en permanence et pour analyser votre degré de loyauté envers le gouvernement".

Landasoft et le ministère chinois des affaires étrangères n'ont pas répondu aux demandes de commentaires.

STOCKAGE CENTRAL DU BUREAU DE SECURITE PUBLIQUE À ÜRÜMQI

La base de données obtenue par The Intercept semble être gérée et utilisée par le Bureau de la sécurité publique de la ville d'Ürümqi et même par le Bureau de la sécurité publique du Xinjiang. Elle contient également des documents provenant des services du Bureau national de protection et de sécurité d'Internet.

Landasoft a baptisé le logiciel qui semble être à l'origine de la base de données "iTap", un gros système de données qu'il commercialise publiquement.

La base de données s'étend sur 52 gigaoctets et contient près de 250 millions de lignes de données. Elle est alimentée par et fournit des données à diverses applications, dont une douzaine environ semblent liées à la base de données. Parmi celles-ci, on peut citer

- Jingwang Weishi, une application permettant de surveiller les fichiers sur un téléphone portable, que la police chinoise aurait forcé les Ouïghours à télécharger.

- Baixing Anquan, qui se traduit en gros par "application de sécurité des personnes" ou "application Sécurité publique" et semble être utilisée à la fois par les citoyens et la police, notamment pour permettre aux citoyens de se dénoncer aux autorités.

- Quzheng Shuju Guanli, ou "Evidence Collection Management", qui collecte des "preuves" à partir d'applications comme WeChat et Outlook.

- ZhiPu, une interface graphique des relations entre les personnes et du degré d'intérêt des autorités pour celles-ci (la base de données ne contient que peu d'informations sur ZhiPu).

La base de données contient des preuves d'une vaste surveillance de la part des autorités chinoises. Dans certains cas, comme les SMS, elle contient des communications réelles captées par les autorités. Dans d'autres, comme WeChat, il y a des champs, des codes de signalement ou des références à la surveillance figurant dans les fichiers de police.

L'un des principaux éléments de la base de données est une vaste collection de comptes rendus de réunions sur la "stabilité de la communauté", au cours desquelles les de facto auxiliaires de police, ou la police de quartier composée de citoyens, discutent de ce qui s'est passé la semaine précédente dans leur quartier. La base de données contient également divers documents connexes décrivant les priorités en matière de surveillance policière et de renseignements, ainsi que des résumés des renseignements recueillis, des installations locales vérifiées, des familles de détenus visitées et des mises à jour sur les personnes présentant un intérêt dans la communauté. Il existe également des rapports hebdomadaires sur les renseignements et les détentions, qui comprennent des informations concernant les enquêtes sur les dénonciations fournies et portant sur des personnes suspectes.


A gauche : Un smartphone utilisé par la police. A droite : Écran de connexion pour l'une des applications du smartphone, l'application Sécurité publique (Baixing Anquan).  Captures d'écran : Obtenues par The Intercept A gauche : Un smartphone utilisé par la police. A droite : Écran de connexion pour l'une des applications du smartphone, l'application Sécurité publique (Baixing Anquan). Captures d'écran : Obtenues par The Intercept

1 Application Sécurité publique. Utilisée pour soumettre des rapports de renseignement ou des dénonciations, entre autres.

2 Application d'inspection des personnes. Utilisée pour la reconnaissance faciale.

3 Application permettant de se connecter à un système automatisé de la police, la "Plateforme d'opérations conjointes intégrées".

4 Écran de connexion de l'application Sécurité publique

5 Mot de passe

6 Bouton de connexion

 

La base de données fournit des informations sur de nombreux autres outils utilisés pour analyser la surveillance numérique qu'elle contient. Par exemple, les documents contenus dans la base de données font référence à un système du gouvernement chinois appelé "Plate-forme d'opérations conjointes intégrées" (POCI). La POCI, qui a fait l'objet d'un examen approfondi et de discussions par des organisations de défense des droits humains, rassemble les données de surveillance concernant les résidents du Xinjiang, les stocke de manière centralisée et les utilise pour prendre des décisions de police automatisées, appelées "push" ou notifications "push" dans la base de données. La POCI est la plateforme qui, selon la police, a donné l'ordre d'enquêter sur le groupe de voyageurs sur WeChat.

D'autres documents donnent des informations sur l'utilisation de la mention "trois catégories de personnes", qui sont considérées comme des terroristes ou des extrémistes, avec trois degrés de gravité différents.

La base de données utilise elle-même, de façon répétée, un mot-clé pour rechercher les Ouïghours, "iXvWZREN", qui les classe avec les terroristes et les anciens détenus. Il n'y a pas de mot-clé concernant les Chinois Han, le groupe ethnique majoritaire en Chine.

Un écran d'ordinateur d’un point de contrôle montre de nombreux visages, à Kashgar, Xinjiang, le 28 juin 2018.  Photo: Yomiuri Shimbun via AP Un écran d'ordinateur d’un point de contrôle montre de nombreux visages, à Kashgar, Xinjiang, le 28 juin 2018. Photo: Yomiuri Shimbun via AP

DES POINTS DE CONTRÔLE (checkpoints) À LA SURVEILLANCE DES CONVERSATIONS EN LIGNE : LA SURVEILLANCE À ÜRÜMQI

La surveillance dans le Xinjiang était connue pour être importante, ce qui en a fait une des régions les plus surveillées au monde. Ce que la base de données révèle, c'est comment cette machine d'espionnage est utilisée : à quoi ressemble la surveillance sur le terrain (impitoyable) et à quelles fins spécifiques elle est censée servir (souvent pour freiner toute influence non autorisée, que cela concerne la pratique de l'Islam ou des idées provenant de pays étrangers). Les gens sont surveillés de près et à distance, certaines informations étant directement aspirées depuis leurs appareils numériques, d'autres étant recueillies à partir de capteurs, et encore plus étant fournies par des proches et des informateurs de la communauté. La campagne contre les Ouïghours et leur pratique de l'islam est exposée en des termes brutaux et agressifs dans les documents de la police, et la paranoïa concernant des influences extérieures ou malveillantes, de toutes sortes, se manifeste à plusieurs reprises.

Certaines des données les plus invasives de la base de données proviennent d'outils d'inspection téléphonique de type "épée antiterroriste". Les policiers aux postes de contrôle, qui envahissent la ville, font en sorte que les gens branchent leurs téléphones sur ces appareils, qui proviennent de divers fabricants. Ils recueillent les données personnelles des téléphones, y compris les contacts et les messages textes, et vérifient également les photos, vidéos, fichiers audio et documents par rapport à une liste d'articles interdits. Ils peuvent afficher des messages issus de WeChat et des SMS. Les données extraites sont ensuite intégrées dans la POCI.

Un rapport datant de 2018 et provenant d'un quartier situé juste au Nord-Est du centre d'Ürümqi mentionne que les autorités ont procédé à des fouilles de 1 860 personnes, en utilisant "l'épée antiterroriste", en seulement une semaine en mars. Dans le même rapport, détaillant une seule semaine d'avril, 2 057 personnes du quartier ont vu leur téléphone être inspecté. Environ 30 000 personnes vivent dans cette zone, le quartier de Qidaowan, selon les statistiques du gouvernement.

Ce type d'interpellation fréquente par la police se retrouve dans d'autres parties d'Ürümqi. Des documents mentionnent que la police vérifie les téléphones des gens plus de trois ou quatre fois en une nuit, et que cela rend difficile de rester du "bon côté" de la population, qui devient clairement agacée.

Par exemple, un rapport de police d'août 2017 indique qu'"en raison des inspections téléphoniques trop fréquentes effectuées par certains points de contrôle, qui ont fait que certaines personnes ont été inspectées plus de 3 fois, les gens se plaignent de ce travail". Un rapport d'octobre 2017 ayant sondé l'opinion publique a déclaré que "certaines personnes ont estimé que le point de contrôle actuel était trop oppressant". Souvent, ils étaient contrôlés 3 fois au cours d'une même nuit. Cela leur fait perdre leur temps lorsqu'ils sont en situation d'urgence".

