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Billet de blog 13 juin 2020

Ne parlez pas de répression

« Ne parlez pas de répression, de violences policières, ces mots sont inacceptables » (Emmanuel Macron, le 7 mars 2019) « Moi je ne connais aucun policier, aucun gendarme, qui ait attaqué des gilets jaunes » (Christophe Castaner, le 14 janvier 2019) Les violences policières, ça n’existe pas ?

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« Ne parlez pas de répression, de violences policières, ces mots sont inacceptables »

(Emmanuel Macron, le 7 mars 2019)

« Moi je ne connais aucun policier, aucun gendarme, qui ait attaqué des gilets jaunes »

(Christophe Castaner, le 14 janvier 2019)

Les violences policières, ça n’existe pas.

Les Forces de l’Ordre font leur travail, elles protègent la population. Si vous n’avez rien à vous reprocher, vous ne serez pas inquiétés.

Des phrases de bon sens, aisément admises et acceptées. Allez donc essayer la dictature si vous n’êtes pas content ! comme nous l’a conseillés notre président. La France est une démocratie : la preuve, c’est que nous avons le droit de voter. Il est donc inacceptable de parler de violences policières.

CQFD.

Mais dans ce cas, pourquoi ? Pourquoi ces rumeurs, ces accusations, en provenance tout d’abord des banlieues, pendant des années, puis des militants syndicaux, puis des Gilets Jaunes, puis des gens, lambdas, qui étaient simplement là pour manifester pour le climat, ou témoigner leur attachement à l’hôpital public… ? Pourquoi ?

Tous des menteurs ? Tous des délinquants ? Tous des terroristes ?

Pendant longtemps, ces problèmes n’ont pas franchi les murs des cités de banlieues de quelques grandes villes, ces « territoires perdus de la République » où il ne faisait pas bon se rendre, et sur lesquels le point de vue de quelques grandes chaines de télévision suffisait amplement à s’en faire un avis.

Et puis, qui étaient-ils pour parler de violences policières, quand eux-mêmes caillaissaient les Forces de l’Ordre ? Ces fameuses « racailles », dont Sarkozy allait nous débarrasser à grand renfort de karcher en 2007.

Non, ils n’avaient définitivement pas voix au chapitre. Les ministres, préfets et autres représentants de l’État nous expliquaient que leurs agents ne faisaient que leur travail, un travail difficile et ingrat, qu’il convenait de respecter et d’approuver. Si ces délinquants se plaignaient et jouaient les victimes, c’était pour échapper à des sanctions bien méritées après avoir troublé l’ordre public.

Quand bien même certains se révoltaient, mettaient leur banlieue à feu et à sang, on comprenait le pourquoi et le comment : les Gardiens de la Paix faisaient leur travail, et tout allait bien dans le meilleur des mondes.

Car enfin, les violences policières, ça n’existe pas voyons ! Pas chez nous ! Vous vous rendez compte sinon ? Nous avons voté pour un démocrate en 2017, par pour les fascistes du Front National ! Nous avons même fait un noble barrage républicain pour cela.

Non, ce n’est pas possible, ce n’est pas acceptable. Ce n’est pas ententable.

L’accepter, ça serait mettre le doigt dans un engrenage anxiogène, terrifiant, d’une telle violence pour notre psyché que nous préférons nous raccrocher à n’importe quoi pour continuer à y croire. À croire que tout va bien, et que tout cela est légitime et justifié.

Mais avec les années qui passent, et une technologie portative de plus en plus répandue, des gens se sont mis à filmer. À témoigner, images à l’appui. Des anonymes, des passants, des voisins, des « qui ne sont rien », et dont la parole n’a jamais été d’une grande valeur. Mais cette fois-ci ils n’avaient pas que leurs mots à apporter contre ceux – sacrés − de l’Institution. Ils avaient aussi des preuves.

Pour la première fois, on n’entendait plus que la parole des policiers, insoupçonnable par nature, contre celle de suspicieux fauteurs de troubles. Il s’agissait de faits, d’images et de sons.

Pire encore : les « délinquants », bronzés ou barbus, se sont vus rejoindre par des « blancs », des « européens », des « gens de chez nous ».

