Salut Clémentine

  • 10 août 2018
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Dans un calepin jauni, ton adresse est à moitié effacée, aussi il se peut que ma lettre soit ouverte au centre postal de Libourne afin de m’identifier pour me retourner le courrier. Inutile facteur, je n’en veux pas.

Dans un calepin jauni, ton adresse est à moitié effacée, aussi il se peut que ma lettre soit ouverte au centre postal de Libourne afin de m’identifier pour me retourner le courrier. Inutile facteur, je n’en veux pas. Je préfère m’imaginer Clémentine lisant mon texte toute tremblante. A la suite de mon accident, Clémentine, quand j’ai perçu que tes visites n’étaient pas celle d’une amoureuse mais guidées par la compassion, j’ai demandé à l’infirmière de protéger ma tranquillité. J’ai fait un curieux rêve, ou que tu sois, lis-le, s’il te plait, en souvenir de nos vingt ans.

Moi qui n’y ai jamais mis un orteil, j’erre dans une bibliothèque. En fait, je suis perdu dans des allées, mais je marche !!! Sans béquilles, sans tripoter la télécommande de mon fauteuil. Il y fait sombre et suis guidé par une lueur s’éloignant à mesure que je progresse. C’est agaçant et comme la solitude me pèse, je hèle les paumes en portevoix vers le ciel, plutôt vers le plafond, tout là-haut, contre lequel est coincée la dernière rangée de livres. Impossible de ne pas éternuer et aussitôt quelqu’un déboule, des lunettes rondes minuscules coincées sur son pif, une patate comme dans les bandes dessinées. Qui va là ! Présentez votre abonnement ! Notre face à face est étrange, il semble comme derrière une vitre opaque. Je tends la main qui traverse le verre, le touche sans qu’il réagisse alors qu’il renouvelle sa demande, qu’il braille avec des postillons. Qui va la ? Présentez votre abonnement ! Je décide de l’ignorer et marche littéralement dessus et il disparait dans mon dos. Je suis rassuré d’avoir croisé un humain, enfin, puis de m’en être débarrassé. Chacun de mes pas soulève cette poussière omniprésente, j’éternue de nouveau, et cette fois c’est une employée un dossier sous l’aisselle qui m’interpelle. Qui va là ? Présentez votre abonnement ! Cette grande bringue doit être née dans un placard de la bibliothèque, elle en a la couleur et dégage une odeur de poussière, sèche, irritante. Comme avec son collègue, j’avance, passe au travers et au bout de l’allée je vais emprunter un autre boyau, aussi haut, aussi long, aussi sombre avec les mêmes escabeaux. Avant de virer, je jette un œil sur la cloison de verre qui donne sur la ville, en bas, où grouillent mes congénères, ceux qui ont encore la faculté de se déplacer sans béquilles ou fauteuil, et constate que les piétons s’évertuent de traverser en évitant les bolides qui cherchent à les culbuter, comme moi jadis avant que tu ne m’induises en erreur, ma chère Valentine, en me portant fleurs et friandises dans ma chambre d’hôpital. C’est un spectacle captivant et je fixe mon regard sur un de ces petits personnages qui font des bonds, tantôt de côté, tantôt de l’avant et qui parfois s’écroulent. Aussitôt, le haut-parleur de la bibliothèque confirme le point. Bingo ! Je ne devrais pas, mais je suis amusé et le spectacle me détend dans ce lieu sinistre, aussi j’applaudis bien fort. Du coup, je passe du temps à guetter le suivant qui comme moi jadis finira sur le carreau, et vers lequel une autre Clémentine se dirigera bras encombrés de bouquets et chocolats. La page suivante, car ce rêve se déroule comme un livre dont les pages tournent d’elles-mêmes, je me hisse sur un escabeau, moi qui ai toutes les difficultés à me glisser sur mon lit et que dire de la baignoire que j’ai voulu conserver en dépit des mises en garde de ceux qui me veulent du bien et que, parfois sans tenir compte de leur bonne volonté, je rembarre. Je ne devrais pas, il y a plein de choses que je ne devrais ni faire ni même penser, mais c’est plus fort que moi, le mal est là, dans mon corps, et il a fini par coloniser mon esprit. Une fois à mi-hauteur car la peur me tétanise dès les premières marches, je choisis un livre, sa grosseur avec la certitude que plus il est lourd, plus mes chances de trouver sont importantes. Je me presse car la crainte de me réveiller bredouille, d’ouvrir un œil sur mon fauteuil roulant est tapie, moral ruiné jusqu’au soir, jusqu’au nouveau rêve, et griffonne sur un carnet les coordonnées d’une connaissance avec un crayon qu’il me faut humecter du bout de la langue. J’avais oublié celui-là, je tâcherai de le contacter en quittant la bibliothèque. Je redescends car j’ai remarqué qu’un seul nom m’intéressait sur toute une hauteur, ce qui nécessite un effort qui m’est à présent étranger. Quelles sont les dernières marches que j’ai affrontées pour de vrai ? Où était-ce et connaissais-je déjà Valentine et ses fleurs et friandises ? Une fois l’allée qui n’en finit pas auscultée, je vire face au mur de verre maculé de tous les oiseaux qui y ont fini leur course, et redémarre avec le réveil en tête. Valentine va-t-elle me téléphoner ? Et puis, je repousse cette jeune fille de vingt qui doit avoir changé, trop pour la reconnaître et susciter quoi que ce soit de positif, et continue de noter des noms, ceux des humains croisés avant l’accident et qui ignorent que je respire encore, bouge, me déplace uniquement à l’horizontal et ai cessé depuis longtemps les activités dans lesquelles ils m’ont rencontré. Le temps a passé et je le pressens, la bibliothèque va s’effacer, alors j’attaque une dernière muraille de livres, compulse dans la panique, griffonne des noms d’inconnus mais qui se souviendront m’avoir bousculé dans le métro, m’avoir grillé la place dans une fille d’attente sur le trottoir, de m’avoir indiqué la direction d’une rue. Je ferme le carnet, le tiens fermement d’une main, préférant finalement me diriger de moi-même vers la sortie plutôt que de me réveiller brutalement. Mes pas résonnent, un vigile m’interpelle, qui va la ? Présentez votre abonnement ! Le jour pointe à travers mes paupières, le ron-ron de la rue commerçante me parvient, je tends la main, tâte le drap, d’abord d’une main molle, puis de plus en plus fébrile en recherche du carnet…

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