La scène d'ouverture de On Falling montre l'entrée des ouvrières et ouvriers dans une usine - en l'occurrence un entrepôt géant, situé dans une zone industrielle, en Écosse. Mais la sortie de l'usine n'est pas filmée par Laura Carreira. Ce n'est probablement pas un hasard. Le dispositif se referme comme un piège : personne n'en sortira vraiment. Hors de l'usine, on y est encore.
C'est précisément d'enfermement que parle le film, en s'attachant plus particulièrement à une ouvrière, immigrée portugaise, Aurora. La caméra la suit, épouse ses mouvements, comme chez les frères Dardenne. Aurora est enfermée par ses gestes. Ils délimitent un espace dont elle ne sort pas - en dehors d'une échappée ponctuelle. Laura Carreira les enregistre avec précision. Leur répétition structure le récit, l'inscrit dans une temporalité circulaire qui renforce l'effet d'enfermement - à peine tempéré par des micro-variations dans les mouvements opérés par Aurora dans les rayons où se situent les colis qu'elle doit mettre dans son chariot après les avoir scannés.
On Falling est ainsi construit comme une succession de plans récurrents, jamais tout à fait identiques mais reprenant la même structure. Le montage juxtapose les plans dans l'entrepôt et ceux qui la montrent en salle de pause. Le plan fixe sur Laura en train de consulter ses messages sur son téléphone portable succède à la caméra fluide qui la suivait dans les rayons. Les scènes de pause sont répétées selon un même axe de prise de vue. Laura est ensuite filmée dans la chambre de sa colocation et dans la cuisine commune. L'effet produit est à la fois celui d'une répétition et d'une continuité : il n'y a pas de séparation nette entre le travail et le hors-travail, l'un contamine l'autre pour reprendre l'expression de Ludovic Lamant lors d'une rencontre avec la cinéaste et le sociologue David Gaborieau, à Paris.
L'hétéronomie radicale qui caractérise l'existence de Laura se double d'une grande vulnérabilité matérielle. L'argent est un autre motif du film. On ne le voit pas, c'est un fluide abstrait : l'argent qui manque, l'argent que l'on doit. Son défaut menace l'intégration fragile à la communauté. En abordant ce que fait aux existences précaires le besoin d'argent, Laura Carreira se rapproche de Bresson. Comme lui, elle maîtrise l'art de l'ellipse. Un plan suffit à rendre la vulnérabilité matérielle d'Aurora et le risque de sa mise au ban. C'est celui d'une coupure de courant. Elle est sous la douche, hors-champ. La caméra filme sa chambre soudain plongée dans l'obscurité. Des voix se font entendre, à l'extérieur, ce sont celles des colocataires. On comprend qu'elle n'a pas versé sa contribution aux dépenses d’électricité. Elle a manqué aux obligations de la vie collective. Le danger de l'isolement la menace et on en pressent la gravité, dans cet infra-monde qui est celui des damnés de la terre.
La mort n'entre pas dans le champ mais c'est un horizon du film. Elle surgit de façon inattendue, brutale, dans une conversation. Elle se réduit à une chaise dont l'occupant a changé dans la salle de restauration collective. Un visage dont on se souvenait vaguement, d'où était venu un sourire auquel on avait répondu et que l'on ne retrouve plus. La mort est ce dont on ne doit pas parler, ce que l'on se cache, à soi-même mais surtout aux autres. Le scandale n'est pas pas où on l'aurait pensé. On meurt de désespoir dans ces usines à colis, tout le monde le sait. C'est le montrer qui est intolérable.
Dans le dernier plan du film - une respiration - , la sortie de l'usine a bien lieu mais elle est symbolique. C'est une panne d'électricité d'une tout autre portée que la précédente : elle a lieu dans l'atelier, mis à l'arrêt. Elle libère les ouvrières et ouvriers, les délivre de la prison du geste : le geste subi devient geste choisi. Le geste prescrit devient geste gratuit. Le silence qui accompagne la chorégraphie appartient désormais aux hommes et aux femmes de l'entrepôt. Tout le monde rit. C'est un plan très beau, plein d'un espoir dont on a besoin. Il célèbre la victoire des êtres humains sur l'oppression technico-économique.
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