Une semaine particulière avec le Covid.

Le mal inconnu nous place dans la bienveillance. Dans cet état d’esprit, je partage ici mes observations, sous forme de chronique, à toute fin utile parce qu’elles pourront peut-être aider une autre personne à reconnaître à temps ce virus intrusif qui met nos vies en danger.

 

Je retiens de cette semaine, la gentillesse de toutes les personnes qui ont eu à me guider. Le mal inconnu nous place dans la bienveillance. Dans cet état d’esprit, je partage ici mes observations, sous forme de chronique, à toute fin utile parce qu’elles pourront peut-être aider une autre personne à reconnaître à temps ce virus intrusif qui met nos vies en danger. J’ai suspendu pendant quelques jours mon travail d’écriture de thèse qui me semblait manquer de sens dans le contexte. Et pourtant pas vraiment. Disons que j’avais autre chose à écrire, une urgence. En cela, ma démarche rejoint la proposition de l’anthropo-sociologue Dominique Desjeux : « Une des expertises des anthropologues est de savoir se repérer dans un monde inconnu, de savoir improviser une enquête sans avoir d'hypothèse. C'est pourquoi la crise du coronavirus est une occasion exceptionnelle d'appliquer la méthode inductive anthropologique pour mieux comprendre les enjeux de la crise, la façon de la gérer et les pistes d'action. »

La gestion de la crise sanitaire due au Covid 19 est catastrophique, privant le monde soignant du matériel nécessaire à la prévention et à la guérison. Des épisodes de vol et de détournement de stock ont bien lieu, des indisciplinés continuent de se déplacer transportant le virus d’une région à l’autre. Mais la société civile a commencé à agir : solidarité sociale, fabrication de masques, interpellations formalisées par des plaintes et spontanées lors de visites officielles, des représentants du pouvoir.

La seule certitude et elle est épouvantable, que ce virus nous donne, c’est que chacun-e d’entre nous, sans le savoir, peut être porteur-se de la mort pour quelqu’un d’autre. Cette vérité absolue que personne ne peut contredire nous lie définitivement à notre humanité.

 

Lundi 6 avril 2020, 18 h 30 : une sensation fugace se diffuse dans ma narine gauche. J’ai l’impression d’une anesthésie dentaire qui gagnerait le nez. Cela dure quelques secondes. Puis reprend aussitôt et cette fois-ci atteint le haut de la narine droite. Je m’affole. Je suis au volant de ma voiture. Je rentre à la maison après avoir passé la journée avec ma mère en respectant les consignes et même plus puisque je porte gants et masque. Depuis le début de la crise, l’aide-ménagère ne vient plus. Je lui fais quelques courses, le ménage, sa paperasse administrative, son suivi médical… et surtout nous parlons car dans cet isolement forcé des personnes âgées, la préservation de l’équilibre psychique est très importante.

Me revient en mémoire la description qu’un ami a fait de ses symptômes sur le réseau Facebook. Il a parlé de sensations dans les narines comme s’il avait pris la tasse à la piscine ou de relents de gaz lacrymo.

Arrivée à la maison, je débarque les courses qui sont restées dans le coffre de la voiture depuis plusieurs heures, une recommandation entendue que j’ai mise en application, le virus restant vivant sur certaines surfaces pendant quelques heures. Ma recommandation à moi qui se rajoute à la précédente est d’enlever tous les emballages avant de ranger les produits. Je commence à préparer le repas du soir. J’ai rapporté du crabe et du poisson frais du Guilvinec, mon port natal. Je prépare la friture et je me rends compte tout à coup que j’ai perdu l’odorat. L’inquiétude commence à gagner. « Ce n’est pas possible que je l’ai attrapé ! Depuis le début je fais attention à tout, je sors rarement et toujours harnachée d’un masque FFP2 d’industrie et de gants de bricolage, me tenant à bonne distance de tout le monde. Je passe tous les jours toutes les poignées de portes, tiroirs et les robinets à l’eau de javel. Je m’angoisse à l’idée que si je l’ai attrapé j’ai pu aussi le transmettre à ma mère malgré mes masque et gants et  la distanciation.

