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Billet de blog 17 janvier 2025

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Génocide à Gaza : lettre ouverte au maire de Vichy

Le maire, président d'agglomération et vice-président régional Frédéric Aguilera (LR) souhaite contribuer à la prévention des crimes contre l'humanité. Il ne dit pourtant mot sur le génocide en cours à Gaza*. D'où les questions simples que je lui adresse dans cette lettre ouverte.

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Monsieur le maire de Vichy,

Les supports de communication municipaux annoncent ces jours-ci l'édition 2025 de « Histoire et Mémoire(s) », qui s'ouvrira le 26 janvier par une cérémonie devant la stèle installée face à l'entrée de l'ancien hôtel du Parc et sera notamment marquée par une exposition à la médiathèque (« Les génocides au XXe siècle »), un colloque au Palais des Congrès (« 1945 / Et après [la libération des camps] ? ») et deux spectacles au Centre culturel et à l'Opéra (« Jean Zay, l'homme complet » et « Pour toi Aznavour »).

Illustration 1
© Simon Rötig

La semaine « Histoire et Mémoire(s) » va se tenir cette année dans un contexte très particulier :

  • Le 7 octobre 2023, 2 000 combattants du Hamas ont rompu en vingt-neuf points la barrière de sécurité qui enserre la bande de Gaza, puis tué près de 1 200 personnes et pris en otage plus de 250 civils sur le territoire d'Israël : sept mois plus tard, le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) a demandé la délivrance de mandats d'arrêt contre trois hauts responsables du Hamas pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité ;  
  • Le 26 janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ), c'est-à-dire la plus haute instance judiciaire des Nations unies, qui est compétente pour juger les États, a évoqué un « risque plausible de génocide à Gaza » et ordonné une série de mesures conservatoires à la charge d’Israël, qu'elle a réaffirmées le 28 mars et le 24 mai ;
  • Le 26 mars, la Rapporteure spéciale des Nations Unies sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, a remis un rapport intitulé : « Anatomie d'un génocide » ;
  • Le 21 novembre dernier, la CPI, qui est compétente pour juger les individus, a émis un mandat d'arrêt contre le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, et son ancien ministre de la défense, Yoav Gallant, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, suite à la requête déposée le 20 mai par le procureur Karim Khan ;
  • Le 5 décembre, l'organisation non gouvernementale (ONG) Amnesty International a publié un rapport de 300 pages qui conclut que « les autorités israéliennes commettent un crime de génocide contre la population palestinienne de Gaza » ; deux semaines plus tard, Médecins sans frontières (MSF) et Human Rights Watch (HRW) ont à leur tour utilisé le terme de « génocide » ;
  • Le 9 janvier 2025, la revue médicale The Lancet a publié une étude qui évalue à 64 260 le nombre de morts directs à Gaza entre le 7 octobre 2023 et le 30 juin 2024, soit 1 habitant sur 35 du territoire et 41% de plus que les chiffres officiels.
Illustration 2
© Amnesty international

La politique mémorielle de la Ville de Vichy a l'ambition d'œuvrer pour « la mémoire des génocides et la prévention des crimes contre l'humanité ». Or le programme de « Histoire et Mémoire(s) » ne prévoit aucun espace où la dramatique situation à Gaza pourrait être évoquée : cette omission ne vous semble-t-elle pas, Monsieur le maire, contradictoire avec l'objectif affiché de la manifestation et de la politique dans laquelle elle s'inscrit ?

• Si la Ville de Vichy veut effectivement contribuer à « la mémoire des génocides », ne devrait-elle pas s'empresser de rappeler que la Convention sur le génocide adoptée le 9 décembre 1948 définit cinq actes constitutifs dans son article II, et que la CIJ a explicitement mentionné quatre d'entre eux dans son ordonnance de janvier 2024 : « Israël doit prendre toutes les mesures en son pouvoir pour prévenir [en particulier] la commission, à l’encontre des Palestiniens de Gaza, [...] des actes suivants : a) meurtre de membres du groupe, b) atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe, c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle, et d) mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe » ?