Les documents parlent des individus qui ont changé de téléphone pour éviter les inconvénients de ces contrôles téléphoniques.

Rune Steenberg, un anthropologue danois spécialisé dans le Xinjiang et les Ouïghours, qui a passé du temps à Kashgar en tant que chercheur jusqu'en 2016, a déclaré qu'il est passé à l'utilisation d'un simple téléphone plutôt que d'un smartphone en 2014 et que de nombreux Ouïghours ont fait de même. "Il ne s'agit pas seulement pour eux de découvrir des choses sur votre téléphone", a-t-il déclaré. "Ils peuvent placer des choses sur votre téléphone afin de vous incriminer. Et il n'y a aucun moyen de prouver par la suite que cela a été placé sur votre téléphone et que cela ne vient pas de vous. Donc c'est devenu vraiment dangereux, en fait, d'avoir un smartphone".

Et, selon R. Steenberg, la police escroquait souvent les gens pour qu'ils leur abandonnent leur smartphone, en déclarant faussement que le téléphone avait un contenu religieux et en demandant aux gens si c'était le leur, sachant qu'ils renieraient l'appareil. Ils disaient : "Non, ce n'est pas mon téléphone, non, je n'ai pas apporté mon téléphone ici", a déclaré R. Steenberg. Ensuite, a-t-il dit, la police gardait les téléphones et les revendait.

Des résidents passant devant un point de contrôle de sécurité et des caméras de surveillance dans une rue de Kashgar, Xinjiang, le 5 novembre 2017. Photo: Ng Han Guan / AP Des résidents passant devant un point de contrôle de sécurité et des caméras de surveillance dans une rue de Kashgar, Xinjiang, le 5 novembre 2017. Photo: Ng Han Guan / AP

La base de données permet également de quantifier l'ampleur de la surveillance téléphonique déployée autour d'Ürümqi. Par exemple, en l'espace d'un an et onze mois, les autorités chinoises ont recueilli près de 11 millions de SMS. En un an et dix mois, elles ont recueilli 11,8 millions d'enregistrements sur la durée des appels téléphoniques et les personnes impliquées dans l'appel. Et en un an et 11 mois, elles ont recueilli sept millions de contacts et environ 255 000 enregistrements sur le matériel téléphonique, y compris le numéro IMSI qui identifie les téléphones sur les réseaux cellulaires ; le modèle et le fabricant du téléphone ; un identifiant de réseau informatique connu sous le nom d'adresse MAC ; et un autre identifiant de réseau cellulaire, le numéro IMEI.

Les informations sur les appels téléphoniques qui sont enregistrées dans la base de données comprennent le nom des personnes appelées, le nom du destinataire et les heures de début et de fin de chaque conversation. Les champs de la base de données indiquent que les informations sur les rencontres en ligne, les achats en ligne et les contacts par e-mail peuvent également être extraits des téléphones.

"Vous ne pouvez vous sentir en sécurité nulle part à cause de votre téléphone portable", a déclaré Abduweli Ayup, un linguiste et poète qui a vécu à Kashgar, dans le Xinjiang. "Vous devez allumer votre portable 24 heures sur 24, et vous devez répondre au téléphone à tout moment si la police vous appelle." Il a déclaré qu'avec les applications de discussion, également surveillées, les Ouïghours ne peuvent jamais avoir d'intimité, même à la maison.


La base de données contient des enregistrements de surveillance téléphonique, ce qui permet de quantifier la surveillance policière des communications au Xinjiang.  Figure: Soohee Cho/The Intercept La base de données contient des enregistrements de surveillance téléphonique, ce qui permet de quantifier la surveillance policière des communications au Xinjiang. Figure: Soohee Cho/The Intercept

Au-delà de la surveillance passive des téléphones, le gouvernement s'est efforcé de contraindre les gens à participer à un programme de biométrie censé être une initiative de santé. Dans le cadre du programme "Physicals for All", les citoyens devaient aller se faire scanner le visage et se faire analyser leur signature vocale, mais aussi donner leur ADN. Les documents décrivant le programme indiquent que cela fait partie du dispositif policier mis en place.

Darren Byler, anthropologue et chercheur postdoctoral au Centre d'études asiatiques de l'Université du Colorado, à Boulder, a déclaré que si le programme "Physicals for All" est connu depuis longtemps et soupçonné d'être une forme de surveillance, les autorités l'ont toujours nié et ont déclaré qu'il s'agissait simplement d'une initiative de santé publique. "Les documents montrent clairement à quel point cela fait partie du dispositif policier", a déclaré D. Byler. "C'est très clair, il est évident que cela fait partie de la façon dont ils veulent contrôler la population".

Les rapports dans la base de données montrent que le travail "Physicals for All" est régulièrement effectué par les postes de police "de proximité", entraînant des plaintes des citoyens sur les conditions sanitaires. (Les "postes de proximité" sont censées rapprocher la communauté et la police, avec des équipements tels que Wi-Fi public et recharge des téléphones, mais ils sont avant tout des centres de surveillance). Ils abordent également la manière dont les citoyens qui ne communiquent pas leurs données biométriques et biographiques sont signalés à la police, sont passibles d'amendes et sont parfois amenés à renoncer formellement à leur comportement. Certains documents sur le programme se concentrent sur les migrants ou les minorités ethno-linguistiques. L'un d'entre eux indique que des examens physiques effectués sur des étudiants sont utilisés pour le contrôle policier :


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Les documents contenus dans la base de données montrent également une surveillance accrue des trajets de personnes se déplaçant dans l'espace public, grâce à l'utilisation croissante de la reconnaissance faciale, dirigée par le système POCI. Le rapport de police sur l'utilisation de "l'épée antiterroriste" détaille également l'utilisation de la reconnaissance faciale, montrant que plus de 900 personnes ont été contrôlées à l'aide de la reconnaissance faciale dans 40 postes de police du quartier de Qidaowan.


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Il est clair, a déclaré D. Byler après avoir examiné les chiffres, que "la reconnaissance des visages est devenue un aspect de plus en plus important du système de surveillance".

Certaines des preuves les plus intrigantes de la surveillance des données personnelles proviennent du code de programmation informatique stocké dans la base de données et apparemment conçu pour générer des rapports, pour faire des signalements. Ce code de signalement fait référence à un grand nombre d'éléments qui ne figurent pas dans la base de données obtenue par The Intercept, ce qui rend impossible de confirmer la quantité de ces données effectivement collectées par les autorités ou la manière dont elles seraient utilisées.

Néanmoins, ces rapports dits de tactique ou de collecte de preuves donnent des indices sur les informations que la base de données, seule ou dans le cadre d'une collecte plus large, est censée inclure. Le code de signalement contient des références à des données sur des services en ligne comme Facebook, QQ, Momo, Weibo, Aliwangwang de Taobao, ainsi qu'à des enregistrements d'appels téléphoniques réels, des photos, des localisations GPS et à une liste de "mots à haut risque".

Les documents contenus dans la base de données confirment également l'accès de la police aux informations sur l'utilisation faite par les personnes de WeChat. Des discussions sur la surveillance de WeChat apparaissent dans les comptes rendus de réunions de la police communautaire auxiliaire et dans les comptes rendus d'enquêtes policières.

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Pour illustrer la manière dont la police documente ses moyens vis-à-vis de WeChat, un document - du Bureau national de la sécurité d'Internet - fait état d'un entraînement policier au cours duquel un policier a pris le rôle d'un suspect, dans le cadre de l'exercice. Il a parcouru la ville pendant que d'autres policiers suivaient la trace de son véhicule en utilisant son historique WeChat et ses données de localisation. Les autorités ont apparemment lu les messages WeChat du suspect fictif, dont une "Analyse WeChat" qui indiquait : "Il a dit qu'il déjeunait dans la zone pétrolière". L'objectif de la surveillance est de réduire toute influence qui pourrait conduire à un désir d'une plus grande liberté ou autonomie chez les Ouïghours et les autres groupes minoritaires du Xinjiang.