Au bout de deux heures, j’ai l’impression de retrouver un peu d’odorat, faiblement. Je fais le test du rhum (je viens d’inventer le test !). Je me suis demandée ce qui a une odeur très forte. J’ai pensé à une bouteille de rhum. J’hume au-dessus du goulot. Oui je sens mais l’effluve est très altéré comme au travers d’une épaisse étoffe.

Je constate que je suis essoufflée lorsque je monte les escaliers ou que je me baisse pour ramasser quelque chose… je me souviens que lorsque je faisais du ménage chez ma mère, j’étais aussi très essoufflée. Les deux narines sont à présent endolories. Je mange mais sitôt après je me sens nauséeuse.

Instinctivement, je décide de m’ultra-confiner, barricadée dans une chambre de la maison. Personne ne rentre.

 

Mardi 7 avril 2020, 06 heures : J’ai froid, je frissonne. Je tousse. C’est sec au niveau de la gorge, gras au niveau de la poitrine. Les sensations nasales ont picoté durant toute la nuit puis se sont estompées pour ne se localiser qu’à la narine gauche là où ça avait démarré. Je prends un café mais je n’ai pas d’appétit, toujours un peu nauséeuse. Je me rendors. Lorsque je me réveille, deux heures plus tard, j’essaie de lire, mais une fatigue oculaire m’en empêche. Des courbatures partent de la nuque et se diffusent aux épaules, aux bras, jusqu’au milieu du dos. Une barre frontale s’est installée sournoisement à la racine des cheveux et ne me quittera qu’à la prise de paracétamol. Par à-coups, j’ai chaud, très chaud, mais le thermomètre affiche 37.

Il faut se rendre à l’évidence. Tout ceci renforce ma présomption de contamination. Je décide de poser la question à l’ami qui avait décrit ses symptômes dans un petit journal quotidien. Après un échange sur nos symptômes respectifs, ma conviction est faite. Je suis contaminée. L’ami pense que c’est une forme légère, les symptômes progressant graduellement d’un jour à l’autre. La fatigue avec les excès de sommeil remonte au samedi 4 avril. Avant il y a eu l’épisode de l’eczéma. Jeudi 2 avril, au soir, des brûlures rouges étaient soudainement apparues sur le dos de ma main droite. L’eau augmentait les brûlures au lieu de les calmer. La peau était toute griffée. Le lendemain, les plaies prirent l’apparence d’un eczéma. Je n’en ai jamais fait de ma vie. Sur le coup, J’avais pensé que c’était à force de me laver les mains. L’eczéma est encore là, une semaine plus tard. Le premier symptôme remonterait donc au jeudi 2 avril. C’est ce qui fait penser à une forme légère sans complications respiratoires. Mon ami me conseille de voir mon médecin.

Je me mets à manger de la vitamine C. Ca ne peut pas faire du mal puisque c’est un puissant antiviral... Néanmoins je vais sur le site maladiecoronavirus.fr et au bout des 22 questions, une fenêtre s’ouvre : « le patient doit s’auto surveiller ». Un numéro de téléphone gratuit pour poser d’autres questions s’affiche. La personne au bout du fil est très gentille. Elle me conseille de voir le généraliste.

Je m’endors tôt. Moi l’insomniaque, je dors de façon exceptionnelle.

 

Mercredi 8 avril 2020, 14 h 45 : rendez-vous chez le médecin pris par téléphone, on ne peut pas arriver à l’improviste. Le groupe médical est fermé à clef. On attend sur le parking. La jeune médecin qui remplace les 4 autres, vient me chercher. Elle est très efficace et gentille. Vu sa jeunesse, je ne serais pas étonnée que ce soit son premier poste. Après avoir procédé à un certain nombre d’exploration (température, tension, saturation oxygène dans le sang, respiration) elle confirme bien les symptômes et corrobore la version d’une forme bénigne. Elle décide de m’envoyer faire le test pour évaluer le risque d’exposition de ma mère bien que moi malgré une légère montée de température je ne fasse pas partie des cas à tester.

Elle me raccompagne vers la sortie. C’est elle qui fait entrer les patients qui attendent sur le parking. Au moment où je sors à sa suite, portant mon masque et mes gants, un homme fait un pas de côté avec précipitation comme un geste instinctif pour se protéger. De moi ?