• Si la Ville de Vichy veut effectivement contribuer à « la prévention des crimes contre l'humanité », ne devrait-elle pas s'empresser de rappeler que cette notion est elle aussi encadrée par le droit international, et en particulier par l'article 7 du Statut de Rome (un crime contre l'humanité est commis « dans le cadre d'une attaque généralisée ou systématique lancée contre [une] population civile et en connaissance de cette attaque »), et que sont aujourd'hui reprochés au chef de la branche armée du Hamas les crimes contre l’humanité de meurtre, d’extermination, de torture, de viol et d’autres formes de violences sexuelles (art. 7-1-a, b, f, g du Statut) [1] ; et, à MM. Nétanyhaou et Gallant, les crimes contre l’humanité de meurtre, persécution et autres actes inhumains (art. 7-1-a, h et k) ?

• Si la Ville de Vichy veut effectivement contribuer à la prévention du probable génocide en cours à Gaza, ne devrait-elle pas s'empresser de relayer ces récents propos de la présidente de MSF (dont l'un des prédécesseurs est votre prédécesseur à la mairie) : « Nous disons que nous sommes face à un nettoyage ethnique évident. Et nous disons qu’il y a vraisemblablement, comme le disent de très nombreux experts, y compris des experts israéliens, un génocide en cours à Gaza. C’est la seule façon de décrire ce qui s’y passe aujourd’hui. C’est important de le dire, non seulement parce que c’est ce qui se passe, mais aussi parce que le crime de génocide a ceci de particulier, qu’avant d’être jugé et établi comme génocide, il doit être prévenu et empêché. Les États ont l’obligation de tout mettre en œuvre pour éviter qu’il se produise » ? Dans ces conditions, ne serait-il pas temps, Monsieur le maire, que vous interpelliez le président de la République aussi à ce sujet ?

Illustration 3
Recherche « Gaza » : 1 occurrence. © Compte X @Aguilera_Fred

Justement : qu'avez-vous dit, Monsieur le maire, sur la situation à Gaza depuis quinze mois ? Je n'ai trouvé aucune déclaration de votre part relative au martyre des Palestien·ne·s, pas même au sujet des enfants, alors que plus de 14 000 sont morts dans la bande de Gaza entre octobre 2023 et septembre 2024, et que vous vous flattez d'avoir fait de Vichy une ville qui est leur « amie ». Sur le réseau social X (sur lequel vous postez beaucoup, et des contenus très différents de ceux que vous réservez aux 19 000 abonné·es de votre compte Facebook), l'unique mention de « Gaza » sur votre compte remonte au 2 novembre 2011. Dans le même temps, et depuis près de trois ans, quatre drapeaux ukrainiens flottent sur la façade de la mairie. Que doit-on conclure, Monsieur, le maire, de cette flagrante asymétrie ?

Il ne serait toutefois pas exact d'affirmer que vous restez indifférent au conflit Israël-Palestine. Vous l'abordez seulement d'une façon très singulière : en calomniant, avec une remarquable fréquence [2], le parti français qui n'a pas cessé d'appeler à un cessez-le-feu et de se référer au droit international (La France Insoumise). Dès le 8 octobre 2023, vous écriviez ainsi : « J'ai honte d'être représenté par 75 députés LFI qui font l'apologie du terrorisme. » Et deux jours plus tard : « La question de la dissolution de [ce groupuscule] se pose. » Votre intention est-elle, en agissant de la sorte, de contribuer à la prévention de crimes de génocide et de crimes contre l'humanité, conformément à l'objectif que vous avez assigné à la politique mémorielle de la Ville ?

Entre décembre 2022 et l'été 2024, le président de votre parti (Les Républicains) s'appelait Eric Ciotti. Approuvez-vous, Monsieur le maire, le voyage qu'il fait en Israël le 22 octobre 2023, en compagnie de la présidente de l'Assemblée nationale et du député Meyer Habib, qui était alors rattaché au groupe parlementaire LR ? Pensez-vous, comme l'a déclaré M. Ciotti en mai 2024, que la France devrait « se retirer de la CPI » et que cette dernière s'est « complètement décrédibilisée » en engageant des poursuites contre l'actuel premier ministre israélien ? Considérez-vous aussi que les autorités françaises pourraient ne pas respecter les mandats d'arrêt émis contre MM. Nétanyahou et Gallant ?