Par exemple, ces documents corroborent des informations selon lesquelles les Ouïghours seraient surveillés en dehors de la Chine et que ce ne sont pas seulement les personnes qui voyagent à l'étranger puis reviennent qui sont surveillées, mais aussi leurs parents et amis.

La police du district de Shuimogou, à Ürümqi, a enquêté sur une jeune femme parce que son amie de lycée est allée étudier à l'université de Stanford et parce que la femme lui parlait parfois sur WeChat. "D'après l'enquête, nous n'avons constaté aucune violation des règles ou des lois alors qu'elle résidait et travaillait dans notre quartier", peut-on lire dans un rapport de 2018 du quartier de Weihuliang. "Pendant qu'elle résidait dans le quartier, elle a participé activement à des travaux communautaires et à d'autres activités dans la communauté, et a participé activement à la cérémonie du lever du drapeau dans la communauté. Nous ne voyons aucune anomalie et elle est lavée de tout soupçon". Darren Byler a qualifié l'incident de "confirmation importante de la manière dont les personnes en dehors du pays sont surveillées par celles qui se trouvent dans le pays, et de la manière dont ces liens produisent des 'micro-indices' de suspicion".

Dans un autre exemple de la façon dont l'influence extérieure constitue un motif de suspicion, un document de la communauté d'Anping, également à Shuimogou, mentionne que tous les téléphones et ordinateurs des travailleurs qui ont rendu visite à leur famille en dehors de la ville doivent être inspectés afin de détecter tout contenu non autorisé.


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La peur des autorités chinoises de l'influence extérieure sur les citoyens du Xinjiang est liée à une initiative appelée "prévention des retours", ou fanghuiliu. L'idée est d'empêcher le "retour" de l'extrémisme ou d'autres idées malveillantes de l'étranger.

Un exemple possible de cette initiative est l'emprisonnement en 2018 de Feng Siyu, une universitaire chinoise qui est entrée au Centre de recherche sur le folklore de l'université du Xinjiang en tant que traductrice en février dernier. Feng fait partie de la majorité ethnique Han de Chine et est originaire de Hangzhou, dans l'est de la Chine, loin du Xinjiang. Mais elle a étudié à l'étranger - notamment au Amherst College, à l'Université SOAS de Londres et à l'Université de l'Indiana - et a donc été repérée par la police à Ürümqi, selon une note de renseignement de la police d'octobre 2017 issue de la base de données. Cette note indiquait que Feng avait un "logiciel étranger obscur" sur son smartphone OnePlus. La note précisait également que le logiciel était fourni avec le smartphone et que Feng ne l'utilisait pas.

Feng aurait été condamnée à deux ans de prison en février 2018. Son incarcération est suivie sur shahit.biz, la base de données des victimes du Xinjiang, un site web qui documente les cas d'incarcération dans la région.

L'anthropologue Steenberg a déclaré qu'il pense que Feng était sous surveillance parce qu'elle a voyagé entre les États-Unis et Ürümqi et parlait bien l'ouïghour, et à cause de son travail au centre de recherche sur le folklore dont la fondatrice est Rahile Dawut. Célèbre universitaire, Dawut a recueilli des données ethnographiques, notamment des contes et de la littérature orale dans le sud du Xinjiang, ainsi que des informations sur les pratiques islamiques soufies. Dawut a disparu en décembre 2017 et serait en détention.

La volonté de "prévention des retours" se reflète également dans l'identification de ceux qui quittent la Chine comme étant des menaces pour la sécurité. Un rapport de Saimachang, un haut lieu ouïghour dans le centre historique d'Ürümqi, parle d'anciens résidents qui sont partis à l'étranger et ont demandé l'asile politique en tant que terroristes, corroborant les rapports selon lesquels les Ouïghours sont surveillés en dehors de la Chine.

"Il est vraiment évident que les accusations de terrorisme ou d'extrémisme ne répondent pas aux normes internationales en la matière", a déclaré D. Byler. "Demander l'asile politique n'est pas un signe de terrorisme selon la plupart des définitions, mais dans ce contexte, cela en est un". Cela démontre également la quantité d'informations détaillées que les autorités chinoises conservent sur les Ouïghours à l'étranger.

Abduweli Ayup, un Ouïghour, linguiste et activiste, à son domicile de Bergen, en Norvège, le 21 janvier 2021.  Photo: Melanie Burford pour The Intercept Abduweli Ayup, un Ouïghour, linguiste et activiste, à son domicile de Bergen, en Norvège, le 21 janvier 2021. Photo: Melanie Burford pour The Intercept

Ayup a l'expérience de ce type de surveillance. Pendant son séjour à Kashgar, Ayup a géré une école maternelle en langue ouïghoure et a encouragé l'enseignement de la langue ouïghoure. Il a fui la Chine après 15 mois de détention, durant lesquels il a déclaré avoir été interrogé et torturé. Après son départ, Ayup a déclaré avoir rejoint un groupe WeChat pour l'ambassade de Chine. "Quand je suis allé à l'ambassade chinoise, ils m'ont demandé de rejoindre leur groupe WeChat, et quand je l'ai fait, un espion chinois d'Ürümqi m'a trouvé ; il m'a parlé et m'a menacé", a-t-il dit.

Même la possession d'un passeport est considérée comme suspecte. Les documents de la base de données indiquent que les détenteurs de passeports ouïghours sont contrôlés par les autorités plus fréquemment que les personnes sans passeport.

En effet, toute connaissance de la vie en dehors du Xinjiang peut être signalée comme suspecte. Par exemple, la police de Weihuliang a pris note dans un rapport hebdomadaire, parmi les "personnes nécessitant une attention particulière", de quatre personnes qui s'étaient rendues à Pékin "pour évoquer des problèmes locaux". "Les autres n'ont jamais quitté la région, ils sont donc considérés comme plus sûrs", a déclaré Darren Byler.

Même les appels téléphoniques ou les discussions par SMS impliquant des pays étrangers invitent les autorités du Xinjiang à faire preuve de vigilance. À Tianshan, le centre historique et majoritairement ouïghour d'Ürümqi, les autorités ont déclaré avoir envoyé un chauffeur professionnel en rééducation à la suite d'un appel téléphonique inhabituel à un "pays clé". Zenz pense que le "pays clé" fait partie d'un groupe de 26 pays "cibles" à majorité musulmane, surveillés par les autorités. Les autorités du Xinjiang ont ciblé des personnes ayant des liens avec ces pays pour les interroger, les détenir et même les emprisonner, selon un rapport de Human Rights Watch. Ces pays comprennent l'Afghanistan, l'Algérie, l'Azerbaïdjan, l'Égypte, l'Indonésie, l'Iran, l'Irak, le Kazakhstan, le Kenya, le Kirghizstan, la Libye, la Malaisie, le Nigeria, le Pakistan, la Russie, l'Arabie saoudite, la Somalie, le Soudan du Sud, la Syrie, le Tadjikistan, la Thaïlande, la Turquie, le Turkménistan, les Émirats arabes unis, l'Ouzbékistan et le Yémen.

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La base de données montre également une utilisation accrue de l'intelligence artificielle, associée à l'intelligence humaine, pour assurer la surveillance au cours des dernières années. Des documents des autorités des districts d'Ürümqi à Tianshan et Shuimogou montrent que la POCI envoie des notifications "push" pour guider les enquêtes de la police locale. En 2018, un seul commissariat de police a reçu 40 notifications de ce type, selon un document.

Alors que les rapports de presse de ces dernières années ont dépeint les systèmes d'automatisation de la police chinoise comme la POCI comme rudimentaires, s'appuyant fortement sur l'intelligence humaine, les preuves dans la base de données indiquent que l'utilisation de la technologie d'apprentissage par machine se développe, a déclaré M. Byler, qui a reçu son doctorat en technopolitique ouïghoure dans les villes chinoises d'Asie centrale.