Je prends la route vers le laboratoire. Les gendarmes arrêtent tout le monde au rond-point d’entrée de la voie express vers Kemper. « Ah non ce n’est pas le moment ! » et « Ils étaient où quand les touristes parisiens sont arrivés samedi matin après avoir roulé toute la nuit ? » traversent mes pensées. Le gendarme au vu de mon ordonnance me laisse repartir.

J’ai remarqué que les gens dont l’activité actuelle est en rapport avec le virus, comme le médecin et le gendarme disent le Covid, non pas Covid 19 ou Corona ou Coronavirus mais juste le Covid un peu comme un langage d’initié.

Sur la route je me rends compte que je n’ai pas l’adresse. Je m’arrête pour chercher le numéro de téléphone. Un numéro spécial met en rapport avec une biologiste. Là aussi il y a un protocole, on n’arrive pas comme cela au laboratoire. Il y a une série de questions comme sur le site national, comme chez le médecin. Elle aussi, au téléphone, montre de la gentillesse. Le rendez-vous est pris pour le lendemain matin.

Je rentre à la maison, dans ma chambre de confinée d’où je ne sors qu’avec un masque et des gants et quand personne n’est à proximité. Mes plateaux repas sont déposés devant la porte par mes proches. Le sentiment de solitude est ambivalent. On sait que c’est pour protéger les autres donc on l’accepte assez facilement. Peur et culpabilité se mêlent. Peur pour soi, peur pour ses proches. Culpabilité de ne pas avoir été assez vigilante. Pourtant en cumulant courses et obligations, je ne suis sortie qu’une fois par semaine et toujours avec masque et gants. Au début par contre il n’y avait pas de solution hydroalcoolique. Est-ce qu’en ôtant mes gants après le supermarché je me suis autocontaminée ?

Dans ma chambre de confinée + +, c’est Internet qui me relie au monde. La France s’empoigne : pour ou contre le professeur à la chloroquine ! Ce qui me frappe c’est la différence entre la vraie vie où la bienveillance est de mise et la violence des internautes devenus plus experts que les experts, assénant des sources facebookiennes comme références pour défendre bec et ongles non pas des hypothèses qui sont à ce stade toutes recevables mais des préjugés répondant plus à des idéologies qu’à une posture. L’irrationnel surgit là où on s’y attend le moins. Certains ressentiments se dévoilent. L’inconnu exacerbe les contradictions.

Autre occupation de ma chambre de confinée ++ : j’ai mis au point une batterie de gestes barrière comme de porter un masque dès que je sors de mon antre. Je me rends compte très vite qu’il est impossible de les tenir dans la durée à cent pour cent : les doutes sont permanents (ai-je touché la poignée ? Ai-je mis ma main sur mon visage ?), la contrainte omniprésente (des gants, des masques, de l’eau de javel, du savon, des boites de mouchoirs en papier partout).

 

Jeudi 9 avril 2020, 7 heures : L’attente pour l’heure du rendez-vous me rend anxieuse. La jeune médecin a dit que le test n’est pas facile  à faire, de se préparer pour ne pas trop crisper. La veille au soir, j’ai envoyé mon ordonnance par internet. Malgré mon appréhension je mesure ma chance d’avoir un test. L’heure approche, j’y vais.

Tout est bien organisé. Sur un parking derrière un laboratoire, au bout duquel une guérite en toile blanche abrite une jeune infirmière, ma voiture s’insère dans la file d’une dizaine de voitures. Nous avons été convoqués ensemble visiblement. On roule pas à pas jusqu’à la jeune infirmière d’astreinte, qui vérifie l’identité avant de procéder au prélèvement. Par la vitre baissée, elle fait pénétrer l’écouvillon dans chaque narine, ma tête sur l’appui-tête, de profil à elle. L’exercice n’est pas simple. Je suis surprise, ce n’est pas aussi galère que annoncé. Aussitôt je me demande si elle est allée assez loin pour prélever.

