L'Allier, les saumons et la démocratie

On continue à présenter l’Allier comme l’une des dernières rivières «sauvages» d’Europe. On continue pourtant à l’«aménager» sans réflexion d’ensemble ni débats, et son cours demeure pour l’emblématique saumon atlantique un incroyable parcours du combattant.

La Sioule se jette dans l’Allier sur la commune de La Ferté-Hauterive, au centre du département de l’Allier. © Nicolas Laroche / Site Eauvergnat

Dans le documentaire de Stéphane Granzotto disponible en replay jusqu’au 2 décembre sur le site de France 3 Auvergne-Rhône-Alpes (52 min.), on apprend notamment que quelques centaines seulement de saumons atlantique sont comptabilisés chaque année au niveau du pont-barrage de Vichy et qu’ils sont moins nombreux encore (à peine quelques dizaines, peut-on supposer…) à atteindre les zones de frai du Haut-Allier. L’espèce est « au bord de l’extinction », dit le commentaire, qui précise (29’) : « Une des principales causes de la diminution des effectifs est à chercher du côté des barrages, qui ralentissent la migration ou l’empêchent complètement, malgré la construction d’échelles à poissons. » Il n’est pas rare que les poissons heurtent aussi les piles des ponts : les marques que portent certains en témoignent (12’). [1]

Une petite musique s’installe au fil du documentaire : les "excès" auxquels l’aménagement anthropique des cours d’eau a conduit relèveraient d'un passé révolu ; la transformation en cours du fameux barrage de Poutès [2], aux confins de la Haute-Loire et de la Lozère, en serait la preuve la plus éclatante (31’).

Mais en visionnant Des saumons et des hommes, plusieurs “contre-exemples”, tous situés sur la seule section bourbonnaise du cours de l’Allier (moins de 100 kilomètres, entre Château-sur-Allier au nord et Mariol au sud) [3], me sont venus à l’esprit :

Les zig-zags à travers bois (puis au-dessus de l'eau) du contournement de Vichy. © Capture d'écran Google Maps Les zig-zags à travers bois (puis au-dessus de l'eau) du contournement de Vichy. © Capture d'écran Google Maps

  • la récente construction d’un nouveau pont à la sortie de Saint-Yorre (à la frontière avec le Puy-de-Dôme), sur le contournement (à ce jour inachevé) de l’agglomération de Vichy ;
  • la construction annoncée d’une centrale hydroélectrique sur une partie du pont-barrage de Vichy (côté parc omnisports / rive gauche) ;
  • les imminents « doublement et allongement » du pont de la fameuse RCEA, au sud de Moulins (entre Chemilly et Toulon-sur-Allier), qu’on annonçait déjà en 2013 ;
  • la construction d’un second pont à Moulins, annoncée comme un coup de com’ par un maire mal en point en 2008, dont le chantier est annoncé pour le début de l’année prochaine (on s’occupe actuellement des… passes à poissons du pont Régemortes).

Ces deux questions aussi me sont vite venues à l’esprit :

  • Qui a décidé de ces chantiers, dans quelles conditions et suite à quelles discussions ?
  • Pour chacun de ces projets, comme d'ailleurs pour tous les grands projets d’aménagement, qui peut sérieusement considérer que les citoyen-ne-s de ce pays sont sérieusement informé-e-s et consulté-e-s ? [4] et [5]

viaallier

En visionnant Des saumons et des hommes, cet autre extrait du commentaire m’a frappé (39’30) : « Certains anticipent déjà le retour du saumon dans l’Allier et y voient un futur moteur de développement économique » autour de la « pêche sportive » et d’une « activité du tourisme vert ». C’est comme si la rivière et, d’une manière plus générale, “la nature” ― dont on sait pourtant qu'elle n’existe pas ― n’étaient là que pour satisfaire les moindres besoins et désirs de nous autres les humains. Un exemple parmi mille autres : avant d’aménager quelque 40 kilomètres de voies cyclables le long de l’Allier autour de Vichy, a-t-on sérieusement estimé les effets, en particulier sur la faune et la flore, de la forte augmentation de la fréquentation de ces espaces aux équilibres fragiles ? Je n’ai entendu nulle part une réflexion approfondie sur le sujet ― d'ailleurs j’ai (très) peu entendu parler tout court dudit projet, avant qu’un quarteron de cyclistes du dimanche ne vienne (sans masques) cet été couper le ruban.

