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Billet de blog 8 avr. 2020

La planification de l'incompétence

Ce ne sont pas les accusations qui manquent depuis ces dernières semaines, concernant le peu de préparation patent du gouvernement d’Édouard Philippe face à la pandémie du COVID−19. Et, à l’évidence, elles sont justifiées. Mais reprenons depuis le début. Avant le confinement, avant les polémiques, avant les applaudissements tous les soirs à 20h. Qu’avions−nous alors ?

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« Nous ne sommes pas préparés ». « Il y a eu du retard sur la prise de décision s'agissant du confinement ». « Le scandale des masques ». « Nous avons eu des consignes contradictoires »…

Ce ne sont pas les accusations qui manquent depuis ces dernières semaines, concernant le peu de préparation patent du gouvernement d’Édouard Philippe face à la pandémie du COVID−19.

Et, à l’évidence, elles sont justifiées.

Mais reprenons depuis le début. Avant le confinement, avant les polémiques, avant les applaudissements tous les soirs à 20h. Qu’avions−nous alors ?

Nous sommes le 5 Décembre 2019. Peu après l’annonce du projet de loi sur la réforme des retraites, la riposte syndicale retentit : grèves, blocages, occupations, manifestations. La bataille médiatique, politique et judiciaire fait rage, dans la rue comme sur les plateaux de télévision. Il ne se passe pas un jour en France sans que des dizaines de manifestations, pour beaucoup réprimées dans la violence, éclatent aux quatre coins du pays. Paralysie des transports, blocages de dépôts, occupations de centres commerciaux, de sièges sociaux comme de permanences des élus LREM…

Cette réforme fuit de tous les côtés : conflits d’intérêts majeurs des rapporteurs de la loi ; décoration étatique du patron de Blackrock France ; tromperies sur les cas d’études de la loi présentés à la presse − pour ne pas parler de mensonges ;  prétentions d’universalité, censée justifiée la réforme, qui se révèle n’être qu’une façade dont le gouvernement ne fait en réalité peu de cas, du moment que les systèmes de « points » et « d’âge pivot » sont en place, et avec eux leur cortège de régressions sociales d’une rare ampleur.

Même le Conseil d’État, que personne ne soupçonnera de dérive gauchisante, émet alors de sérieux doutes quant au bienfondé d’une réforme ainsi menée.

Personne ne le niera, ces mois de décembre et de janvier ont été marqués par la contestation sociale, fruit des longs mois d’action des Gilets Jaunes, enfin rejoints par les syndicats.

Oh, ce gouvernement n’a rien cédé, non. Investi du « Projet » de son président, qui deux ans plus tôt affirmait pourtant ne jamais toucher à l’âge de départ à la retraite ni aux pensions, il n’a pas cédé d’un pouce, que ce soit face aux cris de colère et de désespoir, ou aux contre-propositions pourtant solides du monde syndical et politique.

Ce gouvernement n’a rien cédé, une armée de législateurs aux ordres, prêts à voter leur confiance plus qu’aveugle à l’exécutif, et une armée tout court, de terrain elle, suréquipée de LBD, de grenades et de gaz lacrymogènes, prête à faire taire toute contestation populaire.

Aucune place à l’improvisation de ce côté-là de la barricade : un préfet de Gironde, connu pour son « efficacité », dépêché sur Paris afin de mater les résistants, une IGPN dont on sait maintenant qu’elle ne servait que de caution à une police libérée de toute retenue, le tout couvert par un ministre de l’Intérieur prêt à accuser de terrorisme tout opposant politique à son gouvernement.

Après plus de 60 « actes », inlassablement chaque samedi depuis le 17 novembre 2018, il n’y a pas eu de pénuries. Ni de personnels, ni de matériels. Tout est organisé, planifié, anticipé, l’argent « magique » surgissant à la moindre requête des syndicats des Forces de l’Ordre.

Qui peut encore accuser ce gouvernement d’incompétence ?

Car d’incompétence, il n’y a pas.

Mépris, cynisme, mensonges, oui. Mais incompétence, non.

Mais reprenons donc le cours des évènements, après ces deux mois de perturbation générale. Nous sommes maintenant au mois de Février. Le débat parlementaire sur la loi de réforme des retraites est censé commencer, toujours sous la pression de la rue.

L’opposition législative, LFI et GDR pour ne pas les nommer, fait son travail, usant de tous les moyens à sa portée pour alerter l’opinion publique, pour alerter les autres groupes parlementaires, et qui sait, peut-être quelques députés de la majorité qui se seraient sincèrement laissé abusés par des rapports lacunaires et opaques.

Des milliers d’amendements sont proposés, ralentissant inévitablement le débat, comme lors de toute étude de projets de loi controversée sous la Vème République. Les élections municipales arrivent à grands pas, et la côte de popularité du gouvernement dégringole chaque jour un peu plus, son fameux projet de loi suppléant dans les esprits jusqu’au scrutin pourtant proche.