Je rentre, me renferme dans ma chambre de confinée + + et commence à attendre. Dans cette attente, les contradictions se bousculent dans mes pensées : « bon qu’est-ce que je veux ? Si je suis positive, je serai immunisée et je n’ai pas été très malade. Mais alors j’ai pu le propager à mes proches. Si je suis négative finalement je serai soulagée. Et à partir de maintenant je serai encore plus stricte. »

A 20 heures, le verdict tombe : « Négatif ». C’est la fête, le gros soulagement. Je peux sortir de ma chambre.

 

Vendredi 10 avril, 15 heures  Le soulagement aura été de courte durée. Pour mon médecin qui vient de m’appeler pour connaitre le résultat, c’est clair, je fais partie des trois personnes sur dix mal prélevées.

-« Je vous ai examinée, vous avez suffisamment de symptômes correspondant au Covid. Il y a une marge de 30 % d’erreur. Tout dépend comment le prélèvement a été réalisé. » 

-« C’est vrai que je n’ai pas eu mal comme vous m’aviez prévenue ».

Les conditions de prélèvement posent question en effet : chacun reste au volant de sa voiture. L’écouvillon est introduit dans chaque narine, la tête restant sur l’appui-tête. Si celle de gauche est facilement atteinte, celle de droite est bien plus difficilement accessible.

            -« Vous devez continuer à vous isoler pendant deux semaines encore. N’allez pas voir votre mère sauf si obligations et continuez comme vous faites avec masque et gants. »

            Je retourne dans ma chambre de confinée + +.

 

Samedi 11 avril 2020, 7 heures : Je me réveille. Il fait si beau. Le printemps nargue le confinement. Commence une nouvelle journée à faire attention à tout. Devant l’inconnu, « tout » devient « en faire trop et en tout cas plus que pas assez » : une liste à la Prévert, des choses à penser et exécuter plusieurs fois dans la journée. Le virus restant vivant de plusieurs heures à plusieurs jours sur de nombreuses matières telles que le plastique, l’acier, le carton, on imagine bien la contamination possible par les poignées, les emballages et de nombreux objets qui passent de main en main dans une famille.

Consignes, trucs et astuces

-L’une des consignes primordiales est de ne pas mettre ses mains sur son visage, la bouche, le nez, les yeux étant des portes d’entrée et de sortie du virus. Mon truc : porter des gants jetables parce que les gants on les met rarement sur son visage et jamais dans sa bouche.

-Une astuce pour les télécommandes : je les enveloppe dans une pochette transparente, plus facile à désinfecter que les dizaines de petites touches.

-Une autre astuce : au sein d’une même famille, avoir chacun sa propre bouteille d’eau. Cela évite pas mal de manipulations.

-Mon arme c’est l’eau de javel dont je vaporise poignées et boutons d’armoires, serrures et boite aux lettres, deux fois par jour fin de matinée et d’après-midi.

 

Dimanche 12 avril 2020, 9 heures 13 : Pourquoi avoir écrit cette chronique ? Par réflexe de chercheure, pour comprendre ce qu’il se passe autour de nous, pour comprendre mon rôle dans cette histoire. Le lien entre la gestion-débâcle du gouvernement et les réactions de la société civile conforte mes hypothèses sur la capacité populaire à interroger les politiques. Et me voici de retour sur le développement du sujet de ma thèse : comment la créativité agit sur les modes de fonctionnement dans les collectifs. Une autre chronologie résonne : anti-réforme travail, Nuit Debout, élections Macron, Gilets Jaunes, anti-réforme retraite, pandémie. Du macro au micro, cette chronologie inspire un rendez-vous à prendre : le « translocalisme » issu des réflexions universitaires sur l’héritage d’Ostrom. Nous devons retrouver notre capacité non seulement à dénoncer mais aussi à ré-agir. Ce que les soignants sont en train de faire doit irriguer notre vieille société. La créativité en chacun ravive la solidarité. Elle doit maintenant se transformer en fondement d’une nouvelle société.

            Pour fermer cette semaine particulière, je dirais la formule consacrée que tout le monde se répète à l’infini comme un rituel censé nous protéger du virus monstrueux qui a tué à ce jour plus de 100 000 fois :

« Prenez soin de vous. »

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