En visionnant Des saumons et des hommes, j’ai songé enfin à quel point les Vichyssois-e-s ont été habitué-e-s à une rivière domptée. Nous sommes fier-e-s ici de répéter que l’Allier est « sans doute la dernière rivière sauvage d’Europe de l’Ouest », mais :

  • les bords de la rivière sont devenus à Vichy un énième temple de la restauration-consommation (avec la petite touche “verte” qui va bien) ;  
  • la brutalité qui a présidé à la création du lac d’Allier et du parc omnisports au début des années 1960 est brutalement ressortie lors de ses récent-e-s vidange et curage (cf. en particulier les photos rassemblées ici) ;
  • l’incessant manège de bulldozers, pendant de longues semaines (fin 2018-début 2019), dans le lit même de la rivière et le “déménagement” de 50.000 m3 de sédiments n’ont pas semblé choquer grand-monde ;
  • puisque nous les avons toujours vues, nous ne nous interrogeons pas non plus beaucoup sur l'utilité des vannes du pont-barrage et l’opportunité de leur remplacement ;
  • on commence seulement à regarder les derniers hectomètres 100% béton du Sichon (depuis Cusset et sa jonction avec le Jolan, jusqu’à l’embouchure au pied des grands ensembles “de standing” du lac d’Allier). [6]

© renaud epstein

[1] Lire notamment dans Le Monde : « La population de poissons migrateurs dans le monde s’est effondrée depuis 1970 » (Emilie Echaroux, 28.07.2020) et « Plus d’un million d’obstacles sur les rivières d’Europe » (Martine Valo, 17.12.2020) ; ce dernier article fait suite à la publication d’un atlas inédit par un groupe de chercheurs réuni au sein du programme européen Amber (Adaptive management of barriers in Europe).

[2] A propos du barrage de Poutès, lire les récents articles parus sur France bleu Pays d'Auvergne, dans Le Monde, Libération et Le Point, ainsi que le reportage diffusé dans le journal télévisé de France 2.

[3] Le très riche site Eauvergnat, dont j’ai extrait la vidéo reproduite en tête de ce billet, consacre une page complète à la rivière Allier (voir ici).

[4] La même question démocratique se pose au sujet de l’unité de méthanisation envisagée par Vichy Communauté à Hauterive, sur la rive gauche de l’Allier (lire ici).

[5] A propos de « grands projets », on peut citer celui du Grand port Nantes-Saint-Nazaire sur le site du Carnet (artificialisation de 110 ha sur la rive sud de l’estuaire de la Loire, lire ici et ), ainsi que le contournement d’Orléans : lire à ce sujet les articles parus sur Reporterre et dans la revue Terrestres, et voir cette vidéo publiée par la coordination « La Loire vivra » à l’occasion de la panthéonisation de Maurice Genevoix (natif de Decize dans la Nièvre, l'auteur de Ceux de 14 et de Raboliot a écrit la plupart de ses romans avec le fleuve sous les yeux, dans sa maison de Saint-Denis-l’Hôtel, dans le Loiret). Quant à l'état actuel du fleuve, voir ce documentaire marquant d'Adi Walter et Jérémie Bôle du Chaumont : Les lanceurs d'alerte de la Loire (52 min., France 3 Centre-Val de Loire / France Télévisions / Beau comme une image, 2020).

[6] Lire « Le Sichon, une rivière en danger », Denis Chervaux, La Semaine de l'Allier, 19.11.2020. On peut aussi consulter le site de l’AAPPMA (Association agréée pour la pêche et la protection du milieu aquatique) « La truite du Sichon ».

[7] D'autres cartes postales de la cité thermale, et notamment de son "plan d'eau", sont reproduites au fil de ce "fil" twitter.

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