Un génocide high-tech est en train de se produire au Xinjiang

Le gouvernement chinois gère le système de surveillance de masse le plus intrusif au monde et rejette régulièrement les demandes de la communauté internationale d’un accès transparent à celui-ci. Il nous incombe donc d’évaluer la nature, l’ampleur et la rapidité de l’évolution de ce génocide, et d’agir maintenant, avant qu’il ne soit trop tard.

Article original publié en anglais le 15 juillet 2020 par Reyhan Asat et Yonah Diamond sur le site de Foreign Policy (FP). Pour accéder à la version originale :https://foreignpolicy.com/2020/07/15/uighur-genocide-xinjiang-china-surveillance-sterilization/s-ina-amich

Un homme passe devant un écran montrant des images du président chinois Xi Jinping à Kashgar, dans le nord-ouest de la Chine, dans la région du Xinjiang, le 4 juin 2019. Greg Baker / AFP via Getty Images Un homme passe devant un écran montrant des images du président chinois Xi Jinping à Kashgar, dans le nord-ouest de la Chine, dans la région du Xinjiang, le 4 juin 2019. Greg Baker / AFP via Getty Images

Deux récents évènements particulièrement sinistres pourraient avoir finalement fait réaliser au monde l’étendue et l’horreur des atrocités commises à l’encontre des Ouïghours, une minorité ethnique musulmane majoritairement laïque du Xinjiang, en Chine. L’un est un rapport faisant autorité et documentant la stérilisation systématique des femmes Ouïghoures. L’autre est la saisie, par les services de douane des Etats-Unis, de 13 tonnes de produits à base de cheveux humains, suspectés d’avoir été prélevés de force sur des Ouïghours emprisonnés dans des camps de concentration. Ces deux évènements évoquent des parallèles terrifiants avec d’autres atrocités passées, que ce soit concernant la stérilisation forcée de minorités, d’handicapés ou de communautés indigènes, ou encore l’exhibition de montagnes de cheveux préservés à Auschwitz.

La Convention pour la Prévention et la Répression du Crime de Génocide, ou CPRCG1, et dont la Chine est signataire, définit le génocide comme « des actes commis à l’encontre d’un groupe2 dans le but de le détruire totalement ou partiellement, au moyen d’une des cinq méthodes suivantes3 »:

a) Meurtre de membres du groupe ;

b) Atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;

c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;

d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;

e) Transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe.

Les preuves accablantes de la campagne délibérée et systématique du gouvernement chinois pour détruire le peuple Ouïghour rentrent clairement dans chacune de ces catégories.

Plus d'un million d'Ouïghours sont détenus dans des camps de concentration, des prisons et des usines de travail forcé en Chine. Les détenus sont soumis à une discipline militaire, au lavage de cerveau et aux aveux forcés. Ils sont maltraités, torturés, violés et dans certains cas tués. Les survivants rapportent avoir été soumis à l'électrocution, au waterboarding4, aux passages à tabac répétés, à mettre leur corps dans des poses douloureuses, et à l’injection de substances inconnues. Ces camps de détention de masse sont conçus pour causer de graves dommages physiques et psychologiques et briser mentalement le peuple Ouïghour. Les ordres répétés du gouvernement tels que « brisez leur lignée, brisez leurs racines, brisez leurs liens et brisez leurs origines», «raflez tous ceux qui devraient être raflés» et empêcher systématiquement les naissances ouïghoures, démontrent une intention claire d'éradiquer le peuple Ouïghour en tant que tel.

Ekpar Asat (frère de l'un des auteurs de cet article) est un exemple emblématique de la manière dont les Ouïghours sont ciblés, indépendamment de leur reconnaissance comme citoyens chinois modèles par le Parti Communiste. Asat avait été mis en avant comme modèle par le gouvernement pour son leadership et son rôle de pont entre les communautés, et reconnu comme une « force positive » entre les minorités ethniques et le gouvernement local du Xinjiang. Mais Asat n’en a pas moins subi le même sort que plus d'un million d'autres Ouïghours et a disparu dans les ténèbres des camps de concentration en 2016. Il est détenu au secret et purgerait une peine de 15 ans sous une accusation imaginaire d’« incitation à la haine ethnique ». Pas le moindre document judiciaire n'est disponible à son sujet.

