Affaire Drareni : on ne sait rien !

La sentence vient de tomber, cela sera 3 ans de prison ferme pour Khaled Drareni. Ce feuilleton suivi avec émotion depuis des mois par le peuple algérien suscite pourtant l'interrogation, tant la cohérence et les faits viennent à manquer...

En détention provisoire depuis le 29 Mars 2020, le journaliste algérien Khaled Drareni écope aujourd'hui de trois ans de prison. Tel est ce que déclara Me Noureddine Benissad, avocat du collectif de défense du journaliste, à l'Agence France Presse ce matin. Une vague d'indignation s'empare alors des internautes algériens manifestant leur soutien et leur solidarité tandis que dans d'autres sphères l'on s'en réjouissait. Une dichotomie forte laissant deviner l'extrême opacité entourant cette affaire qui, à défaut de faits et de communication claire des deux partis, laissa se déchaîner toutes les passions.

Liaisons dangereuses ?

Khaled Drareni, âgé d'une quarantaine d'années aujourd'hui, est un journaliste algérien qui se fera notamment connaître du grand public grâce à l'émission Controverse diffusée sur Dzaïr TV, une chaîne de télévision privée du groupe "Médias Temps Nouveaux"; chaîne disparue aujourd'hui pour des raisons financières, principalement à cause de l'emprisonnement de son patron Ali Haddad, ancien président du Forum des Chefs d'Entreprise Algériens et proche de Bouteflika, en 2019. Une émission politique de débats donc au ton débridé... Un peu trop! Le format sera suspendu dès 2014 pour des raisons évidentes de censure politique.

Drareni intègre alors Echourouk News, puis plus tard sera fondateur du site Casbah Tribune, correspondant pour l'ONG Reporters Sans Frontières et travaillera pour le média francophone TV5 Monde et ce sont ces deux dernières liaisons qui vont être au cœur de la polémique.

Les dérapages et polémiques en tout genre de Reporters Sans Frontières, fondée par Robert Ménard au milieu des années 1980 à Montpellier, sont de notoriété publique. En effet l'ONG fait face depuis nombreuses années à diverses attaques par diverses personnalités (journalistes, intellectuels, hommes d'états, écrivains, etc.) sur l'intention même derrière sa création et ses enjeux véritables. Le financement de l'organisation par des fonds américains venant d'organismes tels que la sulfureuse Open Society Institute ou encore Center for a Free Cuba ainsi que l'alignement de RSF sur les positions du gouvernement américain, leurs supposés liens avec la CIA, l'hostilité envers les régimes sud-américains tels que le Venezuela ou Cuba ont largement entâché la réputation de l'ONG, si bien que l'UNESCO lui retirera son soutien à maintes reprises, notamment en 2008 poir "fautes réitérées d'éthiques commises par RSF dans le seul but de discréditer un certain nombre de pays".

Aussi la collaboration avec TV5 Monde et France 24 dans une moindre mesure auront vite fait d'attiser les soupçons sur Drareni tant les médias français sont vus par une partie de la population comme des moyens d'ingérence et des prolongements du "parti de la France", d'autant plus pour ces deux médias au vu de leur intérêt pour les questions Africaines et Maghrébines.

Ajouter à cela la fameuse allocution "khabardji" (pouvant être traduite par : celui qui vend des informations) proférée par le président algérien Abdelmadjid Tebboune lors d'une interview faisant implicitement référence au cas Drareni et il ne suffira de rien de plus pour déclencher une déferlante d'attaques contre le journaliste, allant de l'exposition de son "homosexualité dissimulée" à l'évocation de ses nombreux aller et retours à l'ambassade de France et les dîners mondains auxquels il participait. C'est ainsi que toute une machine s'est mise en route afin de discréditer la personne du journaliste et lui attribuer des intérêts douteux voir dangereux pour la nation.

Toutefois, que ces accusations soient vraies ou montées de toute pièce, leur pertinence est inexistante dans l'affaire judiciaire en elle-même et ne participe une fois de plus qu'à extérioriser le cœur du problème : le suivi rigoureux de la procédure dans sa seule dimension judiciaire, procédure qui aujourd'hui, étonne par l'arbitraire dans lequel elle est noyée.

 La grande muette frappe à nouveau :

Entre ceux qui symbolisent l'emprisonnement de Drareni comme la mort de la liberté d'expression en Algérie et qui le présentent comme une figure nationale héroïque, et ceux qui y voient un affrontement gagné de la nation avec les forces étrangères occulte et qui le présentent comme un agent étranger mal intentionné, il est difficile d'aborder la question de manière pragmatique. Nonobstant l'opinion publique, dont on comprendra volontiers, notamment au vu du climat actuel, l'élan subjectif, le plus étonnant est que même les parties impliquées au premier plan ne communiquent pas, sinon des appels à la solidarité d'un côté ou des insinuations sur la malhonnêteté de Khaled de l'autre, mais les informations et le suivi ne parviennent pas.

Aucun fait n'est propagé, seulement des réactions.

Intéressons-nous de plus près à l'affaire et aux éléments officiels de l'affaire. Khlaed Drareni est convoqué ou arrêté quatre fois depuis le début du Hirak, notamment pour répondre à des questions concernant son activité journalisitque. En effet, Drareni ayant déjà une certaine notoriété en Algérie en plus du fait que les médias publiques refusèrent longtemps de diffuser quoique ce soit concernant ses manifestations, il mit un point d'honneur à couvrir le plus rigoureusement possible ce qui se passait à ce moment et donc à faire acte de présence à chaque manifestation, même si certains dérapages de sa part, notamment des propos tenus impliquant que la CoVid-19 ne serait qu'une masqua rade de l'état afin d'étouffer le Hirak doivent être retenus. C'est ainsi que le 7 Mars 2020, il est arrêté et placé sous contrôle judiciaire pour l'accusation suivante  "incitation à attroupement non armé et atteinte à l'intégrité du territoire national". Aucune précision de plus, aucun élément de plus et ce jusqu'à aujourd'hui. 

Critiquer le système politique en place, avoir filmé des manifestations et avoir partagé un communiqué appelant à une grève générale sont-ils aussi préjudiciables, surtout lorsqu'on sait que la liberté d'opinion, d'expression et de manifestation politique et le droit de grève sont garanties sur le territoire algérien? Quant aux supposées "affaires de renseignement et d'espionnage" dont semble être inculpé Drareni, je veux bien concevoir que leur teneur a de bonnes raisons de ne pas être dévoilée au grand public, mais quid de leur existence seulement ? D'autant plus qu'on sait que la majorité des questions de sécurité d'état et des affaires de justice liées à celle-ci ont été réglées au tribunal militaire de Blida et non pas celui de Sidi M'hamed d'où s'est prononcé le jugement...

Encore une fois, le mutisme des institutions et des médias publiques, accompagnés cette fois-ci par un opportunisme militant, plongent le peuple dans un flou d'où ne peut jaillir qu'émotions et opacité. L'absence de médias d'investigation, de transparence étatique et de communicants compétents et intègres se fait de plus en plus sentir et les premières victimes de cela sont les citoyens.

Aujourd'hui, nous ne saurons dire si l'arrestation de Khaled Drareni symbolise la mort de la liberté d'expression en Algérie, ce qui est néanmoins sûr c'est qu'elle symbolise farouchement la mort de la liberté d'information...

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