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Billet de blog 8 déc. 2022

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Voix d'Iran - Que Faire ? Et quel destin pour une révolution sans leader

Comme la chaise de Jafar Panahi lors des festivals auxquels la République Islamique n'a pas permis qu'il assiste, nous choisissons de laisser cette place inoccupée, sinon par une petite pancarte avec le nom de code « Mahsa ».

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Que faire ? 

Ok, alors maintenant il se passe quoi ? 

Ou comme dirait Lénine " Que faire?"

C'est une question récurrente qui ne cessera sans doute jamais d'être posée. 

Les gens n'arrêteront jamais de  demander ce qu'ils doivent faire. 

Je pense que cela pourrait être utile d'organiser à nouveau nos pensées.

Comme une sorte de nettoyage de routine, où vous remettez tout à la bonne place dans les placards et les tiroirs. 

Alors voilà, selon moi, ce que nous devons faire:

-nous devons réaliser que la République islamique est un gouvernement criminel.

-nous devons réaliser que ce régime ne va pas s'améliorer.

-nous devons réaliser que ce régime n'est pas seulement mauvais pour le peuple iranien, mais mauvais pour tout le monde.

-nous devons réaliser que la République islamique est un système fasciste.

-nous devons réaliser que ce soulèvement est une révolution.

-nous devons comprendre qu'il s'agit d'une révolution des femmes.

-nous devons réaliser que les hommes ne sont pas pour autant inactifs dans cette révolution des femmes.

-nous devons comprendre qu'un échec de cette révolution, ne serait pas seulement l'échec de certains Iraniens. Ce serait un échec bien plus grand que cela. L'échec d'une certaine conception de l'humanité. 

Et quelque part dans cette liste, je voudrais souligner que je pense que les pires crimes de la République islamique sont ses crimes contre l'environnement. 

La république islamique a de nombreux talents, tous sinistres, mais je crois qu'aucun d'entre eux n'est plus dangereux pour l'humanité que sa capacité à assécher les lacs et les rivières, à détruire les habitats des animaux, à déclencher des feux de forêt, à ruiner les écosystèmes marins, et bien plus encore.

Symboliquement, cela signifie que ces gens s'en prennent littéralement à l'idée même de la vie. 

Les mots femme et liberté dans le slogan de notre révolution sont sans doute, intuitivement, clairs pour tout le monde. Il est maintenant de notoriété publique que notre révolution se bat pour les femmes, et pour la liberté, mais il est peut-être moins évident pour les occidentaux que nous nous battons aussi pour la vie, contre un régime qui glorifie et répand la destruction et la mort, partout et sous toutes ses formes.              (note de la traductrice: je crois que c'est le chercheur Farhad Khosrokhavar qui parle de thanatocratie, pour ceux qui veulent creuser davantage cette idée) 

C'est simultanément contre l'apartheid de genre, contre l'oppression et contre la culture de la mort que le peuple d'iran se dresse aujourd'hui comme un seul homme (on devrait dire aujourd'hui "une seule femme") et marche vers l'ennemi tel une armée sans arsenal ni généraux. 

Comment ça marche d'être une révolution sans chef ? Eh bien, c'est  insécurisant mais je dois dire qu'on s'y fait. Ici en Iran, nous avons développé une certaine allergie envers les dirigeants, chefs et guides. 

Cela fait plus de quarante ans que nous en avons un "suprême", et même ce modèle là n'a pas fonctionné, alors on n'est pas pressés de le remplacer. 

Nous préférons nous en passer pour l'instant. A terme, quand il y aura au moins un peu de liberté d'expression, et que nos vrais héros seront libérés de prison, alors nous parlerons de ce genre de choses. 

Jusque-là, pas de dirigeants, chefs, leaders ou guides s'il vous plaît, nous allons gérer. Nous avons réussi jusqu'ici, et nous allons gérer la suite aussi. 

C'est un travail d'équipe. Chaque membre de l'équipe doit connaître sa propre place, et nous acceptons tous que celle de leader reste vacante. 

Comme la chaise de Jafar Panahi lors des festivals auxquels la République Islamique n'a pas permis qu'il assiste, nous choisissons de laisser cette place inoccupée, sinon par une petite pancarte avec le nom de code "Mahsa". 

Est-ce que j'oublie quelque chose ?

Ah, oui, les médias étrangers.

Les médias étrangers ont attendu 40 jours avant de réaliser ce que nous savions déjà au moment où nous avons vu la photo de Jina (Mahsa) Amini dans ce lit d'hôpital, avec sa bouche intubée et ses yeux fermés pour toujours. 