En 2017, le Xinjiang commença une brutale «Campagne Spéciale contre les violations au code de Contrôle des Naissances», accompagnée de directives locales spécifiques. Le gouvernement se donna pour objectif qu’avant l’année 2019, 80% des femmes en âge de procréer dans le sud du Xinjiang soient soumises à des dispositifs intra-utérins (DIU) forcés et à la stérilisation. L'objectif étant de parvenir à «un taux zéro de violation au code de Contrôle des Naissances». Des documents gouvernementaux révèlent une campagne de stérilisation massive des femmes Ouïghoures, campagne soutenue par des fonds publics pour effectuer des centaines de milliers de stérilisations en 2019 puis 2020. C’est très au-delà de l'échelle, par habitant, de la stérilisation forcée infligée aux femmes dans toute la Chine durant la période de la politique de l’enfant unique.

Pour mettre en œuvre ces politiques, le gouvernement du Xinjiang a eu recours à des opérations de type « coup-de-filet » pour traquer les femmes en âge de procréer. Une fois appréhendées, ces femmes n'ont d'autre choix que de subir une stérilisation forcée pour éviter d'être envoyées dans un camp d'internement. A leur détention, elles sont alors soumises à des injections forcées, à des avortements, ou à la prise de médicaments inconnus de leur part.

Et les statistiques montrent que le gouvernement est bel et bien en train d’atteindre ses objectifs de prévention des naissances.

En effet, entre 2015 et 2018, le taux de croissance démographique dans la région ouïghoure a connu une chute spectaculaire de 84%. À l'inverse, des documents officiels montrent que les taux de stérilisation ont grimpé en flèche au Xinjiang, malgré le fait que dans le même temps, ces taux diminuaient dans le reste de la Chine, et le financement de ces programmes n’a fait qu'augmenter. Entre 2017 et 2018, dans l’un des districts, le pourcentage de femmes stériles ou veuves a augmenté respectivement de 124% et 117%. En 2018, 80% de tous les placements de DIU en Chine ont été effectués au Xinjiang, alors que les Ouïghours ne représentent que 1,8% de la population chinoise. Ces DIU ne peuvent être retirés que par une intervention chirurgicale approuvée par l'État – sous peine de prison. À Kashgar, seulement 3% environ des femmes mariées en âge de procréer ont accouché en 2019. Les derniers rapports annuels de certaines de ces régions ont commencé à omettre complètement les informations sur le taux de natalité pour masquer l'ampleur du phénomène. Le gouvernement a fermé toute sa plateforme en ligne à la suite de la révélation de ces informations dans l’espace public. L'ampleur et la portée de ces mesures sont clairement structurées de façon à arrêter les naissances ouïghoures.

Avec d’une part des hommes ouïghours détenus, et d’autre part des femmes stérilisées, le gouvernement a jeté les bases de la destruction physique du peuple ouïghour. Au moins un demi-million d'enfants ouïghours restant ont été séparés de leur famille et sont élevés par l'État dans ce que les autorités appellent «refuges pour enfants».

Ce qui rend ce génocide si particulier au niveau du danger qu’il représente, c'est sa sophistication technologique, qui permet une efficacité implacable dans ses objectifs de destruction ainsi que sa dissimulation de l'attention mondiale. Les Ouïghours ont souffert sous l'État policier le plus avancé au monde, avec des contrôles et des restrictions s’étendant à tous les aspects de la vie - religieux, familial, culturel et social. Pour faciliter la surveillance, le Xinjiang fonctionne sous le modèle d’un système de gestion de réseau. Les villes et villages sont divisés en carrés d'environ 500 personnes. Chacun de ces carrés dispose d'un poste de police qui surveille de près les habitants en scannant régulièrement leurs cartes d'identité, leurs visages, et analysent leurs échantillons d'ADN, leurs empreintes digitales et leurs téléphones portables. Ces méthodes sont complétées par un système algorithmique automatisé connu sous le nom de  « plate-forme intégrée des opérations conjointes 5». Ce système utilise le machine learning6 pour collecter des données personnelles à partir de la vidéosurveillance, des smartphones et d'autres dossiers privés afin de générer des listes de détention. Plus d’un million de surveillants chinois d‘ethnie Han ont été installés dans les foyers ouïghours, de sorte que même les espaces les plus intimes de la vie quotidienne, ne peuvent échapper aux yeux du gouvernement.


Le gouvernement chinois gère le système de surveillance de masse le plus intrusif au monde et rejette régulièrement les demandes de la communauté internationale d’un accès transparent à celui-ci. Il nous incombe donc d’évaluer la nature, l’ampleur et la rapidité de l’évolution de ce génocide, et d’agir maintenant, avant qu’il ne soit trop tard.


