Naufrage de l'individu dans l'étendue du vikta

Le référentiel faisant de l'individu un idéal aura inévitablement l'image comme nouvel axe. L'on ne peut dès lors que déplorer un axe aussi maîtrisable, autour duquel viendra progressivement se former, à partir de débris d'altruisme, une hégémonie de la compassion.

"Les morts gouvernent de plus en plus les vivants, en introduisant leur fixité caractéristique au-dessus de la versatilité propre à l'existence directe" disait le célèbre positiviste Auguste Comte, père de la sociologie moderne..

En partant de cela, et en observant la soif de sang et de conquête de l'Homme qui semble infinie, nous pouvons aisément conclure que ce pilotage d'outre-tombe est aujourd'hui à son apogée; conclusion que même l'examination la plus minutieuse de l'atmosphère moderne ne saurait contredire tant l'Histoire pèse sur nous...

Le libéralisme et le romantisme au secours de l'individualisme :

L'émotion a pris le pas sur la raison. Aucune stratégie politique, aucune technique marketing, aucun média, aucune démarche artistique ou publicitaire ne peut prétendre aujourd'hui croire le contraire tant la sensibilité est le mécanisme principal sur lequel l'on s'appuie pour pouvoir exister.

A-t-il toujours été ainsi ou oserions-nous glisser vers la nostalgie stéréotypique des vieux réacs et dire fièrement "ça va de mal en pire" ? Il est difficile de trancher. Néanmoins, si l'on s'amuse à chercher la généalogie de cette primauté de l'affect, il est évident que deux mouvements d'idées ont l'envergure de parfaits coupables : le libéralisme et le romantisme. 

Léo Strauss accusait déjà au 20ème siècle le libéralisme, enfant illégitime de Montesquieu et de Locke, d'être une forme de nihilisme et de glorifier de manière hypocrite le règne de l'utile. Reproches qui n'arrêteront pourtant en rien l'essor de cette doctrine fondée sur la liberté et la reconnaissance de l'individu qui est aujourd'hui la pierre angulaire de la majorité de nos sociétés. À cette doctrine philosophique et politique dominante vient s'ajouter vers la fin du 18ème siècle, comme vecteur culturel et artistique afin d'asseoir entièrement le règne de l'individu, le mouvement romantique : réaction du sentiment face à la raison. C'est alors que littérature, musique, danse, peinture ne puisent plus que dans des mystérieux et vaporeux états-d'âme esthétisées et ne recherchent plus que l'évasion et l'enfouissement dans des tréfonds de l'âme; âme qui, pour les romantiques, n'est qu'exaltation et sublime.

Il est alors évident qu'une fois répandu et pensé par la tête, grâce au libéralisme, puis imprimé et décrit par le cœur, grâce au romantisme, le culte de l'individu ne peut plus que prospérer tristement, souvent à son propre dépend.

 

De l'individu à la victime :

Lorsque gouvernent le sujet et l'émotion, la substitution de valeurs en est le ministre. Ainsi, le changement du centre de gravité de la pensée entraîne nécessairement une conformation morale différente qui impacte directement les démarches individuelles de l'acceptation sociale; bases de la plupart de nos comportements.

Le référentiel faisant de l'individu un idéal aura inévitablement l'image comme nouvel axe. L'on ne peut dès lors que déplorer un axe aussi maîtrisable, autour duquel viendra progressivement se former, à partir de débris d'altruisme, une hégémonie de la compassion. La bonté de l'Homme devient un pétrole que forent, puisent et transforment les multinationales de la communication. La globalisation du monde qui comblent l'éloignement géographique par une proximité informative ne laissent plus alors que la commisération comme révolte. Dans cet environnement ne peut ainsi que fleurir tristement une course à la victimisation, affichée ou occultée sous un rideau de fierté, qui gangrène, à tort ou à raison, toutes les causes pour lesquelles nous militions aujourd'hui. 

Homicide involontaire, l'individu noie alors la révolte dans un océan de pathos qui subtilise la matière à la raison et l'injecte dans la posture qui ne sait plus que militer contre et ne milite plus pour...

 

De la compétition macabre:

Puisqu'il n'est plus question que de "sujet poignant", il n'est plus question aussi que de chocs de susceptibilités inextricables.Victimes et bourreaux deviennent les deux camps principaux, et faire partie du camp le plus juste se paie parfois d'un prix regrettable : la compétition.

Un seul mort est déjà un mort de trop, combien pourtant en faut-il pour que cela soit assez ? Malgré notre répulsion quasi-instinctive de cette question, triste est de constater l'apparence d'argument central que revêtit cette déclaration dans la légitimité de certaines actions. Cette compétition macabre qui prétend établir une hiérarchie de souffrances en ne se basant que sur le quantifiable n'est même plus une dérive individualiste mais une insulte à l'intelligence, raisonnable et émotionnelle, humaine. Cette démarche fait fi de la complexité et de la profondeur de l'être humain et de son histoire. Il est sidérant que cet argument, digne de cour de récré, prenne réellement place dans le débat et dans l'opinion publique et arrive à mobiliser autour de lui. Existe-t-il une limite à la concurrence mortuaire ou sommes-nous voués à creuser le puits sans fond du pire de l'Homme et à condamner ses mains à être souillées par la noirceur pour le simple objectif de paraître?

Il n'y a rien de plus déraisonnable que de rationaliser la souffrance. Une étape est franchie par conséquent, car, ne se contentant plus de favoriser le sentiment à la raison, nous observons ici une inversion de ces deux notions. Que reste-t-il alors du classique, de l'antique quand même la déconstruction arrive à sa limite ? Doit-on continuer à déconstruire les constructions ou devons-nous reconstruire la déconstruction ?

Il n'y a pas de futur possible dans l'ébranlement perpétuel et nous nous dirigeons aujourd'hui vers des horizons d'effroi si nous choisissons de nous borner dans un nihilisme sélectif.

L'Homme est beau, c'est mon intime conviction.

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