Par chance, les explications n’ont pas trainé : c’étaient de dangereux syndicalistes, des « blacks blocks », des agitateurs, des casseurs, des marginaux, des gens venus pour en découdre avec la police. Des gens qui profitent de manifestations – mouvement déjà suspect en soi ! – pour commettre des actes terroristes. Que ce soit casser les vitres d’un hôpital en 2016, ou en envahir un autre en 2019.

Tout allait bien, tout avait à nouveau une explication, compatible avec l’imaginaire collectif rassurant d’un monde juste et bien pensé. Un monde qu’on a défendu, que nos parents ont défendu. Un monde idéal auquel on se verrait mal renoncer pour quelques vidéos sorties de leur contexte.

Mais les images continuent de proliférer sur les réseaux sociaux, cadre dont elles finissent par déborder pour se retrouver dans les médias, d’abord écrits, puis télévisuels. Mais alors… la police serait-elle réellement violente ?

Non, ce n’est pas possible. Ça ne peut pas être possible. Il doit y avoir une explication.

Ah, nous l’avons trouvée, l’explication ! Ces manifestants, là, qui dégradent ! Et ces jeunes de banlieue, n’avaient-ils pas un casier judiciaire par hasard ?

On nous le confirme à la télé : ces vidéos amateurs sortent les situations de leur contexte. Les policiers sont violents, certes, mais c’est parce que ceux qu’ils interpellent ont enfreint la loi !

Ouf, tout va bien.

Mais posons-nous deux minutes pour faire le point.

Qu’est-ce que la Police, au fait ? À quoi sert-elle ?

Ou plutôt : à quoi sommes-nous persuadés qu’elle sert ?

N’est-ce qu’un vulgaire gang de rue, qui n’est là que pour bien rappeler à tous « qui est le plus fort » ? Comment est censée se passer une interpellation quand on suspecte un délit ? Le « délinquant » est-il censé recevoir un châtiment corporel immédiat ?

L’IGPN nous explique que les policiers ne font que leur travail, que leur réponse est toujours proportionnée. C’est sans doute que tout va bien alors.

Mais les images continuent de fuser. Les images continuent de parler. Le nombre de violences à expliquer devient incontrôlable, exponentiel. L’injustifiable devient de plus en plus délicat à justifier.

Comment expliquer ces lycéens de Mantes-la-Jolie à genou mains sur la tête sous la menace des flashballs ? Comment expliquer cette septuagénaire venue manifester poussée violemment lors d’une charge ? Comment expliquer ces dizaines de vidéos montrant des manifestants, pacifiques pour la plupart, se prenant un coup de tonfa, gazés, quand ce n’est pas éborgnés ou leur main arrachée ?

            Se poser la question de ce qu’ils auraient pu faire pour mériter un tel traitement est passer à côté du sujet. Car le sujet n’est pas celui-là.

La Police n’est pas un gang de rue. La Police n’a pas à « gagner », ni à se venger. La Police n’a pas à faire justice. Si un individu enfreint la loi, le devoir de la Police est d’interpeler cet individu.

Et son devoir s’arrête ici.

Qu’il soit manifestant, syndicaliste, délinquant multirécidiviste. Qu’il crie, qu’il insulte, que son casier soit vierge ou long comme le bras.

Son devoir. S’arrête. Ici.

Le reste concerne la Justice, comme dans toute démocratie qui se respecte. Et nous sommes en démocratie, hein ? Rappelez-vous les propos de notre Président.

La marmite commence à déborder, et la chape de plomb coulée dessus ne suffit plus à contenir la vapeur qui s’en échappe de partout.

Après des centaines de témoignages récoltés par le journaliste David Dufresne, après les mensonges d’État lors des manifestations contre la réforme des retraites, après la mort d’un livreur lors d’un contrôle routier, après les violences incroyables filmées à la volée dans les banlieues lors du confinement, après « l’affaire Camélia Jordana » et la réponse du ministre de l’Intérieur, dont on peut s’étonner de la vélocité avec laquelle il a répondu à une ancienne candidate de téléréalité, la « fois de trop » sera finalement venue de l’autre côté de l’Atlantique.