Quoi de plus stratégique que de laisser décanter un temps, de laisser « l’Assemblée faire son travail », avec l’assurance de toute façon qu’à terme, tout ceci soit adopté en bonne et due forme ? Certes, cela n’aurait pas suffi à renverser un cours électoral perdu d’avance, mais au moins cela aurait-il pu l’atténuer.

Mais, non. Édouard Philippe met le pied sur l’accélérateur et déclare que la réforme sera adoptée, avant le premier tour des municipales.

La réaction ne se fait pas attendre : LREM devient un parti radioactif, cette réforme compliquant à souhait toute alliance potentielle de ses candidats aux mairies. Candidats qui ont pour la plupart relégué honteusement leur étiquette politique à de tous petits caractères en bas d’une affiche…

C’est la goutte d’eau qui met le feu aux poudres : candidats, élus, ministres, et même jusqu’au président en personne, plus aucun ne peut se déplacer dans l’espace public sans une solide escorte, et surtout sans qu’on vienne vertement leur demander des comptes en public.

Encore une erreur politique, donc. Ou peut-être pas ?

Ô miracle : le coronavirus s’avère bien plus grave que tout ce qu’on en a dit jusque-là.

Des gens sont malades, gravement, d’autres meurent. L’heure n’est plus à la polémique, aux chamailleries législatives. Nous avons autrement plus important à combattre.

Nous sommes le 16 mars, et le pays est en guerre. C’est l’union nationale face au danger.

Fin de la discussion.

Que conclure de tout ceci… ? Le « COVID−19 », un complot du gouvernement pour faire taire la polémique ? Non, bien sûr.

C’est un peu plus compliqué que ça.

Mais en y réfléchissant un peu, certains choix, certains propos du gouvernement laissent pour le moins pantois.

Pourquoi ne pas avoir anticipé la pénurie de masques, alors que l’OMS le criait sur tous les toits ? Et pourquoi avoir prétendu que la France en avait commandé ?

Pourquoi cet empressement à passer, en force, cette réforme des retraites plus qu’impopulaire, qu’aucune urgence économique n’exigeait, ni aucune promesse du candidat Macron ? Et pourquoi avant le premier tour des municipales, ce qui n’avait aucun sens politique, et encore moins stratégique ?

Pourquoi avoir détourné un conseil des ministres, dédié à la pandémie, pour y placer incognito la décision d’un 49.3 en vue de faire passer cette réforme ?

Et à l’aune de ce que nous avons appris après-coup, pourquoi avoir exigé de l’ex ministre de la Santé qu’elle taise toute cette impréparation ?

Ce gouvernement a montré qu’il savait être organisé et planificateur. Il n’y a aucune raison de croire que ses techniciens aient tout à coup abandonné toute raison sans un vrai motif valable.

De motifs, il y en a sans doute plusieurs, mais il est difficile de ne pas envisager parmi ceux-là celui d’un calendrier méthodique d’une pandémie calamiteusement mais sciemment mal gérée, dans le but d’effacer une ardoise incroyablement lourde de déni de justice sociale, de déni de démocratie, et de violences policière et judiciaire, plombant la gouvernance par une révolte générale alors qu’à peine la moitié de son mandat ne s’est écoulé.

Aujourd’hui, 8 Avril 2020. Depuis le confinement, et l’effondrement économique inévitable qui en découle, d’autres lois sont passées, elles-aussi sous le sceau de l’urgence, sanitaire cette fois : réduction des libertés, destructions des derniers droits des salariés, abondements majeurs d’aides pour les entreprises…

Une loi d’urgence nous dit-on. Temporaire. Destinée à répondre à l’urgence, et uniquement à elle.

En son temps, le terrorisme fut le prétexte lui aussi à de telles lois « temporaires » d’exception.

De temporaires, elles sont passées à prolongées. Et de prolongées, à permanentes.

Quels terroristes avons-nous arrêté avec ces lois ? Principalement ceux-là même que qualifie notre ministre de l’Intérieur quand ils bloquent les rues ou les transports en guise de protestation. Étaient-ce à ces terroristes−là que pensaient les #jesuischarlie de 2015 ? Rien n’est moins sûr…

Curieusement, cette « loi d’urgence sanitaire » ne prévoit rien d’autre que des applaudissements et des appels aux dons pour son organe principal de lutte. Mieux : rien n’arrêtera son inéluctable « modernisation » (comprendre : nouvelles suppressions de lits et de personnels), pas même un dangereux virus oriental.

L’hôpital public ne serait-il qu’une cause accessoire ? Difficile là encore de plaider l’incompétence.

En conclusion : méfions-nous. Si la préméditation n’allait peut-être pas jusqu’à profiter de cette pandémie pour sabrer les droits et les libertés, l’opportunisme pourrait bien avoir pris le relai.

Rappelons-nous que si nous manquons de masques, les stocks de lacrymo, eux, se portent à merveille.

Le COVID−19 pourrait bien porter un gilet jaune à l’avenir…

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