Simone Audissou
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Billet de blog 23 avr. 2019

FESTIVAL CINÉMA BRÉSILIEN DE PARIS 2019 - Cinéma l'Arlequin, Paris 6e

Témoignages inédits de femmes ayant séjourné et été torturées à la prison Tiradentes à São Paulo dans les années 70. "Torre das Donzelas" : nom donné à la tour qui accueillait les cellules des femmes, gérées seulement par des hommes. Quarante-cinq ans plus tard, elles rompent le silence et la peur de raconter l’horreur. Pour rester libre, une seule attitude : la résistance !

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21e Festival du Cinéma brésilien de Paris (2019). Fondatrice et présidente : Katia Adler

https://www.jangada.org

Katia Adler, fondatrice et présidente du Festival du Cinéma brésilien de Paris © Festival du Cinéma brésilien de Paris/D.R.

"Torre das Donzelas/La Tour des Demoiselles"

Avant-première à Paris le 13 avril 2019. Présentation du film documentaire (1h32) de la réalisatrice Susanna Lira, en sa présence et celle d’Alberto da Silva, maître de conférence à la Sorbonne. Prix du Meilleur documentaire et de réalisation au Festival de Rio 2018. https://www.jangada.org/movies-fr/torre-das-donzelas

Site du film, où plusieurs profils de femmes sont évoqués  http://www.torredasdonzelas.com.br

Susanna Lira, réalisatrice de Torre das Donzelas, La Tour des Demoiselles © Festival internacional de Mulheres no Cinema 2018

Susanna Lira est une documentariste brésilienne intéressée surtout par les thèmes des droits de l’Homme, de la politique et de la violence. Elle est connue pour ses documentaires ”Mataram Nossos Filhos” (2016), “Legítima Defesa” (2017), “Torre das Donzelas” (2018) et a créé et dirigé des séries TV pour des chaînes telles que HBO, TV Globo, Al Jazeera, dont la série “Rotas do Ódio” produite en 2018 par Universal Channel. Susanna Lira est née en 1975 à Rio de Janeiro. Elle est diplômée en Droit international et Droits de l’Homme. (Eddy Lancelotti/IMDB.com)

Affiche Torre das Donzelas_La Tour des Demoiselles © Susanna Lira pour le Festival du Cinéma brésilien de Paris 2019

Une jeunesse muselée, comme une chienne !

Elles étaient jeunes alors, il y a quarante cinq ans de cela, quand elles furent arrachées à leur famille, trahies, emmenées, molestées, empoignées brutalement lors de manifs d’étudiants, ou en possession d'un livre censuré dans leur sac à main… Cueillies sans ménagement dans un café, à la terrasse d’un petit restaurant de quartier, sur le perron de leur maison bourgeoise, en sortant de la piscine… Qui sait ? Dans les années 70, un vent de liberté venant des côtes californiennes soufflait sur l’Amérique du Sud comme partout dans le monde et jusqu'en Asie. Pas de frontières pour l'idéologie non violente du Flower Power et celle des Black Panthers ! Ces élans politiques furent-ils responsables de la soif de démocratie et des revendications de justice sociale de la jeunesse brésilienne ? Des mini-jupes, des glaces à l’italienne, du jazz, du blues, du rock'n'roll, du pop art, de la musique nonchalante de Vinicius de Moraes et Gilberto Gil sous les parasols à la praia. Du Jefferson Airplane et du Rolling Stones sur les électrophones, des combis Volkswagen façon hippies pour flamber comme les surfeurs… Tout cela contribua à faire tourner la tête de la jeunesse brésilienne, le regard tourné à l'est, vers les pays libérés des affres de la Seconde Guerre mondiale depuis vingt ans, insouciants et imbibés d'une nouvelle sève. Une sensualité porteuse de nouveauté et d'excitation germait dans le cœur d'une grande majorité de jeunes dans le monde. 

“Les Années d’utopie - 1968-1969, New York-Paris-Prague-New York”, Jean-Claude Carrière, 2003, Plon

https://www.dhnet.be/medias/livresbd/pouvoir-et-deboires-des-fleurs-51b7cddbe4b0de6db98f2b9c

Alain Dister, photographe de scène, écrivain français, témoin de la “counter-culture” américaine et du Flower Power politique

https://pmb.univ-saida.dz/butecopac/index.php?lvl=author_see&id=8990&page=1&nbr_lignes=19&l_typdoc=a&nb_per_page_custom=19

Woodstock, 15 août 1969, les années hippies, l’importance de la musique…

http://www.gauchemip.org/spip.php?article10287

Les vieux commandeurs ne supportèrent pas tout ça. Alors, de mars 1964 à janvier 1985, tout changea !

Jeune femme appréhendée par la police à la solde de la dictature en place. © Screen shot du film Torre das Donzelas, La Tour des Demoiselle

Après un âge d’or de 1956 à 1961, la dictature militaire s'installa de 1964 à 1985 ! Depuis, c'est Up & Down!!