Médias étrangers, vous êtes vraiment lents ! Et tant qu'on y est, n'oubliez pas que les Iraniens qui ont quitté l'Iran depuis plus d'une semaine, et a fortiori ceux qui n'y ont pas mis les pieds depuis plus de 43 ans, ils ne savent pas vraiment ce qui se passe. Je sais bien que ce sont eux qui peuvent vous parler, et pas les autres. Mais n'oubliez pas que la raison pour laquelle vous n'entendez pas beaucoup les autres, c'est parce que nous risquons de graves conséquences à chaque fois que nous prenons simplement contact avec le monde libre.

Quoi d'autre? Eh bien, nous avons essayé de convaincre les pays du monde libre de fermer au moins une ambassade, et personne n'a voulu le faire jusqu'à présent. 

Ok, donc, vous voulez vous retrouver avec un nouveau flux de réfugiés en fait ? Vous savez combien nous sommes ? Même si le régime parvient à nous décimer, il n'aura jamais assez de grues pour pendre 90 millions d'iraniens. Vous êtes sûrs de vouloir nous mettre tous sur les routes de l'exil ? 

Je me demande vraiment à quel moment quelqu'un fermera une ambassade. Allez vous attendre trois ans, comme en Syrie ? 

Après tout ce temps à subir, nous avons appris et nous sommes familiarisés avec les ficelles et les inconvénients de la république islamique. Et aujourd'hui nous pensons qu'elle n'a plus de nouvelles cartes à jouer: nous avons tout vu.

Les mêmes astuces continueront de se répéter, mais elles n'ont pas eu trop d'effet au départ. Pourquoi en auraient elles davantage ? Ils chercheront simplement à nous avoir "à l'usure". 

Les manifestations dans les rues se poursuivent. Les grèves sont très suivies. Les écoles et les universités sont plus mobilisées qu'elles ne l'ont jamais été, et le tourbillon de la révolution attire de plus en plus de gens, il semble qu'il ait pris sa propre vie, son propre élan, que personne ne contrôle ni ne dirige. 

Il est difficile de voir où il va, mais une chose est sûre, il ne va certainement pas "en arrière" .

Alors, « que faire ? ». À mon humble avis, il y aura une sorte d'onde sinusoïdale de pression sur le système, qui sera confronté à un nouveau niveau de difficulté, plus élevé à chaque fois. 

L'atmosphère économique qu'ils ont créée  ne tiendra sans doute pas très longtemps. Le gouvernement pourrait bientôt ne plus être en mesure de se permettre ses propres stratégies économiques. 

La république islamique ne peut pas du tout se permettre ses propres stratégies sociales... et pourtant, elle ne les change pas. Le résultat est une faillite complète en termes de crédibilité sociale et de soutien. Est ce qu'ils vont foncer dans le mur de la même façon sur le plan économique ? 

Ou bien, qui sait ? Peut-être que soudain quelqu'un dira "nous allons fermer notre ambassade en Iran. Et nous expulserons leurs représentants criminels de notre pays !"et cela déclenchera une nouvelle vague d'actions, et cela nous fera gagner du temps, et donc des vies, dans notre chemin vers l'inéluctable. 

Peut-être que, maintenant que les femmes d'Iran sont les héroïnes de l'année du magazine TIME, les médias étrangers auront un discours plus tranché... 

Vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais nous le savons tous ici: la République islamique a vraiment peur des médias occidentaux et y est sensible. Ils sont très investis dans la façon dont les médias occidentaux agissent et réagissent. Ils ont des services entiers dans plusieurs ministères dont la seule tâche est d'influencer les médias étrangers.

Peut-être, qui sait, on peut bien rêver, peut-être qu'avant la fin de l'hiver, cette vie d'horreur sera terminée. 

Quoiqu'il en soit, permettez-moi de le dire de cette façon triviale, car à mon avis la réponse à cette question récurrente de l'histoire est toujours la même :

-         Que faire?

-         Quelque chose!

La réponse n'est jamais "Rien".

 L'expérience nous l'a montré : il ne faut jamais "attendre et voir ce qui se passe". 

Pour reprendre les mots de Howard Zinn, qui n'était pas la moitié d'un militant, en plus d'être un historien américain majeur: "vous ne pouvez pas être neutre dans un train en marche."

Ou alors, comme disait quelqu'un que je connaissais bien : "ne mettez jamais votre moteur au point mort, quand la voiture est en mouvement" .

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