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Billet de blog 5 déc. 2022

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Voix d'Iran : la neige, le feu, et la quête de la vérité

Le témoignage d'aujourd'hui revient sur le cafouillage médiatique d'hier sur le supposé démantèlement de la « Police de sécurité morale », et sur les trois journées de mobilisation qui viennent de commencer.

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La neige et le feu

C'est le 14 du mois d'Azar. Azar est le mois du feu, selon notre calendrier, et il neige depuis ce matin.

Ce qu'il y a de bien, avec la neige, c'est que vous pouvez porter des vêtements plus épais et mieux couvrir votre visage. Les plombs des fusils de chasse traversent, certes, les vêtements les plus épais, mais je suppose qu'ils ne pénètrent pas aussi profondément, quand il neige.

Une autre bonne chose à propos du temps froid et humide, c'est que les forces de répression, c'est à dire les samouraïs du chef suprême, doivent attendre dans le froid et se laisser mouiller, et ils  souffrent beaucoup, avant même que quoi que ce soit ne se passe.

C'est tentant, de juste rester chez nous et de laisser ces salopards crever de froid en nous attendant. Oui, ce serait drôle.

Mais nous avons trois jours consécutifs de mobilisation devant nous, à compter d'aujourd'hui. Encore une fois, "qui vivra verra", mais nous devons essayer d'être nombreux. C'est le plus important aujourd'hui.

Cela fait longtemps que je veux parler de l'usage des drogues, au sein des forces de l'ordre, mais c'est difficile sans assez de preuves solides, j'avais peur que ce soit contre productif...

Maintenant que quelques vidéos sont sorties, montrant ces types en uniformes cachés entre deux voitures garées ou dans un coin sombre, pour rouler leurs joints et fumer leur crack, et bien, c'est officiel. Nous pouvons dire qu'au moins "certains" membres des forces d'oppression se droguent. Les drogues qu'ils utilisent sont les drogues courantes que l'on peut trouver en Iran : le haschisch, l'opium, la méthamphétamine, une chose appelée crack, qui n'est pas le crack que vous connaissez en occident (c'est un opiacé) , et l'héroïne , bien sûr.

D'où pensez-vous que viennent ces stupéfiants? Oui, vous l'avez deviné !

Nous avons peut-être plus d'un million et demi de toxicomanes en Iran. La distribution de drogue est probablement la seule chose qui fonctionne comme une horloge, sans aucun accroc.

Vous pouvez obtenir n'importe laquelle de ces drogues que je viens de nommer, en 5 minutes, où que vous soyez. Les camps de désintoxication ne sont pas très différents des camps nazis, et les alcooliques anonymes... eh bien, vous serez peut-être surpris d'apprendre que nous avons aussi beaucoup d'alcooliques.

La consommation d'alcool est élevée en Iran, malgré la stricte prohibition (le commerce et la consommation sont totalement interdits) .

Et donc, lorsque les Iraniens voient les déclarations de certains responsables, que ce soit un ministre ou un maire ou simplement un Imam du vendredi, ils se demandent souvent : "non mais c'est qui son dealer, à lui ??" ou bien "Qu'est-ce qu'il fumé, celui là? Ça doit être de la bonne... ".

Et comme je l'ai déjà dit, ces gens, eh bien, outre leur consommation au moins occasionnelle d'opium, ils sont surtout ivres de leur propre pouvoir. Le pouvoir, c'est une drogue très corrosive, qui peut dévorer l'âme entière de n'importe qui, ce n'est qu'une question de temps et de dosage.

La République Islamique est ivre de pouvoir.

C'est souvent une énigme, pourquoi certaines personnes se comportent comme elles le le font, ou disent les choses qu'elles disent, de façon complètement imprévisible. Dans leur cas, ce que vous voyez, ce sont les effets d'un pouvoir incontrôlé.

Hier par exemple, le procureur général a dit en conférence de presse quelque chose du genre : "La police des mœurs a été fermée depuis l'endroit même où elle a été fondée", que le monde entier a décidé d' interpréter comme "la police des mœurs a été fermée" parce que bon, le gars a prononcé les mots, après tout!

Mais ce n'était pas ce qu'il voulait dire.

Si vous étiez ivre du même breuvage que ces gens, vous l'auriez entendu comme ceci : " Les policiers sont des faibles et des mauviettes. Ils auraient dû pouvoir faire fonctionner la police des mœurs, même alors qu'ils étaient occupés à réprimer les émeutes. "(Ils appellent les manifestations des émeutes).

Quoi qu'il en soit, les médias occidentaux sont massivement tombés dans le panneau. Ils ont traduit comme ça les arrangeait, trop heureux d'avoir un gros titre aussi sexy que" abolition de la police des moeurs" à afficher en Une.

D'ailleurs je ne comprend pas pourquoi les journalistes continuent à utiliser cette expression... J'aurais préféré qu'ils utilisent la traduction littérale de "Police de sécurité morale", parce que cela signifie plus clairement encore qu'ils prétendent garder les gens "en sécurité", que grâce à eux les gens sont "protégés", oui, protégés contre les cheveux et les seins des femmes.

C'est une si belle journée enneigée, ici à Téhéran, avec de gros flocons de neige qui tombent très lentement, et puis il y a cette bande de hooligans sous crack, qui attendent de faire couler le sang du peuple.

Plutôt que de diffuser partout les mensonges du régime, ce qui équivaut à littéralement tendre un mégaphone à ceux qui nous baîllonnent, je rêve de médias qui choisiraient de parler de ce qui se passe vraiment ici, en Iran.

Aujourd'hui, en Iran, malgré plus de 500 morts (dont plus de 60 enfant), malgré les risques devenus totalement explicites, non seulement pour les manifestants, mais même pour ceux qui expriment simplement leur sympathie pour ce mouvement sur les réseaux sociaux, malgré, donc, le torrent de violence aveugle que le régime a abattu sur nous, simplement pour bien nous faire rentrer dans le crâne, à coups de matraques s'il le faut, que "nous n'avons pas tué Mahsa Amini, elle a fait une crise cardiaque", malgré tout cela, nous allons descendre dans la rue tout à l'heure, et réclamer, inlassablement, la fin de la République Islamique.

Ça, ce serait de l'information. Ça, ce serait du journalisme.

Lecteurs, auditeurs, spectateurs du monde libre, réclamez de vos médias le respect qui vous est du, ne vous laissez pas manipuler, exigez la vérité.

Sur l'Iran comme sur le reste, vous méritez la vérité.

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