Aujourd’hui, quand tu tapes “Brésil années 70” sur la Toile, tu vois du foot et la dictature militaire partout, partout. Ou, en chantier, de très hautes tours de buildings vomies par un São Paulo déjà tentaculaire, ou du design désuet triste à mourir ! Et en cherchant mieux, du pop art, de la musique de ouf, de la VIE !

Décembre 1989, les médias du monde entier titrent : "Les premières élections démocratiques depuis trente ans". 1994 : le gouvernement met en place un nouveau plan d'austérité économique pour pallier les conséquences de la récession mondiale. Entre 1995 et 1996, de violents affrontements éclatent entre les propriétaires terriens et les sans-terres. 

7 février 2005, le "Courrier international" titre :“Dès 1945, le Brésil faisait figure de puissance mondiale émergente…” Alexandre Adler finit son article par : "[…] le Brésil est dans un cycle vertueux, monétaire, économique, démocratique. Ce n’est pas un atout négligeable pour l’Europe communautaire qui parraine le Mercosur, et en particulier pour une France qui, de Fernand Braudel à Georges Bernanos, Roger Bastide et Claude Lévi-Strauss a, en ce XXe siècle, nourri un cousinage intellectuel intense avec ce grand pays qui demeure tourné vers sa culture."

2010, parution de "Hérodote - Femmes et géopolitiques”/n° 136 de Martine Droulers. Extrait pp 203 à 212 https://www.cairn.info/revue-herodote-2010-1-page-203.htm 2015 : “Les JO des Métiers” (au Brésil. Maçonnerie, art floral, dessin industriel…).

En 2018 “Le Capital” titre : “Dans le centre de Sao Paulo, des dizaines de milliers de squatteurs”. Toujours la misère ! 

“Rien ne change, au Brésil ! Qu’est-ce qui se passe ? O que está acontecendo?” Un gouffre abyssal entre multimilliardaires-multimillionnaires et miséreux se creuse depuis longtemps. “Et au milieu, rien ?” -Tais-toi !

Manif des Cent mille © D.R.

Comment le Brésil a-t-il pu en arriver là ? “Mais c’est quoi, leur problème ?” -Tais-toi !

XXIe siècle. Octobre 2018 : élections présidentielles. Luiz Inácio Lula da Silva (Lula), candidat infatigable représentant du parti des travailleurs (PT) loin devant Jair Bolsonaro, chantre de l’extrême-droite, échoue au 2e tour. Depuis janvier 2019, Bolsonaro est au pouvoir. “Et quoi ?” -Eh bien, lis la presse d'information ! 

https://www.mediapart.fr/journal/international/230419/au-bresil-les-milices-font-regner-la-terreur-avec-la-benediction-de-bolsonaro

Ça fait froid dans le dos du monde, déjà très frileux depuis l’avènement au pouvoir d’un autre dirigeant à 7 630 km plus au nord. 

Ça fait froid dans le dos de toutes celles qui ont connu ÇA avant…

Dans le film de Susanna Lira, "Torre das Donzelas, La Tour des Demoiselles", elles disent qu’elles ont connu la torture. Sous la dictature militaire, dans les années 70, les prisonnières ("les terroristes", comme ILS disaient, en inversant les rôles) de La Tour des Demoiselles n’eurent pas le même traitement que les "Demoiselles d’Avignon" de Pablo Picasso ou les damoiselles de Pierre de Ronsard. Parmi elles, Dilma Rousseff, ex-présidente du Brésil de 2011 à 2016 (emprisonnée de 1970 à 1972), et des intellectuelles, ou des femmes plus modestes. Aujourd'hui avocates, professeures d’université, architectes, pharmaciennes, juristes, productrices culturelles, fonctionnaires, médiatrices, ex-ouvrières… Leur témoignage est émouvant mais jamais pesant. Aucune haine, tout est dit dans la finesse. “Elles ont eu quarante-cinq ans pour se remettre, pour oublier, pour ne plus hurler, c’est ça ?” -Mais non, on n’oublie jamais ÇA !

Dilma Rousseff, ex-présidente du Brésil entre 2011 et 2016 © Dilma Rousseff (Wikipedia)

Il a fallu deux à trois ans à la réalisatrice pour que certaines acceptent d'apporter leurs témoignages. Les autres ont refusé catégoriquement. Ça peut faire tache, à l’intérieur d’une existence reconstruite, d’une famille recomposée. Ça peut donner des sueurs froides, à nouveau. C’est trop insupportable ! D’en reparler, ÇA refait surface ! On ne veut plus souffrir, et pas faire souffrir son entourage.  

Bolsonaro à la tête du pays. Alors, que va devenir le Brésil ?