Une application sur le smartphone d'un policier, utilisée à Ürümqi lors d'un contrôle de police ou à un poste de contrôle. Elle affiche les résultats de la reconnaissance faciale, ainsi que des renseignements sur les principales correspondances figurant dans les dossiers de la police. Sur la gauche, cinq correspondances possibles sont affichées, la correspondance la plus probable étant considérée comme correcte à 95,58 %. Captures d'écran : Obtenu par The Intercept Une application sur le smartphone d'un policier, utilisée à Ürümqi lors d'un contrôle de police ou à un poste de contrôle. Elle affiche les résultats de la reconnaissance faciale, ainsi que des renseignements sur les principales correspondances figurant dans les dossiers de la police. Sur la gauche, cinq correspondances possibles sont affichées, la correspondance la plus probable étant considérée comme correcte à 95,58 %. Captures d'écran : Obtenu par The Intercept

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13 Procédé: Arrêter immédiatement si c’est la personne concernée, sinon collecter des informations.

"Ce que vos données montrent, c'est que le système commence à s'automatiser d'une certaine manière, en particulier en ce qui concerne la surveillance des visages", a déclaré D. Byler. "S'ils utilisent 900 points de contrôle [scanners] pour la surveillance des visages, ils doivent maintenant utiliser l'IA de façon intensive", a-t-il ajouté, faisant référence aux 935 scanners faciaux effectués en une semaine dans le quartier de Qidaowan.

Des documents montrent que la police ajoute également à la POCI une quantité importante de données sur les points de contrôle, y compris des téléchargements de téléphones à partir de "l'épée antiterroriste". Des documents de 2018 et 2019 montrent une augmentation des notifications push de la POCI. "Il est clair que ce système commence à les alerter et à orienter différemment leur travail de police, et donc ça commence à fonctionner en ligne", a déclaré Darren Byler.

Ces documents montrent aussi clairement dans quelle mesure les autorités tentent d'évaluer la psychologie des personnes considérées comme suspectes, en portant une attention particulière à la loyauté et même à la ferveur. Cela se manifeste lors de ce qu'on appelle les cérémonies de levée du drapeau : des événements communautaires au cours desquels les participants proclament leur loyauté envers la Chine et le régime au pouvoir. Des documents montrent que ces événements sont largement surveillés par la police et ses mandataires. Les autorités surveillent non seulement les anciens détenus, mais aussi leurs proches, pour confirmer leur participation et déterminer leur degré d’engouement.

Un agent de sécurité observe le passage d'une femme à un point de contrôle, équipé d'un détecteur de métaux et d'une technologie de reconnaissance faciale, pour entrer dans le bazar principal d'Ürümqi, dans le Xinjiang, le 6 novembre 2018. Photo: Bloomberg via Getty Images Un agent de sécurité observe le passage d'une femme à un point de contrôle, équipé d'un détecteur de métaux et d'une technologie de reconnaissance faciale, pour entrer dans le bazar principal d'Ürümqi, dans le Xinjiang, le 6 novembre 2018. Photo: Bloomberg via Getty Images

Les autorités ont utilisé la participation à ces cérémonies hebdomadaires comme un moyen de surveiller trois personnes, probablement des Ouïghours, sur une liste de surveillance communautaire, selon l'un des documents. Les participants sont invités à faire un vœu de loyauté impliquant la phrase "Exprimez votre opinion, levez votre épée" (ou "Montrez votre voix, montrez votre épée"). Si leur participation n'est pas sincère et patriotique, les employeurs et autres personnes les dénoncent à la police, a déclaré D. Byler. Les "travailleurs en excédent" sont également surveillés lors des cérémonies. Il s'agit de personnes sujettes à un programme de travail forcé qui fusionne travail sur des projets communautaires et rééducation. Le programme de travailleurs en excédent a connu une forte augmentation au cours des quatre dernières années.

Ces documents montrent aussi clairement à quel point les autorités tentent d'évaluer la psychologie des personnes considérées suspectes, en portant une attention particulière à la loyauté et même à la ferveur.

Des documents montrent que les officiers de police et les voisins qui effectuent cette surveillance lors des cérémonies de lever de drapeau font également des recommandations sur les personnes à envoyer dans les camps de rééducation.

Bien que la Chine ait insisté sur le fait que ses activités de police dans le Xinjiang visent à mettre fin au terrorisme et à l'extrémisme plutôt qu'à persécuter la pratique d'une religion, la base de données confirme et détaille la manière dont la surveillance porte sur de nombreuses expressions courantes de la foi islamique, et même sur la curiosité à l'égard de la religion, ce qui conduit dans de nombreux cas à des enquêtes. Le gouvernement considère comme un signe potentiel d'extrémisme religieux le fait de se laisser pousser la barbe, d'avoir un tapis de prière, de posséder des livres ouïghours, ou même d'arrêter de fumer ou de boire.

La surveillance des pratiques islamiques dans la région implique également la surveillance des mosquées. Les autorités surveillent la fréquentation des mosquées, déterminent quels fidèles sont des migrants et lesquels sont des résidents, et vérifient si les prières sont menées de manière ordonnée, selon les rapports de police figurant dans la base de données.

Selon M. Ayup, les mosquées sont également équipées de caméras à l'intérieur et les gens sont surveillés pour observer comment ils prient.

"Si les gens utilisent un style de prière différent, la caméra prend une photo", a-t-il déclaré, ajoutant qu'un ami avait été arrêté pour cela. Ayup a déclaré que certains Ouïghours prient dans des styles très anciens, et que d'autres utilisent des styles nouveaux. "Aux yeux du gouvernement chinois, le nouveau style est menaçant, c'est de l'extrémisme", a-t-il dit.

Même l'utilisation du gaz naturel dans une mosquée de quartier a été contrôlée, selon un document de Quingcui, une communauté du quartier de Liudaowan dans le district de Shuimogou.

Des caméras de sécurité sont visibles dans une rue d'Ürümqi, la capitale de la région du Xinjiang, en Chine occidentale, le 2 juillet 2010.  Photo: Peter Parks/AFP via Getty Images Des caméras de sécurité sont visibles dans une rue d'Ürümqi, la capitale de la région du Xinjiang, en Chine occidentale, le 2 juillet 2010.  Photo: Peter Parks/AFP via Getty Images

DES CITOYENS INTÉGRÉS DANS UN SYSTÈME D' « HYPER-CONTRÔLE POLICIER ».

La surveillance incessante du Xinjiang est la composante la mieux comprise de l'environnement répressif de la région. Ce qui est plus difficile à étudier et à comprendre, en particulier pour les groupes de défense des droits humains à l'étranger, c'est de savoir comment et dans quelle mesure elle détermine la répression. Il s'avère que l'intensité du contrôle policier dans le Xinjiang correspond bien de la surveillance hyper-agressive : étroitement intégrée et tout aussi omniprésente. La base de données obtenue par The Intercept révèle des preuves d'un État policier profondément envahissant et intrusif, soucieux des pensées et des passions des gens, entrant chez eux, interférant avec leurs déplacements quotidiens, et recherchant même les crimes dans des activités parfaitement légales au moment où elles ont été entreprises. Les autorités de la région dirigent les enquêtes et les autres travaux de police en utilisant une approche qu'un expert, après avoir examiné des parties de la base de données, décrit comme un "hyper-contrôle policier", réprimant tout comportement aberrant. Les tactiques utilisées sont globales, impliquant des brigades civiles, des visites à domicile et des contrôles fréquents. Aussi étendu que soit ce travail, il est également mené de manière à cibler les personnes en fonction du danger perçu. Les minorités de toutes sortes - qu'elles soient linguistiques, religieuses ou ethniques - font l'objet de contrôles disproportionnés.

La discrimination à l'encontre des personnes dites de minorités "ethno-linguistiques" ou des minorités musulmanes ayant leur propre langue est un élément clé du contrôle policier au Xinjiang.

