Salut Léo.

Te souviens-tu de nos entrainements à vélo, de nos courses et la façon dont un jour, du coude, tu m’as fichu dans le fossé…

Te souviens-tu de nos entrainements à vélo, de nos courses et la façon dont un jour, du coude, tu m’as fichu dans le fossé… Tout ça pour un bouquet à peine visible sur la photo du canard local. La prescription est reconnue en France, surtout pour les macchabées. Pas de chance, le camion roulait trop vite et tu laçais ta chaussure. J’ai versé une larme, jeté une rose rouge d’une main, une noire de l’autre avant de tourner les talons. Ce rêve t’est destiné, sans rancune.

Cette nuit donc, je me déplace le long des rues, guidon tenu ferme à cause des travaux. Ça bétonne, ça creuse des tranchées, des gars casqués ruissèlent sous le cagnard, et je zigzague d’un bord à l’autre en fredonnant. Ce vélo est une merveille comme j’en aurais rêvé jeune sans le sou, si j’avais eu de l’imagination. Mais échafauder ce qui m’arriva plus tard… Franchement, c’était pas pour mézigue. Le déterminisme social m’influençait et que faire contre un postulat. Dans les courses, je pédalais sur une bécane trafiquée, dont j’avais changé toutes les pièces, au fil du temps, des ans, cumulant les consignes de bouteilles de pinard et si mon père n’avait pas pris pour habitude du soir de siroter en douce au sous-sol avant un bonsoir pâteux, jamais je n’aurais amélioré cet engin lourd tel un blindé de la 2ième DB. Repeint en rose, j’avais émergé à la une de la gazette en manque de scoop, en tant que tocard, mieux que rien, et rien c’est ne pas exister. Je ne reconnais plus cette banlieue dans laquelle j’ai roulé en patins à roulette avant d’en rouler à la petite voisine qui s’était plainte à sa mère. La mienne m’ayant filé une taloche, la prochaine fois, tu choisiras mieux ! C’est dire si le quartier est ancré dans ma mémoire, mais pas celui parcouru la nuit dernière sur mon vélo tout carbone, une merveille te dis-je, une plume sur laquelle survoler la campagne l’esprit fugitif. Ça construit, les camions déversent gravillons et sable, culbutent canalisations et rouleaux électriques et, à mesure que je serpente dans ce fatras et l’inconscience, ce qui  est arrimé au cerveau se désintègre. Je ne sais si tu as déjà vécu ça, une désintégration dans la boite crânienne, ça ôte toute réflexion, te transforme en objet remodelé avec lequel tu n’as que peu de rapport. Une autre nuit, sans doute, la grande désintégration, irréversible, que j’ai subi refera surface et, si le voyage nocturne en vaut la peine et si j’en ai le courage, je te tiendrais au courant. Rien n’est certain, surtout de ce côté, on est ce qu’on est et au risque de décevoir impossible de promettre. Je cesse de fredonner parmi les travaux, sans vraiment m’en rendre compte, tout en étant clairvoyant, comme dans les rêves et leurs contradictions apparentes, mais pas certaines. Oui, c’est cela, jamais certain de rien tout en se croyant lucide. En recherche d’un gardien au bas d’une tour de 15 étages, cracra comme il faut, je tombe sur sa femme, forte en poids et en gueule. Il veut quoi le morveux sur son engin du prix de six mois de loyer ?... En rêve, tout est permis et j’ose. Oui, mais j’ai été courseur dans un grand club sur un char d’assaut, alors à mon âge je peux, et puis, agacé j’ajoute, je vous dis… Elle me stoppe du plat de la main, j’ai compris. Continue sur ce ton et je siffle mon mari qui en a vu d’autres en Algérie. Pendant ce temps, ça déboule de tous côtés, des gamins, mâles et femelles crochetés de piercings comme des brochets, avec des grimaces et qui lorgnent mon tout carbone en salivant. Je serre le guidon et montre les dents, explique à la bignole que c’est boulot-boulot ma visite dans les colonnes montantes et mon désir se situe dans l’espoir de retrouver ma bicyclette de retour au rez-de-chaussée, si possible en entier. Ça en profite en dessous pour dérégler le dérailleur que je vais me fourrer dans une tranchée sous la pelleteuse et qu’ils seront tous là, avec leurs téléphones portables à se divertir. Tous sont mal fagotés par nécessité tandis que moi par négligence. Mon côté prolo, déterminisme social incontournable, même avec plus de pognon. Me reviennent mes shorts en hiver, les poils des pattes hérissés jusqu'à l’âge de raison. Regardez-les, que je fais, ils vont me le soustraire une fois dans les étages à gagner ma croûte. La bignole hoche la tête, la tourne vers un verre de pinard dans son cabanon, hésite, réplique. Si tu le laisses là sous leurs yeux, évidement. Tiens qu’elle conseille trop fort, dans les caves, tout droit, choisis l’endroit et claque la porte. J’y pousse mon engin dans le noir, tâtonne, éternue, sonde le mur granuleux, y adosse mon tout carbone et cherche la sortie qu’a changé d’emplacement, me guide à la lueur au fond de la galerie, aux vociférations des nippés comme l’as de pique, qui m’accueillent réjouis et me poussant vers l’ascenseur. Avant que la porte coulisse en raclant la ferraille, la concierge me rassure, cligne de l’œil avec maladresse, bon voyage, conclut-elle. J’aime pas te confier ça, mon vieux Léo, toi qu’avais un vélo dernier cri, rouge comme les champions, mais l’envie de faire dans mon froc se précise à chaque étage et je me rends au 10ième et dernier, impossible d’y couper, je farfouille dans mes poches, pas de mouchoir…Mon tout carbone va finir en pièces détachées, vivement que je me réveille. Tu vois, moi aussi j’ai le mal du pays.

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