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Billet de blog 7 janv. 2023

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Urgence Iran : l'Histoire a-t-elle le hoquet ?

Retour sur les deux nouvelles exécutions qui ont eu lieu aujourd'hui, avec une nouvelle perspective, et un regard dans le sinistre rétroviseur des bourreaux de la République Islamique.

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Bonjour à tous, 

J'ai plusieurs textes en provenance d'Iran dans les tuyaux, c'est à dire en cours de traduction et de mise en forme mais j'ai décidé d'adopter une autre perspective pour aujourd'hui: je vais parler pour moi- même. 

Enfin plus exactement, j'ai décidé de tricher un peu, et de ne pas m'exprimer en tant qu'iranienne qui voit de loin son peuple et ses proches sombrer dans un puits de violence et de silence de plus en plus profond et obscur.

Non, je voudrais oublier quelques minutes que ce sont les gens que j'aime qui vivent ce quotidien, que je parle cette langue, que je porte l'héritage comme les stigmates de ce pays, que j'y ai mon nom sur une boîte aux lettres et une parcelle réservée où être, un jour, mise en terre.

Oublions tout cela. Aujourd'hui je suis comme vous. Une consommatrice occidentale de médias francophones (et anglophones, sinon ça devenait trop compliqué de trouver de quoi donner corps à cet article, j'avoue), et voilà, je me mets à votre place et je me dis, "que s'est il donc passé en Iran aujourd'hui ?" .

Sarah Shoghi

En Iran aujourd'hui, donc, deux nouveaux manifestants ont été exécutés.

Je suis à titre personnel fermement opposée à la peine de mort dans tous les cas, mais je crois que même des partisans de la peine de mort, et parmi ceux là, même des gens qui douteraient de l'innocence absolue de ces deux jeunes gens, ne pourraient pas accepter la légitimité de leur arrestation, de leur procès et de leur peine.

Les informations sont là, disponibles sur l'internet mondial, listées et vérifiées par diverses organisations indépendantes de défense des droits de l'homme et associations de juristes et avocats. Il suffit de creuser un peu. Même avec un anglais rudimentaire, on trouve. 

Il est impossible d'être dans le camp du bien, et de comprendre, même à moitié, l'assassinat de ces deux jeunes hommes dont le seul crime avéré est d'avoir manifesté contre la République Islamique, aux cris de "Femme Vie Liberté".

Ces deux hommes ont été enlevés à leur vie et à leur famille, torturés physiquement et psychologiquement (et pour l'un d'eux, harcelé sexuellement) pour leur arracher des aveux (ils étaient accusés d'avoir tué un milicien). Ils ont été privés du droit de choisir un avocat pour les défendre, tout comme du droit de contester leurs condamnations.

L'un d'eux était un travailleur adulte d'origine très modeste, orphelin depuis son plus jeune âge.

L'autre était un tout jeune champion de karaté multimedaillé dont les parents ont diffusé une vidéo où ils supplient le gouvernement d'épargner leur enfant (cette vidéo avait été sous titrée en anglais et diffusée sur des chaînes occidentales).

Tous deux avaient été "parrainés" récemment par des parlementaires de plusieurs pays européens qui relayaient abondamment leur calvaire, et interpelaient bruyamment, sur les réseaux sociaux et par courriers directs, le gouvernement iranien tout comme leurs propres dirigeants, pour alerter sur et protester contre les conditions de leur condamnation. De nombreux artistes et auteurs avaient pris pour eux la plume et le crayon. 

Tout cela, je l'ai vu et lu en anglais et en français (et même en italien et en allemand), sur Twitter, Instagram, Facebook, la presse en ligne et des émissions grand public comme "c'est dans l'air", "c'est ce soir", ou "quotidien".

Ce n'était pas en Une, en prime time ou en "trend", mais on pouvait trouver les infos, en cherchant un peu. Peut-être même juste en tapant "Iran" dans l'onglet "actualités" de Google. C'était là, disponible, depuis des semaines. 

Et puis voilà, ce matin, ils étaient morts.

Le message du régime est clair: nous savons qu'ils sont innocents, nous savons que vous savez qu'ils sont innocents, nous savons que vous savez que nous savons qu'ils sont innocents.

 Et nous les pendons quand même, parce que nous le pouvons.

C'est important cette idée, là : "nous pouvons le faire". Les gens du régime aiment l'employer. Je l'ai moi-même entendue plusieurs fois, dans ma jeunesse.

Mais je m'égare. On a dit que j'étais une lectrice française lambda aujourd'hui, alors je citerai plutôt le témoignage publié ce matin par le magazine l'Important (je crois, il faut que je vérifie. En tous cas c'était en français, sur twitter), où une femme iranienne résidant légalement en France se voyait menacée au téléphone par un agent de la RI, en raison de son implication dans les mouvements de soutien à la révolution, mais ici, en France. Quand la dame insiste qu'elle n'a rien fait de mal au regard du droit français, le type la menace de mettre son père, sa mère et sa sœur à Evin (alors qu'eux n'ont rien fait du tout) . Lui aussi, il le dit: "nous pouvons faire ça".

Aujourd'hui devant l'ambassade à Paris.