La présidente du Festival du Cinéma brésilien à Paris, Katia Adler, à moment donné, a eu des sanglots dans la gorge en ouvrant la 21e édition de son Festival du Cinéma brésilien de Paris. Personne n’a prononcé une seule fois SON nom, à lui. Un cri seulement, "Liberdade" (ou quelque chose d'approchant). Ça a fusé dans l'air, très fort, très vite après la projection du film d'ouverture, très dur lui-même ("O Beijo o Asfalto/Le Baiser sur l'asphalte", de Murilo Benicio) ! Ça a paralysé tout le monde. En France, on n'est pas habitué à entendre ça dans une salle de cinéma, dans un quartier bourgeois. Grand silence ! Et puis, plus rien ! Un ange est passé, c’est tout. On était en France, à Paris, en 2019, au cinéma l'Arlequin, rue de Rennes dans le 6e…

Le film de Susanna Lira,“Torre des Donzelas/La Tour des Demoiselles”, beau témoignage de résilience ! De quoi vous arracher des larmes, mais pas de sang. Le sang versé, ce sont elles qui l’ont connu dans les années 70, celui des ami(e)s de lutte disparus. Des images de fiction de jeunes emprisonnées se mêlent aux images de la réalité. Tout est soft, mais pas mou. Ça sent le film de femme, film au féminin, ça sent les féministes qui ont dépassé le féminisme pour devenir ce qu’elles sont toujours aujourd’hui : des individus IRRÉDUCTIBLES, et hier des “amazones”, des cœurs vaillants du XXe siècle. Godard aimerait. Il aimera !

Torre das Donzelas, La Tour des Demoiselles, 2018. © Susanna Lira pour le Festival du Cinéma brésilien de Paris 2019

À l’époque, tu ne pouvais pas prononcer “Démocratie”. Tu te retrouvais aussitôt parmi un groupe de suspectes, interrogée, terrorisée, passée à tabac, violée sûrement. Mais violée, pas une n’en parle, pas dans le film. Mais tu devines… Dans le film de Susanna Lira, pas un mot vulgaire (“Mes couilles !!” Leurs couilles à eux, molles, pour s’en prendre ainsi à des femmes !). Pas un mot de haine, pas un mot de pardon, pas de pathos, tout au plus des sanglots au fond de la gorge de Duce Maia, la “plus dure à cuire”, la plus radicale d'entre elles, celle qui leur tint tête, à eux, pendant les interrogatoires musclés. La grande gueule du groupe. Elle a joué très fort avec sa vie, elle a payé cher sa liberté. Les autres aussi. On ne parle pas des sévices qui ont engendré des amoindrissements, des troubles, des handicaps qu'on ne perçoit pas au premier regard, qu'on ne devinera pas… Elles se sont faites belles, maquillées, tailleur, belles chaussures… Alors, on ne voit rien qui pourrait clocher.

Torre das Donzelas, La Tour des Demoiselles, 2018. © Susanna Lira pour le Festival du Cinéma brésilien de Paris 2019
Torre das Donzelas, La Tour des Demoiselles, 2018. © Susanna Lira pour le Festival du Cinéma brésilien de Paris 2019

Être une femme pendant la dictature de João Belchior Marques Goulart

“La dictature mit en place plusieurs actes institutionnels aboutissant à l’Acte institutionnel n° 5 de 1968, à la suspension de la Constitution de 1946, la dissolution du Congrès, la suppression des libertés individuelles et l'instauration d'un code de procédure pénale militaire qui autorise l'armée et la police à arrêter, puis à emprisonner, hors de tout contrôle judiciaire, tout 'suspect'." Ce régime-là dura jusqu’en 1985. Au final, les chiffres parlent d’eux-mêmes : “400 morts, des dizaines de milliers de personnes détenues, souvent torturées, 10 000 autres forcées de s’exiler.” (Wikipedia.org). 

Qui peut bien avoir envie de donner ÇA à son peuple, dans les années 70, en pleine évolution sexuelle et musicale, en pleine guerre du Vietnam (mauvais exemple, décidément !), en pleine évolution des mœurs, à l’ère des cheveux longs pour les mecs, des choppers et des Harley Davidson ? Malgré cela, et parce que le sort du peuple brésilien est étroitement chevillé à la joie de vivre, au plaisir des sens, à la musique et aux arts, la création artistique a continué, d’une autre façon, et n’est jamais morte. La playlist musicale géniale de France Culture :

https://www.franceculture.fr/emissions/metronomique/bresil-1964-1985-lordre-et-le-vacarme


Le public pose des questions à Susanna Lira  

(Certaines questions du public"gênent". Susanna Lira répond, suivie par Alberto da Silva, maître de conférence à la Sorbonne) :

1/2 https://soundcloud.com/user-883594634/21e-festival-du-cinema-bresilien-paris-2019-la-tour-des-demoiselles-torre-das-donzelas-susanna-lira-01

2/2 https://soundcloud.com/user-883594634/21e-festival-du-cinema-bresilien-paris-2019-la-tour-des-demoiselles-susanna-lira-02

RÉSISTANCE…RÉSISTANCE…RÉSISTANCE…RÉSISTANCE…RÉSISTANCE…RÉSISTANCE…RÉSISTANCE…RÉSISTANCE…RÉSISTANCE…RÉSISTANCE…

Enfile tes tongs ! On va danser la samba sur le sable chaud ! Futebol ao vivo, música ao vivo, cinema ao vivo, capoeira ao vivo, carnaval ao vivo, Brasil ao vivo !

Le Look, Claudio Tozzi, 1967, sérigraphie sur papier © Divulgation
I Want You, Marcello Nitsche, 1966. Museu de Arte Moderna, São Paulo, Brasil. © Marcello Nitsche

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