Éric Canard aurait dû faire comme son amie Reinette Mangeon, prendre un pseudo. Gédéon Dutilleul, ça sonnait classe auprès des éditeurs. Et puis, secrètement, il en voulait à sa vieille complice d’avoir opté pour Gédéon qui aurait dû lui revenir d’office, de plus il n’aurait pas été contraint de changer de sexe pour l’occasion, comme elle...
N’avait-il pas dévoré ces bandes dessinées de Benjamin Rabier publiées dans les années 20, dont le héros, Gédéon le canard, avait égayé son enfance ? Il en était venu à détester son patronyme, Canard, synonyme de fausse note, dont témoignaient ces manuscrits transmis par la poste aux maisons d’éditions qui immanquablement usaient d’un même formulaire pour l’envoyer bouler.
Précédant la formule consacrée, en dépit de son intérêt, votre manuscrit ne correspond pas à notre ligne éditoriale, Éric Canard en caractères gras sautait aux yeux, Monsieur Éric Canard, parce qu’ils se foutaient de lui, en plus. Leur ligne éditoriale, je t’en foutrais ! Hypocrites, à n’éditer que leurs copains... Tandis que Gédéon Dutilleul avait droit à un chapelet de louanges dans les revues, avec immanquablement sa photo... Le nom de baptême de son amie intriguait autrement, Mangeon Rainette...
Éric Canard inquiétait parfois, à cause de son moral en dent de scie. Cyclothymique d’après elle, bipolaire selon son psy préférant un terme plus parisien. Je t’en foutrais du bipolaire... En période de creux, Éric Canard se fermait comme une huitre, et c’était toujours suite aux retours de manuscrits qui le lessivaient, lui sciaient les pattes, le dézinguaient, le propulsaient dans les 36ème dessous, le navraient. Avant d’ouvrir les enveloppes, il les déposait à l’ombre d’une étagère, à germer, hors de vue, là où étaient stockés les prospectus publicitaires dans l’attente des sacs jaunes, avec parfois un regard en fin de journée tout en sirotant son antidépresseur, ayant oublié qui lui répondait. Il ignorait ce qui l’entamait le plus, une réponse par retour de courrier, ou bien six mois plus tard, pour le faire lanterner.
Conseillée par Reinette Mangeon, une directrice d’édition, avait lambiné, si bien que surmontant son amour-propre, il avait décroché le téléphone afin de relancer la connaissance de son amie aux relations longues comme une trompe d’éléphant.
La directrice de collection avait fait ah, monsieur... Co... Canard, nous nous sommes déjà vus ?... Visiblement prise en défaut, il avait savouré son instant de patinage artistique, avant de lui rafraîchir les méninges. Oh, mon dieu, pardonnez-moi... Votre manuscrit a été longtemps sur mon bureau, puis ma secrétaire l’a égaré... Il n’avait pas posté de nouvel exemplaire, comme conseillé, avec la promesse que la tête de linotte s’y plonge dès réception, mais préféré une dose d’antidépresseur. Tu parles, Charles... Cause toujours, tu m’intéresses.
Heureusement pour lui, aux périodes creuses succédaient les montées au pinacle, après avoir entamé un texte, bouillonnant, et s’il rendait encore visite à son amie Reinette Mangeon, vieille fille accueillante et fière de l’être, c’était pour se relaxer, de peur d’une surchauffe cérébrale. Dans ces moments, il était intarissable, et l’auteur à succès au sexe indéterminé devenue soudain Gédéon Dutilleul, partageait un même enthousiasme. Quel plaisir de te voir ainsi, même si on ne peut plus en placer une... C’était elle qui avait trouvé la formule, s’empressant de la transmettre à son ami survolté. C’est ta période Gédéon... Puis, complétait. Je te préfère comme ça, à vouloir croquer la terre à pleines dents...
Que son amie Reinette Mangeon lui attribue le prénom de son propre pseudo, loin de le courroucer, le confortait dans son désir d’aller au bout de ce nouveau roman. Et d’ailleurs, son amie édité de longue date ne l’encourageait-elle pas ? De toutes les façons, il te restera un texte, et puis un bel élan de satisfaction, le bonheur d’écrire, du point final enfin atteint.
Dans la période Gédéon, on pouvait tout lui balancer tant l’illumination l’emportait, et surtout, à aucun moment il n’envisageait un envoi à une quelconque maison. Sinon, il sombrait dans l’heure. J’écris pour moi, par plaisir, sans rien attendre. Puis, il ajoutait, fort de ses certitudes, le reste, je m’en tamponne le coquillard. Il adorait les expressions populaires qui ravissaient Reinette Mangeon, et tous deux partageaient alors longuement des réflexions sur l’écriture, dans une même intimité.
D’une année sur l’autre, deux semestres distincts se relayaient. La période Gédéon, débutant vers la mi-novembre, pour affronter la grisaille, et dès le mois de mai, une fois les corrections du nouveau manuscrit achevées et le retour des hirondelles, le semestre Canard rodait, qui lui mangeait les globules rouges. Chaque jour, il lorgnait la boite aux lettres vide, se disant, ça vaut mieux comme ça. Chez Reinette Mangeon, il causait de tout, sauf d’écriture, et cette dernière redoutait sa venue, de peur d’être plombée par ses idées noires jusqu’à la semaine des quatre jeudis.
