Du bon petit soldat du gouvernement aux vaillants soldats de nos hôpitaux

« Ferme les yeux et imagine que tu es en train de partir pour le grand voyage, seul comme un chien abandonné », me dis-je en pensant aux paroles des deux infirmiers de Colmar.

Impossible de dormir. Les heures vides se suivent dans un état fébrile dont la cause est cette situation dramatique que nous traversons. « Ferme les yeux et imagine que tu es en train de partir pour le grand voyage, seul comme un chien abandonné », me dis-je en pensant aux paroles des deux infirmiers de Colmar.

Et pourtant je m’étais lovée dans le confinement obligatoire de bonne grâce, y voyant l’avantage de rester concentrée sur mon écriture de thèse sans motif de dispersion.

Mais c’était oublier momentanément le pourquoi du confinement.

Hier soir je regarde les actualités nationales que je ne regardais plus depuis longtemps. J’assiste avec une colère rentrée jaillissant par soubresauts à chaque pause de Nunez, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’intérieur. Monsieur, jouant au porte-parole officiel, est en train d’expliquer calmement que si bien sûr « les masques sont là, ils sont distribués dans les départements, toutes les semaines ».  Tranquillement il assure, le regard droit dans la caméra, pas un vacillement dans le visage, que le matériel est là et d’ailleurs il « salue bien le dévouement » de nos vaillants petits soldats « au combat » ! Pétain quoi ! Pas de problème, nous gérons, rien à voir, dégagez ! Et le journaliste de l’antenne nationale un peu moins fashion, un peu moins blond, baissant les yeux devant le mensonge d’Etat,  son courage défaillant à l’inverse de nos bons petits soldats, remercie le monsieur parfait dans son rôle, qui aura certainement les félicitations de ses chefs et passe à autre chose. Sans doute à une énième vision d’une jolie petite famille, vous avez remarqué c’est toujours papa, maman et trois enfants, l’idéal de la famille française. Pas de problème d’argent dans le cossu appartement. Tout le monde obéit sagement aux consignes. « Mais enfin quand même on n’est pas enseignant, c’est bien difficile de faire faire leurs devoirs à nos chérubins privés d’espace. » Et la caméra s’arrête sur l’appartement parisien dont à 20 h, par le balcon -reconnaissants malgré tout à nos vaillants petits soldats dont on ne cherche pas du tout à savoir comment cela se passe pour leurs enfants à eux- partira la salve d’applaudissements censée les remercier de leur sacrifice.

Les pensées se bousculent en cette nuit blanche. Nous sommes en 1915. Les petits soldats sur le front, nos arrières-grands-pères, de bons petits soldats bien formés pour ça, à l’école de la République, s’échinent à faire comprendre à leurs généraux parisiens à l’abri dans leur ministère de la Guerre, qu’ils n’ont pas les armes, ni en quantité ni en performance, pour repousser l’ennemi. Une rébellion, puis deux… Ceux qui oseront se mutiner contre les ordres aveugles seront passés par le peloton d’exécution.

Je ne sais plus si c’est à la suite du bon monsieur propre sur lui, ou sur une autre chaîne… mais mes actualités à moi se termineront avec ces deux visages d’infirmiers dans l’ombre se distinguant sur une lumière jaune blafarde d’hôpital. Un homme et une femme, le maigre masque de papier accroché aux oreilles, me faisant penser à la tenue inadéquate de nos arrières grands pères sur le front de 14. Ils parlent anonymement sur un ton normal de leurs conditions de travail, du combat inégal qu’ils mènent avec leurs collègues. Même en congés, ils viennent. Ils ne peuvent laisser leurs collègues seuls au front. Car ils savent eux, que les moyens ne sont pas là. « Non, il n’y a pas de masques chirurgicaux suffisants. Non il n’y a pas de masques FFP2 », les masques à particules. (On apprend ailleurs qu’ils sont périmés depuis 2011 et que c’est sous Hollande que leur non-renouvellement a été ordonné.) »

Puis ils parlent l’un après l’autre, des malades. La tonalité normale précédente, un peu usée, un peu résignée de leur voix se charge d’émotions. « Notre lot c’est de voir mourir, mais trois personnes en une heure et demie ! »

Soudain, la question terrible résonne : « Devez-vous faire des choix devant les patients ? »

Un dixième de seconde d’hésitation, suivi d’un silence perceptible et la voix révélant une gêne, une honte : « Nous devons faire un choix en fonction de l’état de santé, de l’âge. Par manque de moyens, tout le monde ne peut être intubé. »

La réponse est monstrueuse. Et là tu comprends qu’en face de la caméra ces vaillants petits soldats sont des humains broyés par leur quotidien.

La voix terriblement humaine du visage anonyme dans l’ombre reprend :

 « Ce qui est difficile c’est de les voir mourir seuls. Ils viennent aux urgences, ils sont seuls. Ils sont seuls en réanimation. Et ils meurent seuls sans avoir revu leur famille. Sans personne pour leur tenir la main. »

L’infirmier continue : « J’ai appelé une famille pour venir au chevet du malade parce que c’était la fin. Au téléphone, la personne m’a répondu qu’elle ne viendrait pas parce qu’elle avait peur d’attraper le coronavirus. »

Fin de l’histoire. Fin de l’humanité.

 

Post-scriptum : Alors j’ai imaginé un instant que ce malade qui meurt seul pourrait être ma mère. Ou moi. Ou toi que je connais. Ou toi que je ne connais pas. Pouvons-nous changer le cours de l’histoire ?

 

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