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De nombreux détenus et anciens détenus sont qualifiés comme appartenant aux "trois catégories de personnes". Cette étiquette, appliquée de manière très arbitraire, fait référence à des extrémistes ou des terroristes présumés classés selon trois niveaux de gravité, en fonction de la perception qu'a le gouvernement de leur attitude et de leur potentiel de nuisance. Les proches des détenus et des anciens détenus sont également étiquetés, classés et suivis par la police. Un autre système classe les personnes selon qu'elles sont dignes de confiance, normales ou indignes de confiance.

Les catégories et les classements de la police attirent implicitement l'attention sur les groupes minoritaires, mais dans certains contextes, cette attention est rendue explicite. Par exemple, les procès-verbaux des réunions sur la stabilité des communautés montrent que ces réunions mettent spécifiquement l'accent sur les "personnes de minorités ethno-linguistiques", qui sont plus surveillées que les musulmans Hui parlant chinois. Les réunions se concentrent également sur les parents des détenus, principalement ouïghours.

Les Ouïghours sont également surveillés dans leur pratique de l'islam. Des documents montrent que la police procède parfois à des contrôles de sécurité sur toutes les personnes fréquentant une mosquée donnée.

En effet, le gouvernement contrôle étroitement qui est autorisé à entrer dans les mosquées. Un document de la police décrit en détail un incident au cours duquel trois étudiants ont tenté d'assister aux funérailles du père d'un ami dans une mosquée. Comme l'a décrit Byler, les trois étudiants "traînaient à l'entrée en essayant de trouver un moyen d'entrer parce qu'ils devaient scanner leur carte d'identité pour entrer, mais ils craignaient que [le poste de contrôle de la porte d'entrée] ne contacte la police et ils ne savaient pas quoi faire". La police a interrogé les élèves, les a retenus pendant des heures et les a mis sur une liste de surveillance à l'école, "même s'ils ont expliqué tout ce qu'ils essayaient de faire", a déclaré D. Byler.

Des rapports plus récents indiquent que les autorités ont fixé un objectif de réduction de la fréquentation des mosquées et qu'elles l'ont atteint. De nombreux documents de la police mentionnent que la fréquentation des mosquées est plus faible, et certains décrivent explicitement cela comme un signe de succès. Un rapport indique que dans une mosquée, le nombre total de visites sur une période de quatre mois a diminué de 80 000 visites, par rapport à la même période de l'année précédente : plus de 96 % de baisse. Cela semble être en partie dû au départ d'un imam et à la fermeture temporaire de la mosquée, mais le rapport indique qu'"il y a eu une baisse drastique des personnes qui pratiquent la religion" sur deux ans. Il ajoute que cela est dû en partie au fait que les visiteurs ont quitté la ville, ont été envoyés dans des camps ou ont eu peur de pratiquer l'Islam.

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Les activités à la mosquée que le gouvernement chinois considère comme des signes d'extrémisme, a déclaré M. Ayup, peuvent inclure le fait de prier sans doppa (calotte ou chapeau) ouïghour, de porter du parfum dans la mosquée, ou même de se détendre pendant la prière. Toute personne qui ne fait pas l'éloge du Parti communiste chinois après sa prière est également considérée comme suspecte, a-t-il dit.

Un autre système classe les personnes selon qu'elles sont dignes de confiance, normales ou indignes de confiance.

Concernant les notes de la police, Byler a souligné "il est intéressant qu'ils décrivent les citoyens comme des ennemis; cela montre clairement qu'ils voient cela comme une sorte de contre-insurrection, alors qu'en réalité ils essaient juste de détecter qui pratique l'Islam ou non".

Les notes d'un poste de police de Weihuliang décrivent une "enquête à grande échelle ... centrée sur les zones où les populations migrantes se rassemblent", qui se concentre sur les personnes provenant du Sud du Xinjiang, à prédominance ouïghoure. Les notes indiquent qu'en une semaine, la police a recensé 605 personnes originaires du Sud du Xinjiang, et a enquêté sur 383 d'entre elles ainsi que sur les personnes avec lesquelles elles vivaient. Au cours de ces mêmes ratissages, les autorités ont inspecté 367 téléphones et neuf ordinateurs.

La police du Xinjiang est particulièrement zélée dans sa chasse aux "imams sauvages" ou aux "prêches illégaux". Ces termes font référence aux prédicateurs islamiques dont le travail n'est pas approuvé par le gouvernement chinois ; des groupes de défense des droits ont déclaré que les autorités chinoises tracent cette ligne juridique de manière arbitraire, pour servir des besoins politiques. Ces imams peuvent être poursuivis pour des sermons prononcés en ligne ou dans des mosquées.

Les notes du poste de police de Weihuliang répertorient 60 personnes impliquées dans des sermons dits illégaux, dont 50 sont en détention. Le même document indique que des "prêches illégaux" dans le groupe WeChat "Groupe 1 enseignement (ABCs du Coran)" ont conduit à l'arrestation d'une femme Hui de 41 ans et à la détention administrative d'un homme Hui de 62 ans.

Des documents plus récents, de 2017 à 2019, reflètent la difficulté croissante de la police à continuer de trouver des infractions à faire respecter ou de trouver des personnes à envoyer dans des camps de détention ou de rééducation. C'est parce qu'en 2017, la première vague de détentions a balayé le Xinjiang, entraînant l'expulsion d'une grande partie de la population d'Ürümqi. Le chef du parti du Xinjiang, Chen Quanguo, a dit aux responsables de "rafler tous ceux qui devraient être raflés", dans le prolongement de l'approche ferme préconisée par le président chinois Xi Jinping à la suite d'un attentat à l'arme blanche dans une gare et d'une attaque sur un marché en plein air avec des voitures et des explosifs, tous deux en 2014.

Les documents de police de cette période, après la première vague de répression, reflètent une intention de traquer tout comportement suspect, quel qu'il soit.

“Vous êtes contrôlés au niveau individuel, à la fois par le contrôle policier humain et par le recours à la technologie, utilisée sur vous et votre vie.”

Le système est configuré de manière à produire un hyper-contrôle policier", a déclaré Byler, "où tout comportement étrange ou aberrant est signalé, et si vous êtes une minorité, si vous êtes "ethnique", ce qui est le cas des Ouïghours et des Kazakhs, alors vous êtes très susceptible de ce genre de choses et vous êtes donc contrôlés à un niveau individuel, à la fois par le contrôle policier humain et par le recours à la technologie, utilisée sur vous et votre vie".

Dans certains cas, des personnes sont persécutées pour avoir enfreint des lois avant même qu'elles ne soient promulguées.

Un document de la police décrit comment des femmes Hui ont été détenues en raison de preuves qu'elles avaient étudié le Coran dans un groupe en ligne - ce qui était légal au moment où elles l'ont fait mais est devenu illégal avant leur détention. Elles avaient été inactives dans le groupe pendant au moins un an avant leur détention.

Une telle incertitude sur les lois en vigueur au Xinjiang, et sur le moment où l'on pourrait se retrouver confronté à la police, fait écho à l'expérience d'Ayup. Lorsque les gens sont arrêtés, ils découvrent que "cette activité est dangereuse", explique-t-il.

Selon M. Wang, l'hyper-contrôle policier est devenu de plus en plus envahissant au fil du temps.

"Il s'agit essentiellement d'une répression totale", a déclaré Wang, allant de la répression des pratiques islamiques à l'abus de drogues et aux maladies mentales. "Ils veulent juste s'assurer qu'ils ont un contrôle sur cette région, un contrôle général."

Des gens marchent dans la rue du Grand Bazar international du Xinjiang, le 25 juin 2020 à Ürümqi. Photo: David Liu/Getty Images Des gens marchent dans la rue du Grand Bazar international du Xinjiang, le 25 juin 2020 à Ürümqi. Photo: David Liu/Getty Images

Une illustration de la manière dont la police est devenue de plus en plus agressive et omniprésente au Xinjiang est un rapport de police dans lequel il est dit qu'un couteau dans une boucherie n'était pas enchaîné à un poste sécurisé, comme le prévoit la réglementation. Selon le rapport, la violation devait être corrigée dans un délai d'un jour. Les lois du Xinjiang exigent non seulement l'enchaînement des couteaux, indique le document, mais aussi que les couteaux aient des codes QR identifiant leurs propriétaires. "C'est juste une façon de montrer que tout est étroitement contrôlé, que même les couteaux qui sont utilisés dans la cuisine doivent être considérés comme des armes potentielles", a déclaré D. Byler.