Reconnaître ou refuser de qualifier les crimes décrits sous l’appellation génocide est une question de vie ou de mort. En 1994, au moment où les responsables américains avaient fini de débattre de savoir si oui ou non ce terme devait s’appliquer à la situation au Rwanda, près d'un million de Tutsis avaient déjà été massacrés7. Un document daté du 1er mai 1994, au plus fort du génocide, rédigé par un fonctionnaire du bureau du secrétaire à la Défense, déclarait: «La constatation de génocide contraindrait [le gouvernement américain] à agir.» Quatre ans plus tard, Le président Bill Clinton s'est tenu devant les survivants rwandais et, dans une réflexion sur l'échec historique de son administration, fit le serment: «Nous ne devons plus jamais être timides face aux preuves.»


Avec l'adoption du Uyghur Human Rights Policy Act, le gouvernement américain a commencé à prendre des mesures dans la bonne direction pour éviter une nouvelle catastrophe. Soixante-dix-huit membres du Congrès ont poursuivi en appelant l'administration à imposer des sanctions aux responsables chinois via la loi Magnitsky, et à publier une déclaration officielle des crimes recensés, y compris le crime de génocide. Jusqu'à présent, l'administration a officiellement imposé des sanctions Magnitsky à quatre responsables chinois, ainsi qu’a une entité en charge du système de surveillance orwellien responsable de l'expansion des camps d'internement au Xinjiang. Il est temps maintenant que le gouvernement américain prenne la décision officielle d’appeler génocide ce qui se passe au Xinjiang. Ce ne sera pas difficile, car comme le porte-parole du Département d'État américain, Morgan Ortagus, l’a déjà évalué: «ce qui arrive au peuple Ouïghour ... est potentiellement le pire crime que nous ayons vu depuis l'Holocauste».

La déclaration formelle de génocide ne serait pas simplement symbolique. Elle inciterait d'autres pays à se joindre à un effort concerté pour mettre fin au génocide en cours au Xinjiang. Cela inciterait également les consommateurs à rejeter les plus de 80 marques internationales qui profitent financièrement du génocide8. En outre, la reconnaissance officielle comme génocide, renforcerait les recours juridiques permettant de sanctionner les entreprises qui profitent de l'esclavage moderne dans leurs chaînes d'approvisionnement en Chine, et obligerait les entités commerciales à s'abstenir de contribuer à ce génocide, en s'engageant à trouver des sources d’approvisionnements alternatives qui soient éthiques.


Dans le monde interconnecté qui est le nôtre, ne pas reconnaitre le génocide lorsque que nous le voyons, ne fait pas de nous des spectateurs passifs, mais des complices.


Rayhan Asat est avocate, presidente de l’ American Turkic International Lawyers Association, et sœur d’ Ekpar Asat.

Yonah Diamond est conseillere juridique au Raoul Wallenberg Centre for Human Rights.

 

1 En Anglais souvent appelée simplement Genocide Convention [NdT]

2 Spécifiquement un groupe national, ethnique, racial ou religieux, mais non les groupes politiques [NdT]

3 D’après l’article II de la Convention sur le site des Nations-Unis. Un point crucial est que le «nombre de morts » n’est pas non plus un critère. C’est pourquoi l’extermination des Tutsis au Rwanda en 1994 et l’extermination des Musulmans de Bosnie par les Serbes de Bosnie en 1995 sont tous deux considérés comme génocide, même si le nombre de morts est très différent. [NdT]

4 Terme souvent non traduit dans les médias francophones, ou bien lorsqu’il l’est, c’est par l’expression trompeuse de “simulacre de noyade” : un vêtement trempé est enroulé sur la face d’une personne immobilisée, le mettant en situation de noyade ; le manque d’oxygène entraîne des dommages aux poumons et des dommages cérébraux. Dans une variante, de l’eau est continuellement versée, ci qui finit par briser les os. Voir par exemple la page Wikipédia sur le waterboarding. [NdT]

5 Traduction de “Integrated Joint Operations Platform”, et le nom officiel francophone donné à ce système dans la version française des China Cables, une opération conjointe de 17 médias dont la BBC, The Guardian, Le Monde etc sur la répression de la Communauté Ouïghoure par le gouvernement Communiste Chinois [NdT].

6 Technologie informatique aux fondements de l’intelligence artificielle sur laquelle les scientifiques ont travaillé plusieurs décennies, mais qui a connu un développement exponentiel depuis 2015/2016, et maintenant au cœur des systèmes de surveillances utilisées dans de nombreuses dictatures. Il est également à la base de nombreux scandales sur les données privées par les sociétés telles que Facebook, Google etc [NdT]

7 Un millions de mort...en trois mois. [NdT]

8 Via les travaux forcés de Ouïghours dans les usines où ces marques sont fabriquées, expliqué dans les lignes suivantes. [NdT]

 

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