Une « fois de trop », qui coïncide avec le recueil de témoignages glaçants d’une police raciste, fasciste, ultra violente et assumée.

Une fois de trop qui coïncide avec l’interpellation de quatre jeunes Vitriots, insultés, intimidés, violentés et humiliés.

Ces mêmes jeunes, d’ici ou d’ailleurs, qui hurlent dans un désert médiatique confiné depuis des décennies en subissant ces traitements inacceptables aujourd’hui mis en lumière.

Nous faisons mine de découvrir tout cela aujourd’hui, mais c’est un quotidien pour eux depuis très longtemps.

Alors, comment avons-nous pu en arriver là ?

Le pouvoir capitaliste a besoin de sa police. Pas « d’une » police pour faire respecter les lois et assurer la sécurité de chacun, non. De sa police, prête à tout pour le défendre. Et eux, prêts à tout leur céder pour défendre leurs intérêts.

Après avoir pris en otage la presse, détenue faut-il le rappeler par une poignée de milliardaires aux intérêts pour le moins convergents, après s’être servis de ce pouvoir pour confisquer ce qui restait de démocratie, il leur faut mater les seuls lieux où s’exerce encore la contestation.

Arsenal législatif de la Vème République contre l’opposition parlementaire. Arsenal juridique contre les appareils politiques séditieux. Arsenal militaire contre les débordements dans la rue.

Ils leur doivent beaucoup à cette Police. Ils leur doivent tellement qu’elle peut d’ailleurs tout demander, jusqu’à l’immunité et l’impunité les plus abjectes. Car il ne leur reste plus que ça, le « dernier rempart », pour briser la révolte qui gronde, sans cesse alimentée par les inégalités et le mépris de ceux qui la leur inflige.

 Cette police a tous les droits. Et elle le sait.

Cette police qui vote à l’extrême droite, cette police qui veut en découdre avec « les noirs », « les arabes », « les gauchos ».

Le fait de « quelques extrémistes » pensez-vous ?

Hélas, ce n’est pas si simple. C’est l’ensemble du système qui permet l’existence et la pérennisation de cette situation. Certes, les dérives extrêmes de certains policiers ne sont pas le fait de la majorité, mais cette majorité permet l’émergence de ces dérives. Elle les permet, et elle les légitime.

Et aujourd’hui, ces dérives se voient.

À tel point que même si vous n’avez rien d’autre à vous reprocher que de ne pas approuver la politique que mène le gouvernement et de le faire savoir, vous aussi, vous avez peur de la police.

Ils s’appelaient Adama, Zineb, Steeve, Cédric... sans oublier tous ceux à qui l’Institution a volé le droit d’exister.

Qu’avaient-ils faits ? Étaient-ils innocents ? Avaient-ils commis des délits ? Avaient-ils fait preuve d’ « Outrage et Rébellion » ?

Qu’importe. Pour eux, il est trop tard.

La peine de mort a été abolie en France en 1981. Mais en 2020 encore, c’est pour eux la sentence qui a été appliquée. Sans juge ni témoin.

Ces violences ne sont pas simplement le fait de policiers. C’est la violence de tout un système, orchestrée par toute une hiérarchie allant du préfet au ministre, et validée par le Président.

C’est la violence du système capitaliste, prêt à fermer les yeux sur l’inacceptable tant que cela protège ses intérêts.

Et c’est ce système que nous devons combattre. Ce système incarné aujourd’hui par le Président, par son gouvernement, par sa majorité, et rendu possible par des institutions archaïques et conservatrices qui n’ont jamais eu l’intention de partager ni les richesses, ni le pouvoir.

            Les solutions existent, mais elles ne peuvent se résumer à quelques rustines sur une voile trouées de toute part. Il faut repenser notre modèle dans son ensemble, en commençant par en changer les règles définies par ses Institutions.

            Nous avons besoin d’une VIème République, plus juste, plus démocratique.

Pour qu’enfin l’Égalité ne soit plus seulement un mot sur le fronton des mairies, mais bien une réalité commune que nous pourrions tous partager.

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