Pour maintenir la vigilance maximale qu'implique l'"hyper-contrôle policier", les autorités du Xinjiang ont fait appel à des citoyens ordinaires pour qu'ils fournissent des informations sur les uns ou les autres - ce qui n'est pas nouveau en Chine, mais qui est pratiqué plus largement dans la région, notamment contre les Ouïghours et d'autres minorités ethniques.

Les citoyens sont ainsi récompensés pour leurs dénonciations. Les documents de la base de données contiennent quelques détails sur ce fait déjà signalé. Les informateurs sont récompensés pour la transmission d'informations, mais les personnes sont également récompensées pour des actions plus spécifiques. Le fait d'associer leur compte WeChat, de passer une vérification et de publier une image peut donner lieu à une récompense en argent. Tout cela est retracé et reflété dans la base de données.

Ce type de contrôle policier, qui émane de la base de la population, "consiste à recruter et à considérer des gens ordinaires comme faisant partie de ces équipes de surveillance".

Un document, une annonce publique de la police, indique que la police et les auxiliaires ont subi des pressions pour soumettre de grandes quantités de renseignements aux autorités. Ce document fustigeait les citoyens de la zone de haute technologie du district de Xinshi d'Ürümqi pour avoir envoyé des renseignements qui sont "créés juste pour gonfler les chiffres du nombre de rapports, qui ne peuvent pas être exploités, et qui exigent beaucoup de personnel et de temps pour être traités". Par exemple, "les résidents ont signalé qu'il y a souvent des enfants qui urinent dans l'ascenseur" d'un bâtiment. Aussi : "Quelques citoyens ont signalé qu'ils étaient victimes d'une escroquerie lors de l'achat de crabes ou de gâteaux de lune en ligne. Les quantités perdues ne sont généralement pas importantes".

L'annonce a ensuite détaillé 10 "catégories de renseignements qu'il est interdit de communiquer", y compris des conseils n'ayant rien à voir avec "la politique antiterroriste, la politique des minorités", ou avec ce qu'on appelle le "programme de gestion du Xinjiang" (Xinjiang Management Agenda), ou avec des "politiques qui profitent aux citoyens".

Pour l'essentiel, comme l'a dit Byler, les autorités "se sont dit : 'Ce n'est pas le genre de renseignements que nous voulons, nous voulons des renseignements sur les musulmans'".

Ce type de contrôle policier, qui émane de la base de la population, "consiste à recruter et à considérer des gens ordinaires comme faisant partie de ces équipes de surveillance", a déclaré M. Wang. "Et de cette façon, cela expose une philosophie de la surveillance, de la société et de la technologie assez curieuse qui, je pense, est peu comprise en dehors de la Chine".

Lorsque Ayup vivait dans le Xinjiang, il a dit que des groupes de 10 familles étaient tenus de signaler quelqu'un une fois par semaine dans une boîte de commentaires, qui existait avant l'application. "Le problème est que si vous ne pouvez pas trouver quelque chose à écrire, vous devez inventer quelque chose pour éviter d'être envoyé dans les camps, donc c'est impératif. C'est le problème, mais vous ne pouvez pas blâmer quelqu'un qui fait un rapport parce que c'est son obligation", a-t-il dit.

L'application Sécurité publique est l'un des moyens utilisés par les autorités du Xinjiang pour faire participer les citoyens ordinaires au travail d'alerte, de surveillance et d'application de la loi. Figure: Soohee Cho/The Intercept L'application Sécurité publique est l'un des moyens utilisés par les autorités du Xinjiang pour faire participer les citoyens ordinaires au travail d'alerte, de surveillance et d'application de la loi. Figure: Soohee Cho/The Intercept

En plus d'obliger les citoyens ordinaires à dénoncer individuellement leurs voisins, les autorités du Xinjiang les ont également organisés par le biais de groupes communautaires plus formels appelés "unités de sécurité" ou "brigades". Ces unités sont segmentées en groupes de 10, selon les documents de la base de données. Par exemple, 10 ménages ou 10 entreprises peuvent être organisés en brigade, avec un volontaire de chaque groupe répondant aux appels en tant que technicien médical d'urgence et effectuant des exercices en opposition au "terrorisme".

Chaque établissement d'une "unité de sécurité" communautaire doit installer un "bouton d'alerte policière en un clic", selon les documents de la base de données. Une fois le bouton déclenché, la police auxiliaire et les autres établissements de l'"unité de sécurité" doivent intervenir dans les deux minutes qui suivent. Photo: Obtenue par The Intercept Chaque établissement d'une "unité de sécurité" communautaire doit installer un "bouton d'alerte policière en un clic", selon les documents de la base de données. Une fois le bouton déclenché, la police auxiliaire et les autres établissements de l'"unité de sécurité" doivent intervenir dans les deux minutes qui suivent. Photo: Obtenue par The Intercept

Les brigades de sécurité s'inspirent d'une tradition historique chinoise connue sous le nom de système Baojia, dans lequel 10 ménages formaient un bao (ou plus tard un jia, dont 10 à leur tour formaient un bao). Cette structure fractale formait un système de sécurité sociale et est fortement associée au maintien de l'ordre et à la militarisation de la population.

À l'époque moderne, des systèmes similaires ont été qualifiés de "gestion de réseau". Il y a plusieurs années, le gouvernement chinois a étendu la gestion du réseau à l'ensemble du pays ; la densité des unités de surveillance citoyenne au Xinjiang est cependant restée beaucoup plus élevée que dans d'autres régions du pays, et les unités de sécurité y sont utilisées à des fins différentes.

Les unités de sécurité du Xinjiang n'ont pas été vues dans les documents gouvernementaux précédents, a déclaré Darren Byler, mais elles sont assez visibles si vous vous trouvez dans la région, où vous verrez des exercices, des personnes défilant en formation et des propriétaires d'entreprises portant des brassards rouges pour montrer leur affiliation.

"C'est la militarisation de la population dans son ensemble", a déclaré Byler. "Jusqu'à présent, nous n'avons pas eu une description complète de ce que cela est censé apporter."

L'hyper-contrôle policier s'infiltre également dans les foyers des populations par le biais de visites régulières des autorités ; les personnes jugées à risque d'influence extrémiste, terroriste ou séparatiste reçoivent des visites fréquentes. Il s'agit généralement de Ouïghours, de dissidents et de ceux qui sont passés par des camps de rééducation, ainsi que de toute personne liée à l'une de ces personnes.

Les procès-verbaux des réunions sur la stabilité des communautés donnent un aperçu du type d'informations enregistrées lors de ces visites à domicile. Elles comprennent les professions, le lieu de travail, les anciens emplois, les parents (et les numéros d'identification nationaux des parents), les voyages, la localisation des enfants, les écoles que les enfants fréquentent et ce que la communauté continue de surveiller.

Certains résidents sont considérés comme étant surveillés ou contrôlés par la communauté, ce qui signifie qu'une unité de surveillance de quartier est chargée de les surveiller. Il peut s'agir de visites aussi souvent que chaque jour, ou une ou deux fois par semaine, d'un ou plusieurs cadres vivant à proximité.

Certains parents de détenus reçoivent quotidiennement la visite de la police locale. Même ceux qui sont considérés comme dignes de confiance reçoivent des visites, "pour leur montrer de la sympathie et les attirer dans le giron patriotique chinois", comme l'a dit Byler. "C'est comme conquérir les cœurs et les esprits".

Dans un récit tiré d'un document de la police, une femme âgée dont le fils était détenu par les autorités s'est liée d'amitié avec un policier qui lui rendait visite. La police a affirmé que la femme était devenue comme une mère pour l'officier. Elle l'a traité comme son fils et s'est confiée à lui au sujet de toutes les activités réelles de son fils. Elle représentait le profil idéal de la personne qui a été rééduquée par le système, selon le document.