La République Islamique le dit et le répète: nous pendons les ouvriers et les athlètes, nous torturons les chanteurs et les journalistes, nous violons les bloggeuses et les lycéennes, nous emprisonnons les cuisiniers et les actrices, nous kidnappons les vivants comme les morts, parce que nous le pouvons.

Il n'y a pas d'autre lecture à faire de ce qui s'est passé aujourd'hui. La République Islamique ne négociera avec personne, elle ne réformera rien du tout et ne reculera sur aucun front. Liberté d'expression, corruption, Hijab obligatoire, apartheid de genre, discrimination sociale, religieuse ou ethnique, implication politique, logistique, idéologique et financière dans des entreprises terroristes, obstruction à la justice, chantage au nucléaire, prises d'otage, il n'y a littéralement aucun de ces fronts qui ne laisse entrevoir la moindre lueur d'espoir.

Ce régime ferme toutes les portes et ne s'embarrasse même plus de discrétion. Il les claque. 

Peut-être, alors, ayant compris cela, le lecteur occidental lambda sera-t-il plus réceptif à d'autres catégories d'informations, un  peu moins "jetables" et instantanées, mais tout aussi aisément accessibles que celles que lui imposent ses médias globalisés et uniformes. 

Par exemple, aujourdhui, sur l'instagram de Marjane Satrapi, Iranienne, certes, mais clairement devenue "mainstream" et largement populaire en occident ou en tous cas en France depuis le succès de Persepolis (BD et film d'animation à la fois magnifiques et très accessibles), il y avait des extraits d'un film de 2014, "ceux qui ont dit non".

Les prisonniers étaient emmenés (pour être exécutés) et les minibus revenaient vides

Ce film montre notamment des témoignages concernant les exécutions de masse de prisonniers politiques (principalement des Mudjahedin du peuple et des Communistes) sur ordre de l'ayatollah Khomeyni (premier Guide de la Révolution et donc prédécesseur de l'actuel Guide Suprême Ali Khamenei), vers la fin de la guerre contre l'Irak, en 1988.

Et quand je suis revenu, tous les corps étaient étendus là.

Les sous-titres sont en anglais mais il est assez simple de voir que, si les victimes n'ont pas le même profil (celles d'aujourd'hui sont presque toutes de simples citoyens non politisés) , les méthodes n'ont pas changé, et les bourreaux, eux, sont bien les mêmes. 

Et quand je dis les mêmes, ce n'est pas une figure de style. Certes, le guide Suprême a changé (ne vous laissez pas tromper par l'apparente homophonie, comme certains créateurs de contenus peu rigoureux qui croient que le dictateur actuellement en place est le même que celui qui a bouté le Shah hors d'Iran il y a 44 ans. Certes, la haine, ça conserve, mais quand même, ça ferait vieux) mais certains protagonistes de 1988 sont encore bien présents, et au plus haut niveau de l'état. 

Par exemple, l'actuel président Raïssi, qui était encore surnommé le boucher ou l'exécuteur à l'époque où sa candidature a la présidence a été validée par le guide suprême. Les lecteurs français ont pu lire son portrait dans le numéro spécial du magazine "M", vendu avec le Monde du dimanche, en décembre. Encore une fois, facile à trouver. 

Il était déjà là, et déjà à l'époque (il n'avait que 19 ou 20 ans), il était prêté à exécuter la jeunesse de son pays, par centaines, et sans états d'âme, comme du bétail contaminé. 

Et c'est avec ce même homme, enrichi de 44 années de plus dans les hautes sphères du fascisme à l'Iranienne, que nos dirigeants entendent aujourd'hui continuer de parlementer ? 

N'avons nous donc rien appris de notre propre histoire ? 

Cet article est loin d'être un panorama exhaustif de ce qui s'est passé en Iran aujourd'hui, il n'est que le résultat d'un unique et furtif coup d'œil à cette actualité depuis le point de vue d'un lecteur français moyennement informé mais de bonne volonté. 

Je me suis mise à votre place, et maintenant je vous laisse décrypter ces quelques captures d'écran du film documentaire dont je parlais plus haut, peut-être que cela vous donnera envie de chercher plus loin, et de comprendre l'urgence. 

La République Islamique a baissé le rideau de l'internet sur ses crimes d'aujourd'hui, mais nous ne sommes pas démunis, nous avons avons les témoignages que d'autres ont laissés pour la postérité. Regardez, lisez, écoutez. Pleurez avec eux si nécessaire. 

Il se passe la même chose et pire, dans les prisons et les rues de l'Iran d'aujourd'hui. 

Allons nous fermer les yeux et réaliser un documentaire avec les survivants, en 2046?

Ou bien avons nous compris la leçon ?

Extrait d'un article sur le film
Il était 5h du matin, on a trouvé (la tombe) avec une lampe torche
C'était juste de la terre et des gravats, ça ne ressemblait pas à ça.
J'ai du creuser avec mes mains, c'était pas si profond
Quand j'ai vu un coin de sa chemise j'ai su que c'était lui (mon fils)
Ensuite nous avons découvert une fosse commune à côté
Toutes les mères ont commencé à crier et à creuser avec leurs doigts
Soudain vous entendiez "ici c'est Hossein" ou "là, c'est Mohsen"
Mais il a fallu les recouvrir quand des gardes ont approché

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