A ceux qui paniquent et se calfeutrent comme des rats

"Le principal fléau de l'humanité n'est pas l'ignorance mais le refus de savoir." S. de Beauvoir A l'heure où les soignants multiplient les appels au confinement, certains salariés doivent faire face aux pressions, parfois tyranniques, de leur employeur.

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A CEUX QUI PANIQUENT ET SE CALFEUTRENT COMME DES RATS 

 

Écrire c’est mettre ses pensées en musique. Les paroles de Muriel PÉNICAUD sur le manque de «civisme» de ceux qui refusent de jouer le « jeu » en risquant leur vie, résonnent comme un entêtant refrain. 

« On peut oser plus aisément ce que personne ne pense que vous oserez ». Le décalage entre le mépris habituellement réservé à ceux qui ne sont rien et le sacrifice imposé aux mêmes par les mêmes, au nom d’une soudaine évidence, en est une flagrante illustration. 

La pratique du droit du travail « côté » salariés, donne à voir les effets d’une grande violence, faite de souffrances et de la détresse qui les accompagne. 

Elle recouvre la situation du salarié harcelé, isolé au travail - il est prudent de s’éloigner de celui dont la disgrâce est notoire-, incompris à la maison, ses proches ne comprennent ni l’obsession du persécuteur, ni la spirale infernale de la dépression, mais également dans le cercle amical, impuissant et perplexe, loin d’une réalité dont il ne saisit que vaguement les contours. 

C’est aussi celle du salarié inapte, devenu inutilisable après des années de bons et loyaux services, cariste dont le coude a rendu l’âme, couturière au canal carpien usé et autre vieux cadre de 52 ans, sonné par un licenciement au profit du même en plus jeune, et néanmoins toujours docile et indulgent envers la main qu’il a nourrie pendant deux décennies. 

Cette violence, nous la racontons quotidiennement devant la juridiction dédiée, le Conseil de Prud’hommes, au gré des dossiers. Avec plus ou moins d’écoute, et de succès.

Avocats de salariés, nous voyons parfois (souvent) peser sur nous des regards empreints de soupçon. 

Parce que nous serions excessifs, caricaturaux, misérabilistes, parce que ça ne peut pas être vrai. 

Mais bien que la cause ne soit pas toujours entendue, et « parce que la logique du révolté est de vouloir servir la justice pour ne pas ajouter à l’injustice de la condition », les têtus que nous sommes continuent de gueuler dans les prétoires pour dénoncer une réalité qu’il faut décrire en peu de mots, faire saisir en peu de temps et parfois prouver sans pièces. 

Notre entourage regarde avec amusement, parfois condescendance, l’énergie que nous déployons pour tenter de faire admettre qu’ « enfin, ce n’est pas normal ! », et l’étiquette de militants, de « communistes », de « toujours énervés », nous colle à la peau depuis bien longtemps. 

Comment leur décrire ces face à face avec la douleur que sont les entretiens dans nos cabinets ? 

Les longs silences pour faire barrage à la montée du sanglot, le regard incrédule face à l’annonce d’un procès perdu d’avance en l’absence de preuves, le classement obsessionnel caractéristique des victimes de harcèlement ? 

Comment les convaincre que si ! ces gens veulent travailler, si ! ils aiment leur métier et sont attachés à leur fonction et que non ! le chômage n’est ni un objectif, ni une fin en soi ? 

Qu’ils en ont honte, qu’ils n’en veulent pas de ce chômage et que l’accident, l’âge, le licenciement ou le burn out qui leur est tombé dessus est un cauchemar dont ces estropiés espèrent se réveiller. Parce que plus rien n’est pareil, parce qu’avant c’était différent, avant l’invalidité, le chômage de longue durée, les regards désapprobateurs, les commentaires des « spécialistes » sur les assistés, les derniers de cordée, les quand on veut on peut. 

N’en déplaise à Madame PÉNICAUD, le travail n’est pas un « jeu » et le « civisme » - autre nom de l’ultra-libéralisme ?- ne justifie ni le sacrifice, ni le suicide.

« L'enfer des pauvres étant fait du paradis des riches », lorsque les cadres télétravaillent en toute sécurité, les ouvriers « civisment » en toute insécurité.  

Alors à tous les incrédules, les dubitatifs, les méfiants, les modérés, les rationnels, les nuancés, les ça dépend, les il doit y avoir une raison, les c’est pas possible, un minuscule florilège : 

En pleine pandémie de Covid 19, une note de service diffusée par le Directeur Général, fondateur  d’une importante société de chimie de la Loire, intitulée : « confinement et égoïsme », dont le contenu dépasse les promesses de son titre :

« La société française dans les conditions difficiles qu’on rencontre est extrêmement diversifiée.

On voit :

 - les médecins et les infirmières et toute la réserve médicale qui se bat corps et âme pour sauver des vies le plus souvent au péril de la leur. Merci. 

 - Ceux qui acceptent de travailler parce qu’ils savent que l’on ne peut pas laisser partir la France à vau-l’eau.

 - Ceux qui sont dans les activités tertiaires habituellement pratiquement inutiles et qui passent en télétravail fictif car leurs sièges sociaux ferment.

 - Ceux qui paniquent et se calfeutrent dans leur trou comme des rats.

 - Ceux qui veulent profiter de la situation pour ne rien faire et obtenir des avantages.

 - Ceux qui, comme d’habitude, sabotent le travail des autres.

 - Ceux qui pensent que c’est une très bonne occasion pour détruire le système capitaliste qui leur donne à manger.

Quelle est la proportion de ceux qui prennent en charge l’avenir de la France ? »

Cela laisse rêveur...

N’en jetez plus, la cour est pleine ? 

Une autre note de service, une dernière pour les irréductibles sceptiques, ou lorsque que l’employeur de plus de 6000 salariés leur propose tout simplement de leur distribuer, posologie à l’appui, le médicament qu’il juge miracle, le phosphate de chloroquine : 

« Nous nous sommes informés dès fin janvier et nous avons compris que ce produit était la solution. Aujourd’hui, TRUMP aux USA, en passant au-dessus de toutes les procédures médicales a préconisé ce produit pour tous les cas graves.

Le produit est maintenant utilisé avec succès en Chine, Corée-du-Sud et Thaïlande. C’est pour cela que nous avons acheté une certaine quantité de ce médicament pour traiter quelques dizaines de personnes fortement impactées. Si c’est le cas, vous devez faire une demande à la direction pour la délivrance de ce produit.

La posologie est de : 2 cachets de 250 mg matin et soir jusqu’à la disparition des symptômes au bout de 4 à 7 jours (10 jours maximum).

(...) Nous avons prévu l'envoi sur des filiales touchées par la maladie.

Bonne chance à tous. » 

On se pince pour y croire, mais pour les Saint-Thomas, les pièces, transmises à la Direction du Travail sont à disposition sur simple demande.

Ironie du sort, l'un des salariés à l'origine de cette alerte, testé depuis positif au Covid 19, vient d'être placé en confinement avec sa famille.

Anecdotes isolées ? 

Ni exceptions, ni règles, la réalité du monde du travail est d’une violence inouïe, insoupçonnée pour qui ne l’a pas vécue, indélébile pour qui l’a rencontrée. 

Sofia SOULA-MICHAL 

Avocat au Barreau de Lyon

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