Certaines visites à domicile ont pour but d'inspecter, de trouver des objets religieux. Des documents montrent que la police cherche des livres religieux et enlève des tapis de prière et même, comme mentionné dans un document de police de juillet 2018, une photo du hajj, le pèlerinage musulman à la Mecque, en Arabie Saoudite. Les documents indiquent que cet effort date de 2018 et qu'il est lié à une initiative gouvernementale connue sous le nom de "trois nettoyages" visant à encourager les gens à purger de leur domicile les matériels considérés comme extrémistes. "C'est l'une des premières fois que je vois cela mentionné explicitement, qu'ils passent par les maisons des gens", a déclaré Byler.

Un document d'octobre 2018 décrit le déroulement de ces inspections de maisons :

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Les autorités surveillent également les appels téléphoniques entre les détenus et les membres de leur famille restés au pays. Un document a détaillé un de ces appels qui a duré quatre minutes et 20 secondes, décrivant le contenu de la conversation et la gratitude des parents pour l'autorisation accordée par le gouvernement. "C'est un point d'inflexion qui documente la façon dont les gens accueillent la rééducation", a expliqué D. Byler. "S'ils pleurent ou se mettent en colère parce que leur parent ne peut pas être libéré, c'est le signe que la rééducation n'a pas été faite".

Dans de nombreux cas, les parents ont été invités à enregistrer leur appel et à le partager avec la police, ou ils ont été interrogés immédiatement après pour voir comment ils se portaient après l'appel.

Les citoyens du Xinjiang sont également régulièrement interpellés par les autorités en dehors de leur domicile. La base de données contient les enregistrements de plus de deux millions d'arrêts aux points de contrôle à Ürümqi (3,5 millions d'habitants) et dans les environs sur une période de deux ans. Elle comprend une liste de près de trois douzaines de catégories de personnes à arrêter, telles que "personne importante pour la sécurité nationale". Lorsqu'une personne est arrêtée à un point de contrôle, elle fait l'objet d'un contrôle d'identité, qui comprend généralement un traitement par reconnaissance faciale. La reconnaissance faciale est parfois effectuée par un balayage automatique par une caméra de surveillance fixe. Elle peut également être réalisée par un balayage manuel à l'aide d'une caméra de smartphone ; ces méthodes sont souvent utilisées sur les personnes dont on estime qu'elles doivent faire l'objet d'un examen supplémentaire par un balayage facial de près, par exemple parce qu'elles n'ont pas de papiers d'identité. Si le visage d'une personne est affiché avec un indicateur jaune, orange ou rouge sur un ordinateur, montrant que le système l'a jugée suspecte ou criminelle, elle est interrogée et peut être arrêtée.

Quatre personnes sont signalées avec des "niveaux d'inspection" de différentes couleurs, en fonction de la perception qu'ont les autorités de leur dangerosité.  Captures d'écran: Obtenues par The Intercept Quatre personnes sont signalées avec des "niveaux d'inspection" de différentes couleurs, en fonction de la perception qu'ont les autorités de leur dangerosité. Captures d'écran: Obtenues par The Intercept

1 Numéro d’identification

2 Type: Contrôle des personnes

3 Niveau: Relâché

4 Résultat: Tout semble normal

5 Type: Vérifier le numéro d’identification national

6 Niveau

7 Résultat du contrôle: personne liée à la drogue au niveau national. Procédure : contrôle spécial, collecte d’informations.

8 Type de contrôle: contrôle lié à la stabilité

9 Niveau de contrôle: Relâché

10 Résultat du contrôle: Sujet à une enquête liée à la stabilité. Procédure : Collecter des informations, vérifier les suspicions, faire un rapport au poste de police du lieu de résidence d’origine[leur Hukou].

11 Résultat: Personne incarcérée pour les émeutes du 5 juillet [référence aux manifestations Ouïghours-Han de 2009]. Procédure: Transférer au sous-bureau de lieu de contrôle, et procéder à l’arrestation.

Parmi les catégories de personnes souvent arrêtées aux points de contrôle, on trouve les parents des "délinquants" et les parents des détenus.

Les données conservées lors de ces contrôles incluent les photos des personnes contrôlées, la latitude et la longitude du contrôle, le nom du point de collecte, le véhicule et la plaque d'immatriculation le cas échéant, la durée de la recherche, le niveau de recherche, si la personne a été libérée et le résultat de la recherche. Les personnes arrêtées sont classées dans la base de données dans les catégories suivantes : les personnes qui ont été immédiatement arrêtées, celles qui ont été renvoyées à leur résidence d'origine, les patients psychiatriques, les parents des détenus, les parents des délinquants et les personnes qui ont été répertoriées comme participants aux émeutes d'Ürümqi de juillet 2009, au cours desquelles les violences entre Ouïghours et Hans dans une usine de jouets du Sud-Est de la Chine ont conduit à une flambée de protestations plus larges, impliquant des attaques contre des résidents issus de l'ethnie Han.

Des caméras de sécurité sont installées au-dessus de la clôture de ce qui est officiellement connu comme un "centre de formation professionnelle" à Dabancheng, Xinjiang, le 4 septembre 2018. Ce centre, situé entre la capitale de la région, Ürümqi, et le site touristique de Turpan, est l'un des plus grands centres connus. Photo: Thomas Peter/Reuters Des caméras de sécurité sont installées au-dessus de la clôture de ce qui est officiellement connu comme un "centre de formation professionnelle" à Dabancheng, Xinjiang, le 4 septembre 2018. Ce centre, situé entre la capitale de la région, Ürümqi, et le site touristique de Turpan, est l'un des plus grands centres connus. Photo: Thomas Peter/Reuters

UN SYSTÈME DE DÉTENTION FONDÉ SUR L'INCERTITUDE ET SUR DES INCOHÉRENCES

Au-delà de la surveillance et du contrôle policier, la base de données permet de voir de près comment les différentes formes d'incarcération sont utilisées pour contrôler la population, en particulier les groupes minoritaires et les dissidents présumés au Xinjiang. Elle révèle un système qui s'efforce d'adapter sa rhétorique et ses politiques à une réalité dans laquelle la durée de l'incarcération, même sous le couvert de la "formation" ou de la "rééducation", est souvent si incertaine que les proches des détenus sont reconnaissants lorsque ceux-ci se voient accorder des peines à durée déterminée.

Des documents illustrent le système complexe d'établissements carcéraux du Xinjiang, qui se répartissent globalement en quatre catégories : les établissements de détention temporaire, la "rééducation", une forme plus souple de rééducation appelée "formation professionnelle" et la prison de longue durée.

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Les centres de détention, dont on dit qu'ils ont les conditions les plus difficiles et la pire surpopulation, sont essentiellement des lieux d'interrogatoire et d'enfermement. Les gens y sont gardés en attendant qu'une enquête soit effectuée. Les centres de rééducation sont officiellement connus sous le nom de camps de "transformation par l'éducation". Ils procèdent à un "lavage de cerveau hautement agressif", selon les termes de Zenz, qui a enquêté sur les camps en utilisant des documents gouvernementaux. Les centres de formation sont censés transmettre des compétences professionnelles, mais ils ressemblent clairement à des prisons, avec des fils barbelés, de hauts murs, des tours de surveillance et des systèmes de caméras internes.

Il est courant qu'un citoyen donné passe par plusieurs types d'incarcération à la suite. Un document de la police du district de Tianshan à Ürümqi mentionne une mère impliquée dans un "incident de sécurité nationale" qui a été mise en rééducation, puis dans une école de formation professionnelle.

La rééducation a été assurée par la division de la sécurité intérieure du bureau de la sécurité publique, une force de sécurité nationale qui enquête sur la criminalité transnationale. C'est "une unité très sévère", souvent utilisée contre les dissidents, a déclaré Zenz. "Je m'attends totalement à ce que ce soit un endroit où l'on pratique la torture, sans en avoir la certitude", a-t-il ajouté.