L’idée était venue quand Éric Canard passait en coup de vent chez sa vieille connaissance, des visites à répétition, inquiétantes et diffuseuses de stress. Juillet approchait, les grandes vacances se profilaient avec les préoccupations des valises pour beaucoup, le laissant seul à Paris et sans projet. Un choix, ne pas adopter un comportement moutonnier, selon son expression, l’idée des embouteillages ou du train bondé comme le métro aux heures de pointe déclenchant des allergies. Le contrecoup, c’était affronter une vie monastique, loin de tous, trompée par quelques appels téléphoniques d’âmes compatissantes, la réception de cartes postales le laissant rêveur.Le port de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, Patiente encore un peu, nous rentrons à Paris dans trois semaines.
Tolède, nous avons compris les délices de Don Quichotte. La Mongolie, Le désert de Gobie, 3 fois la France, 1,7 habitant/km2. Cette carte tout spécialement provoquait des interrogations, ses réticences à profiter d’un voyage étaient-elles fondées ?
Le hasard voulut que la factrice franchisse la porte de Reinette Mangeon sur les talons d’Éric Canard. Bonjour ma belle, un courrier à votre adresse, mais au nom de Gédéon Dutilleul, vous hébergez un soupirant ?... L’employée qui sillonnait les rues en poussant son vélo jaune devait faire du culturisme, d’après Éric Canard qui n’en loupait pas une, tandis que son amie s’amusait de la familiarité de la postière. J’aime mieux ça, et c’est la seule à grimper les étages, avait déclaré l’écrivaine, survolant le texte. Tiens ma maison d’édition... Se voulant discret, Éric Canard gagna les toilettes situées dans la salle de bain.
Au mot édition, c’était la débandade, et la musique classique diffusée sitôt la lumière allumée lui changea les idées. Il était dans cet appartement un peu comme chez lui, aussi s’attardait-il, inspectait ses dents déchaussées pour lesquelles un dentiste d’un quartier chic lui avait peaufiné un devis à chuter de l’armoire. 32000 euros ! Craignant que son amie ne le prenne pour un affabulateur, il avait exhibé le document, suite à quoi elle avait rétorqué, pour ce prix, on te refait à neuf, et le haut, et le bas ! De plus, avait-elle ajouté, ce sera certainement du bon travail... Éric Canard avait bougonné, à ce tarif, manquerait plus que ce soit salopé...
Ce qu’il ignorait, alors qu’il tirait la peau du visage pour atténuer les rides, c’était les surprises dans la pièce à côté. Qu’est-ce qui leur a pris d’envoyer un courrier à mon pseudo... Mais le véritable étonnement se situait entre deux feuilles, accompagnant l’invitation à Mers-les-Bains, à l’occasion du sixième salon du livre, un endroit qui ne l’avait pas particulièrement séduite pour signer ses publications, et à laquelle elle avait cédé en fonction de la mer, et.... d’un appartement hérité dernièrement au Tréport, dans lequel elle se rendait une fois l’an. Et encore ironisait Éric Canard prompt au persiflage, les années bissextiles... Il en savait quelque chose, en ayant profité à maintes occasions, et son grand plaisir était de filer, dès son arrivée, sur le Quai de la Retenue, dans un petit restaurant à se faire péter la sous-ventrière... Parlant ainsi, il savait la mettre en joie et, au retour, selon ses moyens du moment, il lui faisait livrer un bouquet de fleurs. Se sachant maladroit, il avait dans la vie eu maintes occasions de recourir aux roses, aux glaïeuls, et s’était même payé le luxe d’en faire parvenir à sa contrôleuse des impôts, sans grand succès.
Alors qu’il quittait la salle de bain, Reinette Mangeon l’attendait, invitation en main. Dis-donc Éric... J'en ignore la raison, mais mon éditeur a joint une réservation dans un hôtel, au Bellevue, pour le salon de Mers-les-Bains dont je t’ai parlé. Tu vois où c’est situé ? Aussitôt Éric Canard réagit comme elle s’y était attendue. C’est idiot, tu peux dormir au Tréport... L’auteure désormais reconnue qu’était Gédéon Dutilleul répugnait à jeter l’argent par les fenêtres, même celui des autres et à son avantage, et une chambre impersonnelle à quelques encablures de sa résidence secondaire ne remplacerait en aucun cas l’intimité de son chez soi. T’as raison, poursuivit-elle, d’autant qu’il a été prévenu que j’avais de quoi me loger. Alors, sentant la période Canard monter comme un soufflet avec l’imminence de l’été, une mine blafarde enlaidir la face de son ami, elle osa une proposition. Et si tu te faisais passer pour Gédéon Dutilleul le 7 et 8 juillet à l’hôtel, ça te ferait un week-end d’occupé ?...