© Caisses de grève

La politique mémorielle de la Ville de Vichy est « au service des valeurs de la République » et des « principes juridiques qui fondent notre démocratie », d'après la communication municipale. Pensez-vous, Monsieur le maire, qu'une « démocratie respecte toujours le droit international », comme l'a également affirmé M. Ciotti ? Que deux grandes démocraties comme les Etats-Unis et Israël se sont montrées soucieuses par le passé du respect du droit international et ont à ce jour ratifié le Statut de Rome ? Que ce sont des « valeurs humanistes » qui ont inspiré la constitution de l'Empire colonial français, et que lesdites valeurs s'y sont déployées sous les IIIe et IVe Républiques ?

Vous inscrivez votre engagement politique dans le sillage de Laurent Wauquiez, qui a revendiqué en décembre à la tribune de l'Assemblée nationale n'avoir « jamais été de ceux qui diabolisaient » Marine Le Pen et son parti co-fondé par d'anciens Waffen-SS et des nostalgiques du régime de Vichy. Serge Klarsfeld, qui a participé à cinq manifestations officielles à Vichy entre octobre 2018 et janvier 2024, a « validé » ces dernières années le Rassemblement national, en acceptant d'abord de recevoir la médaille de la Ville de Perpignan des mains de l'ancien chef de cabinet de Jean-Marie Le Pen (octobre 2022), puis en déclarant qu'il voterait pour le parti d'extrême droite en cas de duel avec un candidat du Nouveau Front Populaire (juin 2024). Pierre-François Veil, qui était présent à Vichy en septembre 2019 lors de l'inauguration du parvis Simone-Veil et que vous avez accompagné lors d'un voyage en Israël en avril 2023, a déclaré quant à lui l'an passé que LFI et le RN sont deux forces qui portent « l'une comme l'autre des valeurs [...] extraordinairement dangereuses pour notre République ». Ces prises de position, que pour l'essentiel vous partagez (rappelons que votre parti est également le seul à avoir refusé de faire « front républicain » face à l'extrême droite aux dernières élections législatives), ne sont-elles pas de nature à limiter la portée de la politique mémorielle que vous menez ?

« Qu'est-ce que commémorer aujourd'hui ? Force est de constater que les messages ne passent plus », écrivez-vous dans la présentation de la prochaine édition de « Histoire et Mémoire(s) ». Avant de lancer cet événement il y a deux ans, aviez-vous pris le temps de réfléchir aux raisons de cet échec (au moins relatif), et donc à la façon dont la transmission de la mémoire de la Shoah s'est organisée depuis les années 1980-1990 ? Avez-vous par exemple eu l'occasion de lire le dernier chapitre de Sauve qui peut la vie, de Nicole Lapierre (prix Médicis essai 2015), dans lequel l'autrice déplore que « le déploiement mémoriel et commémoratif [se soit] rapidement figé [et] que le "devoir de mémoire" rituellement proclamé et le "plus jamais ça" si souvent affirmé [aient] fini par s'user en formules incantatoires » ? Dans ce contexte, pensez-vous que commémorer le 30e anniversaire du discours du Vel d'Hiv' de Jacques Chirac soit de nature à renouveler l'intérêt pour ces questions, notamment parmi les jeunes générations ?

Vous avez présenté cette semaine vos vœux aux Vichyssois·es. Je vous souhaite à mon tour, Monsieur le maire, une bonne année 2025.


*Alors que je finalisais la rédaction de cette lettre, un accord de cessez-le-feu a été annoncé ; il pourrait entrer en vigueur ce dimanche.

[1] Le procureur de la CPI avait requis le 20 mai 2024 des mandats d’arrêt contre les chefs politique (Ismaël Haniyeh), de la branche armée (Mohammed Deïf) et dans la bande de Gaza (Yahya Sinouar) du Hamas : « S’il a abandonné la demande de mandats d’arrêt contre Haniyeh et Sinouar, dont les morts (respectivement les 31 juillet et 17 octobre 2024) ont été confirmées, le procureur Karim Khan ne l’a pas fait concernant Deïf. Selon Israël, ce dernier a été tué dans un bombardement dans le sud de Gaza le 13 juillet 2024, mais le Hamas n’a pas confirmé sa mort » (extrait d'un article paru le 21 novembre dernier dans Mediapart).

[2] Au cours des seuls quinze premiers jours de l'année 2025, j'ai par exemple relevé vingt tweets et retweets dans lesquels le maire de Vichy évoque les Insoumis (sur un total de 78). L'accusation d'antisémitisme est formulée dans quatre de ces vingt posts.

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