À présent la RATP

Si t’as jamais été secoué par l’inspecteur Valls en passant la frontière en roulotte, tu peux pas comprendre. J’allais à ma première chimio par métro, de nuit pour être certain de ne pas rater l’horaire. Parait qu’on est nombreux et que ça resquille facile.

Si t’as jamais été secoué par l’inspecteur Valls en passant la frontière en roulotte, tu peux pas comprendre. J’allais à ma première chimio par métro, de nuit pour être certain de ne pas rater l’horaire. Parait qu’on est nombreux et que ça resquille facile. Bourré de cachets, je rate une marche sur deux et, fatalement, j’arrive au bas de l’escalier en vrille avec passage obligatoire aux urgences pour remettre tout ça en ordre, à moins que d’ici l’hôpital Saint Louis le logiciel de sauvegarde daigne, pour une fois, me racabasser, détordre les vertèbres et dénouer filins et rotules.

Pour le cerveau, c’est trop tard, même l’inspecteur Valls avec son regard de chien maboul n’y pourrait rien en l’agitant comme une calebasse. De suite, je comprends que ce matin à l’ouverture le métro manque d’air et je regrette ma bombonne sur roulettes oubliée suite à l’émotion et sans laquelle depuis un mois je suis comme un christ sans croix, un politicien sans paradis, un chef d’état sans poudre. Putain, ça va être duraille d’atteindre la rame, de longer les couloirs pleins de pisse.

J’ai écouté la radio, faut faire gaffe, se tenir à l’écart des blacos et des camés, des accents qui intriguent et filent les jetons. Putain de pays. On ne peut plus mourir tranquille sans se faire dépouiller, même un SDF peut te pousser sous la rame en loucedé avant de retrouver son siège sous la pub et téter son litre. Ma sœur m’avait prévenu, n’y va pas seul, Saint Louis n’est pas sûr, on t’injecte du pas conforme avec des tas d’additifs, que si tu lisais la notice tu tomberais raide.

En bas, ça grouille, que de la racaille qui va traficoter de bonne heure dans l’espoir qu’avec tes cauchemars t’as l’esprit ailleurs, que tu sentiras rien et remonteras sur le bitume plus léger qu’à l’entrée. Je sais pas ce qui se passe, y z-ont supprimé des métros, ça va bousculer et j’ai perdu mes forces avec les ans. J’y vois rien, y fait presque nuit, une histoire de coût social, d’alignement sur les réglementations européennes.

Quand j’entre, tous s’écartent et je me demande s’ils sont aussi nombreux que je les vois. Sans doute les cachetons dont j’ai fait un monticule avec les boites vides, jusqu’au plafond. Les portes se ferment avec leurs alarmes sonores et puis rien. Oui, rien, ça démarre pas. À ce moment, une employée à casquette et foulard, une catcheuse, me saisit le coude, me conduit vers l’avant, ouvre une trappe, me pousse ainsi qu’une voyageuse de mon âge. Vous serez plus confortables en bas. En bas ?... !!! Je ne sais pas si vous êtes jamais descendus sous une rame, mais ça fout les jetons, pire que Saint Louis. D’abord, au passage la catcheuse nous pique nos sapes et on se retrouve à poil avec ma compagne de voyage. C’est la règle qu’elle dit, l’employée avant de claquer la trappe sans s’informer si l’on descend un jour, à Pâques ou à la Trinité.

 Le convoi s’ébranle aussi je lorgne ma voisine dans la pénombre et mon émotion est palpable, visible de loin même pour une bigleuse. Si je m’attendais à ça un jour de chimio, celui de l’inauguration. Cette femme m’intrigue, il me semble la connaître, de jadis, du temps... oui, quand j’étais puceau, que j’embrassais sans savoir comment tourner la langue. Et alors, elle cause d’une voix curieuse, se veut séductrice, son œil brille comme un ver luisant dans le noir du tunnel, dans les éclairs sur les rails qui défilent entre nos jambes. Ça bringuebale, nous perce les esgourdes dans les virages et rien pour s’accrocher.

 On étaient mieux en haut avec les tire-laines, doigts crispés sur le porte-monnaie. Tu te souviens pas de moi, la cité, la cage d’escalier ?... Je dis rien, je l’ai reconnue, j‘ai la frousse qu’elle recommence, même un siècle après. Et ce coup-ci, pas de pantalon, ce sera plus fastoche, elle pourra me faire mon affaire sans mon accord. J’y dis pour la décourager, je me rends à la chimio, d’un air de celui qui connait sa leçon et espère décrocher le premier prix en fin d’année. Pense-tu, elle s’approche, se colle, discute un brin avant de s’y mettre. Je le sais, je devine qu’elle en rêve de déclencher mon émoi malgré moi.

J’espère que la rame va freiner, la trappe se rouvrir, mais ça roule, ça roule sans tenir compte des stations, des quais qui frôlent nos arpions. Elle questionne, je réponds en la reluquant, c’est plus facile de près mais pas joli-joli comme spectacle. L’impression de me contempler dans la glace, la peau dégonflée, tachetée, avec des bosses et des creux aux clavicules, les salières bien prononcées, sans oublier le reste, les yeux, les bajoues, les lèvres plissées, de quoi dégobiller. Punaise, qu’on est moches. Et ça roule toujours à la RATP, un matin du tour de Paris par les extérieurs, la visite des souterrains. Sans doute une explosion nucléaire nous maintient en survie au fond du trou. Avec en prime ma première fiancée, une sacrée dévergondée qui souhaite remettre ça dans les cahots, que la rame clignote, on en aperçoit les flashs entrecoupés d’étincelles issues des roues qui s’échauffent.

Un instant, je me demande si je suis éveillé, au paradis ou en enfer, impossible de discerner une différence. La mémoire me revient, la rencontre avec cette gamine, sa langue avec déjà de l’entrainement, à onduler, se faufiler, à s’extraire pour forcer l’entrée dans la foulée, et qui diffusait un parfum de chewing-gum à la menthe. Ah, une vraie toile d’araignée ! Une ensorceleuse avec des doigts frais se glissant dans la culotte ! Vous auriez fait quoi à ma place, quand la porte s’ouvrit sur le palier, celle de l’ascenseur ? Quand elle se colla contre mon buste, m’enfonça son appendice gluant jusqu’à la glotte en pouffant ? Le prof de math habitait au quatrième, et elle parvint à ses fins juste quand la porte sur rue claqua, comme si un type en colère quittait le lieu furax.

Le lendemain, j’ai simulé être malade, ai passé le thermomètre près d’une allumette pour convaincre les parents. Et bien, elle est passée à la maison vers midi, sachant mes parents au boulot, a achevé mon apprentissage sur le lit d’une personne qui protestait, et nous avons roulé sur le tapis en fausse fourrure en forme d’ours polaire, avec la tête et ses deux billes pour les yeux, ses minuscules pattes aux griffes en plastoc. Elle a séché les cours l’après-midi et nous nous sommes endormis une bonne heure. Elle ronflait !!! La rame a ralenti, la trappe s’est ouverte et la catcheuse nous a balancé nos fringues avant de glapir. Station Goncourt, vous descendez bien la tous les deux ?... Goncourt, c’est tout près de l’hôpital Saint Louis. Ma voyageuse a redressé sa moumoute, est sortie la première tandis que sur le quai je filai dans l’autre sens.

Putain de rêve !!!

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