Un ouzbek condamné à 15 ans de prison par la Chine en raison d’études à l'étranger

Un ouzbek a été détenu dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang (XUAR) dans le nord-ouest de la Chine en 2018. Son cas a fait l'objet d'une enquête récente des Nations Unies : il a été condamné à 15 ans de prison le mois dernier, selon des sources officielles.

Article original publié en anglais 18 juin 2020 sur le site de Radio Free Asia (RFA). Propos rapportés par Shohret Hoshur pour le service ouïghour de RFA. Traduit par Elise Anderson. Écrit en anglais par Joshua Lipes. Pour accéder à la version originale :https://www.rfa.org/english/news/uyghur/uzbek-06182020161918.html

Enver Tursun (gauche) et Ezimet Enver (droite) présents sur deux photos non datées. (photographie offerte à titre gracieux par les membres de la famille d'Enver) Enver Tursun (gauche) et Ezimet Enver (droite) présents sur deux photos non datées. (photographie offerte à titre gracieux par les membres de la famille d'Enver)

18 juin 2020

Ezimet Enver a été arrêté en avril 2018 suite à son retour de Turquie l'année précédente, sous prétexte d’avoir étudié dans ce pays - l'un des nombreux inscrits sur la liste noire des autorités chinoises concernant la destination des Ouïghours, citant la menace d'un extrémisme religieux présumé.

Le père d'Enver, Enver Tursun, qui était le propriétaire du centre commercial Taksim dans la ville de Ghulja (en chinois, Yining), a été arrêté trois mois plus tôt, apparemment parce qu’il s’était rendu en Turquie afin de lui rendre visite.

À la fin de l'année dernière, leurs proches, vivant en exil dans plusieurs pays occidentaux, ont commencé à témoigner publiquement en leur nom, ce qui a conduit le groupe juridique londonien Justice Abroad à présenter leur cas aux Nations Unies.

En mars, selon le site internet de Justice Abroad, le Groupe de travail des Nations Unies sur les disparitions forcées et involontaires (UNWGEID) a confirmé qu'il avait transmis les cas détaillés de ces hommes au gouvernement chinois, déclarant qu'il espère que « des enquêtes appropriées seront menées afin de clarifier leur sort ainsi que le lieu où se trouvent les personnes mentionnées ci-dessus, afin de protéger leurs droits ».

Entre-temps, des proches d'Enver à l'étranger ont récemment déclaré au service ouïghour de RFA qu'ils avaient appris qu'il avait été condamné à 15 ans de prison lors d'un procès tenu dans le canton de Suydung (Shuiding), dans le comté de Qorghas (Huocheng), au sein de la préfecture autonome d'Ili Kazakh (Yili Hasake).

La mère et la sœur d’Enver auraient été présentes au procès, qui, selon des sources, s’est déroulé sans lui donner droit à une représentation juridique. Les tentatives répétées des membres de la famille d'obtenir des documents écrits sur son cas ou sa condamnation ont été repoussées par les autorités.Minawwar Tursunhoja, la tante d'Enver à Edmonton, au Canada, a déclaré à RFA qu'elle avait reçu des nouvelles d'une "source informée" et qu'il avait été "jugé devant un tribunal préfectoral d'Ili et condamné à 15 ans". "Nous savons seulement qu'ils ont rendu un verdict [mais pas s'il est déjà en prison]", a-t-elle déclaré. "Le fait qu'il ait étudié dans une université en Turquie a servi de base à son procès." Tursunhoja a déclaré que la famille s'était engagée à "installer des tentes et à camper à l'extérieur des bureaux des Nations Unies à Genève" pour demander justice pour son neveu si l'enquête des Nations Unies ne donnait pas de résultats.

Confirmation de la peine

Un employé chinois Han du tribunal du comté de Qorghas a déclaré à RFA qu’il n’était pas en mesure de discuter du cas d’Enver au téléphone.