Inutile de vous dire, Éric Canard fut touché d’enfiler les habits d’un auteur reconnu, ne serait-ce que le temps d’un week-end et dans l’espace restreint d’un hôtel, mais la chance joue un rôle souvent décisif dans la vie, et lui n’en avait pas été doté à la naissance. Vous pourriez me reprocher de commettre une erreur de débutant, vous annoncer d’avance une mésaventure en guise de chute à cette histoire, mais Éric Canard est imprévisible, et moi-même en écrivant ces lignes me demande ce qu’il nous réserve. J’ai bien écrit nous et non je, car croyez-moi, j’appréhende !
Pour une fois, l’éditeur avait été généreux, offrant deux nuits d’hébergement, permettant ainsi d’arriver la veille à son auteure favorite, qu’il avait décidé de chouchouter, ayant eu vent d’une grande maison l’approchant. Des retards sur les droits d’auteurs, une traduction de Gédéon Dutilleul avaient été réglés en quatrième vitesse, et il est légitime de soupçonner que ces nuits à l’hôtel Bellevue étaient motivées par un souci identique, la conserver jalousement.
Comme Éric Canard chavirait dans sa période cafardeuse, il traînait au lit jusque dans l’après-midi, souvent la tête comme une calebasse au réveil, occasion sans cesse renouvelée d’une bonne résolution, ne pas mêler whisky et antidépresseur. Peine perdue. Particulièrement sonné ce vendredi-là, celui du 6 juillet, il enfila dans la précipitation une veste en lin, jeta dans un sac slip, chaussettes et brosse à dents, claqua la porte, dévala l’escalier dans l’espoir d’attraper son train, le dernier de 19h05 pour le Tréport jouxtant Mers-les-Bains.
Je vous ai prévenu, cet homme a la guigne. Stressé comme il était, n’importe quel autre parisien aurait sauté dans le métro pour gagner la gare du Nord à temps. Pas lui. Enfin, le hasard mit en travers un obstacle, sans qu’il soit capable d’esquiver une situation qu’il géra, comme on jargonne de nos jours, à sa façon, à savoir en s’enfonçant de lui-même dans un truc inextricable, comme l’auraient fait peu de gens, peu de lecteurs serais-je tenté d’ajouter. Peu de citoyens sensés. À croire qu’il aimait les tuiles...
L’incident se déroule à la station République, non loin de son domicile. Il s’énerve sur le ticket qui se rebiffe à l’approche de la fente, parvient à passer le portillon, se précipite sur le quai où deux contrôleurs s’occupent d’une femme noire et de son enfant, plus particulièrement de ce dernier. Visiblement, le gosse a laissé ses quatre ans d’âge loin derrière, en dépit des affirmations de sa mère invoquant la gratuité et, en bon écrivain toujours en quête d’anecdotes à rapporter dans un roman, Éric Canard stoppe à leur hauteur.
Les employés de la RATP se sont levés du pied gauche, le gamin baisse les yeux devant l’absurdité du mensonge maternel, et notre héros qui se rend dans un hôtel à Mers-les-Bains en tant qu’auteur enfin reconnu, tend son propre billet composté au gamin. Tiens, qu’il lui fait, il était par terre, tu l’as perdu... Seulement, sans doute remué par la situation, la petite victime hausse les épaules. C’est pas à moi... Impatient, Éric Canard s’embourbe, avec un clin d’œil. Mais si, tu viens de le laisser tomber... Enfin le gosse béat comprend, sourit à son sauveur, et la mère et le fils s’en vont sous le regard courroucé des contrôleurs, pas contents du tout. Alors, ces derniers se tournent vers le nouveau venu. Ticket, si vous plait !
Voilà comment cet homme englué dans poisse rate le dernier train, décidé de tenter sa chance le lendemain. C’est du wagon, le samedi matin, qu’il joint Reinette Mangeon, plutôt Gédéon Dutilleul alors en fonction au salon du livre, qu’il sait déguisée en homme. Allo ? C’est moi, Éric, j’arrive, j’ai raté mon train... Au bout du fil, la voix est plutôt aigre. Je m’en suis doutée, le patron de l’hôtel a contacté mon éditeur qui m’a réveillée à minuit, il s’inquiétait... De suite, Éric Canard le pressent, la coupe est pleine, son amie ne l’est plus... Non mais, tu te rends compte ! J’ai été contrainte d’avouer la vérité, quelle honte. T’es vraiment un bon à rien, nous sommes fâchés, à mort, inutile de rappeler, et n’imagine pas qu’à l’hôtel on va t’accueillir les bras ouverts.
Avant de raccrocher, Gédéon Dutilleul ajoute une ponctuation. J’en peux plus, je ne veux plus te voir ! Comme elle vient d’hurler, Éric Canard contemple son téléphone portable en silence, déstabilisé sur son siège. Sa seule amie... Il n’a pas eu le temps de le confesser, il n’a plus un sou en poche... Le train ralentit à l’approche de Beauvais, il saisit son sac, déterminé au demi-tour. Une journée de passée, se dit-il, avalant sa mixture discrètement...