Les autorités ont ensuite envoyé la mère dans un centre de formation professionnelle, qui aurait été "encore largement détestable et coercitif", a déclaré Zenz, mais "le plus doux" et qui a finalement conduit à sa libération et à son placement en travail forcé. "Dans l'État policier, c'est l'endroit le plus souhaitable parce que vous finirez par en sortir", a-t-il dit. (Ces types de soi-disant centres de formation professionnelle sont distincts des véritables centres de formation professionnelle existant en Chine qui n'impliquent pas de séjours forcés où les gens sont retirés de leur famille et soumis à un endoctrinement).

Nejmiddin Qarluq, un Ouïghour et militant politique qui a fui la Chine et a obtenu l'asile en Belgique, photographié dans sa nouvelle maison à Bruxelles le 21 janvier 2021. Photo: Johanna de Tessieres pour The Intercept Nejmiddin Qarluq, un Ouïghour et militant politique qui a fui la Chine et a obtenu l'asile en Belgique, photographié dans sa nouvelle maison à Bruxelles le 21 janvier 2021. Photo: Johanna de Tessieres pour The Intercept

Nejmiddin Qarluq, un Ouïghour qui a obtenu l'asile en Belgique en 2017, a affirmé que la raison de la détention n'est pas toujours claire, car les gens sont souvent arrêtés de manière fortuite et se voient confisquer leurs biens. Quand Qarluq avait 6 ans, son père a été libéré de prison. Il a lui-même été condamné à trois ans de prison, puis a purgé une autre peine de cinq ans et demi. Un de ses frères a été condamné à la prison à vie en 1996, dit-il, et un autre frère a été condamné à six ans et demi et est toujours en prison. Son frère, son ex-femme et sa sœur ont été enfermés dans un camp de rééducation en 2018.

Parce que Qarluq a été condamné à 14 ans, il a dit que toute sa vie après sa libération a été sous la surveillance de la police du Parti communiste chinois, et qu'il n'a jamais pu se sentir en sécurité. Et, dit-il, il n'y a pas de liberté ni de vie privée - même de pensée - hors du contrôle du pays. "Je suis l'heureux élu qui a eu la chance de fuir le pays", a-t-il déclaré.

La base de données contient des preuves que les taux de détention, par rapport à la rééducation, peuvent être sensiblement plus élevés que ce que les observateurs extérieurs croyaient. Cela signifierait que les Ouïghours et les autres membres du système subissent des conditions beaucoup plus sévères pendant leur incarcération.

Un rapport de police du quartier de Weihuliang fournit des informations sur le nombre de personnes détenues et rééduquées dans tout Shuimogou, l'un des sept districts d'Ürümqi. À l'époque, en février 2018, le district comptait 803 personnes en rééducation et presque autant, soit environ 787, en détention. À Weihuliang en particulier, le ratio de personnes en détention était encore plus élevé : 348 personnes en détention contre 184 en rééducation.

Byler a qualifié cette proportion de "vraiment choquante, si l'on considère qu'elle est normative dans toute la région".

"Cela nous montre que près de la moitié des personnes détenues ne sont même pas encore dans le système des camps de rééducation, elles sont juste en cours de traitement", a ajouté Byler. "Les conditions dans ces espaces sont vraiment mauvaises. Si ce que ces rapports nous disent est vrai, que ces personnes sont détenues en plus grand nombre dans ces espaces, c'est vraiment inquiétant".

Byler a décrit la détention comme étant souvent "surpeuplée à l’extrême, d'après ce que nous avons entendu des gens, et les conditions dans ces espaces sont vraiment mauvaises, à cause de la surpopulation. ... Parfois, à cause de la surpopulation, les gens ne peuvent pas dormir en même temps parce qu'ils ne peuvent pas tous tenir sur le lit (en fait, une plate-forme avec un dessus en bois appelé "kang") en même temps". Les caméras de la cellule veillent en permanence et les lumières restent allumées toute la nuit.

La rééducation, en comparaison, offre des conditions un peu meilleures, notamment des cours intérieures plus grandes pour marcher ou enseigner, et surtout l'espoir d'une libération potentiellement rapide - dès que l'éducation "transformatrice" est terminée. Mais les documents de la base de données indiquent que cela peut être, au moins dans certains cas, une idée fausse. Dans plus de 100 cas, ils discutent de peines à durée déterminée pour la rééducation, telles que des peines de deux ou trois ans.

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Les peines semblent être infligées aux personnes sous la forme d'une rééducation professionnelle, souvent après une longue période d'incarcération. Ces peines sont prononcées, comme le montrent les documents, dans le cadre d'un programme appelé "Deux Informer, Un Préconiser", le terme "informer" faisant apparemment référence à des renseignements sur l'extrémisme (comme prévu dans la rééducation) et le terme "préconiser" faisant référence à la préconisation d'une politique visant à infliger des condamnations.

Dans le cadre de ce système, les parents et les cadres rencontrent généralement la personne en rééducation et un juge prononce un "pré-jugement" et une "pré-condamnation", généralement de deux à quatre ans selon les documents issus de la base de données. Parfois, certaines exigences accompagnent la sentence, comme l'acquisition de compétences en chinois. Un rapport d'octobre 2018 indique que "certains parents de personnes appartenant aux 'personnes des trois catégories' sont très heureux d'avoir appris le travail de " Deux Informer, Un Préconiser " ; grâce à cela, ils savent au moins combien de temps il faudrait à leurs proches pour sortir et ils peuvent organiser de nombreuses choses liées aux affaires à l'avance".

Dans l'un des nombreux exemples de cette politique tiré de la base de données, et provenant d'un rapport de novembre 2018, une femme ouïghoure s'est rendue au centre de formation professionnelle de la ville de Daban pour recevoir un verdict concernant son frère :

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"Nous n'avons jamais entendu parler de personnes condamnées pour rééducation", a déclaré Byler. "Ils vous disent que vous devez gagner des points pour être libéré, et donc que vous êtes censé faire de gros efforts pour vous rééduquer, mais maintenant ils disent qu'en fait ces personnes ont reçu une peine, que leur rééducation prendra trois ans ou plus. C'est donc en fait comme une peine de prison. C'est l'une des tyrannies du système, c'est qu'une fois que vous êtes dans les camps, vous ne savez jamais quand vous serez libéré".

La rééducation semble également être une option exclue pour certaines des activités les plus persécutées. Le poste de police de Weihuliang note que, parmi les "prêcheurs illégaux", 50 sont en détention, mais seuls deux sont en rééducation.

Une grande partie du travail de Zenz s'est concentrée spécifiquement sur les camps d'internement officiellement présentés comme des "centres de formation professionnelle" (zhiye jineng jiaoyu peixun zhongxin). Le gouvernement les présente comme une alternative plus bénigne aux poursuites judiciaires pour ceux qui ont commis des délits mineurs, mais ils servent souvent de couverture à la détention pour des motifs mineurs. Malgré l'accent mis sur le mot "formation", les établissements peuvent pratiquer un endoctrinement coercitif tout comme le font les centres de rééducation.

Des documents gouvernementaux précédemment obtenus par Zenz décrivaient la rééducation comme utilisant, dans le récit de Zenz, "une transformation agressive par l'éducation" (jiaoyu zhuanhua gongjian) pour "s'assurer que des résultats soient obtenus" sur ceux qui ont "une compréhension vague, des attitudes négatives, ou même qui montrent de la résistance". L'impact de la détention généralisée ne se limite pas à ceux qui sont en prison. Un document indique que 326 enfants dans l'un des sept districts d'Ürümqi ont un ou deux parents en détention. La population du district était d'environ 43 730 habitants, selon les chiffres du gouvernement de 2010, mais seulement environ 12 % de la population d'Ürümqi est ouïghoure. "Si vous prenez la population adulte de ce [groupe ethnique] et que vous constatez que 326 étudiants ont un ou deux parents en détention, cela semble considérable", a déclaré Zenz.

 

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Yael Grauer
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