« Il n'y en a pas - c'est fini », a-t-il dit, lorsqu'on lui a demandé s'il pouvait retrouver la documentation du procès d'Enver. Lorsqu'on lui a demandé si un porte-parole du tribunal pouvait donner des précisions, l'employé est devenu furieux et a raccroché.

Une employée ouïghoure du bureau de la sécurité publique (PSB) de la ville de Ghulja a déclaré à RFA qu'elle ne savait rien du cas d'Enver, mais une employée chinoise Han qui lui a pris le téléphone, a déclaré que sans moyen de vérifier l'identité du journaliste, son bureau « ne peut révéler des choses comme celles-ci au téléphone ».

RFA s'est également entretenu avec un employé ouïghour du commissariat de police de Yengi Hayat, quartier d’Enver, dans la ville de Ghulja, qui a déclaré qu'il avait été jugé en mai avec quatre autres personnes : Salayiddin Zaman, Abdurahman Qeyyum, Faruk Sultan et Abduwakil Seyit.

En outre, RFA a contacté le bureau communautaire de Yengi Hayat, où les membres du personnel ont fourni des détails supplémentaires sur le procès d'Enver.

Un employé ouïghour du bureau a déclaré que, bien que la procédure se soit déroulée conjointement, les cas de ces cinq personnes n'étaient pas liés et qu'ils avaient été jugés et condamnés « séparément ».

Une autre employée ouïghoure a confirmé qu'Enver avait été condamné à 15 ans de prison, tandis qu'au moins deux des autres hommes ont été condamnés à 18 et 20 ans de prison.

« Apparemment, ils ont tous étudié », a-t-elle dit, laissant entendre qu'il y avait un élément illégal dans l'éducation qu'ils ont reçue.

Elle n'a pas été en mesure de dire ce que les cinq avaient étudié, mais elle a affirmé qu’à part Envers, aucun n'avaient voyagé à l'étranger.

Les proches d’Enver ont déclaré que pendant ses années en Turquie, il avait pris soin de ne participer à aucun activisme politique de peur de causer des difficultés aux membres de sa famille au pays.

Cependant, son silence n'était pas suffisant pour assurer leur sécurité ou la sienne. En plus de l'emprisonnement de son père en attendant sa condamnation, sa mère Mukaddas aurait été détenue pendant 1 an dans l'un des vastes réseaux de 1 300 camps d'internement de la XUAR, où les autorités auraient détenu jusqu'à 1,8 million de Ouïghours ainsi que des membres d’autres minorités musulmanes depuis avril 2017.

Des efforts continus

Michael Polak, un avocat de Justice Abroad, a déclaré à RFA que le cas d'Enver semble confirmer des informations récentes selon lesquelles des « Ouïghours auraient été arrêtés pour des motifs fallacieux, n'auraient commis aucun crime et auraient ensuite été condamnés à de très lourdes peines de prison ».

Il a noté que les rapports suggèrent que dans certains cas, les Ouïghours et d'autres minorités musulmanes ont été « contraints de choisir les délits dont ils étaient coupables, dans une tentative des autorités chinoises de légitimer ces longues peines ».

« Elles sont appliquées dans le cadre de l'oppression systémique du peuple ouïghour et d'autres personnes [turciques] », a-t-il déclaré.

Polak, qui a envoyé le dossier d’Enver au Groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire, a déclaré que le gouvernement chinois n’avait pas encore répondu à la demande d’informations du groupe sur sa situation.

« Il est très important que le monde continue de faire pression sur les autorités chinoises concernant ce qui se passe dans la zone autonome ouïghoure du Xinjiang », a-t-il déclaré.

« [Enver et Tursun] doivent être de retour avec leur famille... et non faire partie d'un système factice les détenant pendant de longues périodes alors qu'ils devraient être à la maison avec leur famille... Par conséquent, nous continuerons à faire pression pour la libération d’Ezimet Enver et d’Enver Tursun afin qu'ils puissent reprendre ce qu'ils faisaient auparavant ».

 

 

 

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