En nos contrées, si les gouvernements sont drivés par les uns et parfois par les autres, leurs procédés et recettes divergent guère, volontiers échangeables, les banques restant aux manettes. Quand la décision de créer 80 000 Emplois Aidés supplémentaires parvint aux oreilles des Tétard un beau matin, Madame, qui aime les chiffres, sortit sa calculette. À raison de 36568 communes, cela fait, voyons voir, 2,18 emplois chacune ! Son mari fit la moue, et si on tombe dans les 0,18?...
Ces deux citoyens, si vous les connaissiez, constituent un couple effacé, uni pour le meilleur, mais surtout pour le pire depuis la crise provoquée par les banques, ces dernières, comme chacun sait, ayant un faible pour la roulette, à faire valser l’argent des déposants par les fenêtres. Les Tétard apparaissent aux yeux de leur entourage ni ternes ni d’une grande brillance, du genre appréciés par les Instituts de Sondages auxquels ils se soumettent volontiers, rien de plus aisé grâce aux réponses à cocher.
Chose à laquelle ils ne s’attendaient nullement, le lendemain l’employée de Pôle Emploi tint à Max Tétard un curieux langage. Ça vient de sortir, si vous avez rempli correctement le formulaire, vous êtes l’heureux bénéficiaire d’un des 2 Emplois Aidés accordés à la commune. Aussi s’empressa-t-il de rectifier. 2,18 d’après la calculette de ma femme, seule chose délaissée par l’huissier. C’est vrai, parfois elle patine. La calculette, pas ma femme... Puis, conscient de son nouveau statut, il ajouta bombant le torse. À présent, vous vous adressez à un citoyen aidé par le nouveau gouvernement.
En femme d’expérience, celle coincée derrière son guichet contre son gré, se racla la gorge. Vous faites erreur, monsieur comment déjà... Tétard Max, n’est-ce pas ? Survolant le formulaire, l’employée bougonna. C’est le contrat qui est aidé, pas vous. Alors, reprenons, d’autres attendent dans la salle prévue à cet effet, et qui n’auront pas votre chance... Voyons voir, ça, pour l’instant, c’est correct...
À mesure, elle tournait les pages, avec minutie, sans plus attacher d’importance au bénéficiaire de la générosité présidentielle. Ah, un oubli. Avez-vous un domicile fixe ?... Max Tétard s’accouda au comptoir. Un domicile, comment dites-vous?... Derrière, la grogne montait, chacune et chacun des postulants s’imaginant une entourloupe, une attente inutile, comme à chaque pointage. Une femme prenait à témoin son voisin. Encore un pistonné ! L’homme enchaîna. J’ai bossé vingt ans à dépiauter des poulets anémiés et on me fiche dehors, comme un malpropre, alors, vous savez, leur baratin... Un individu chétif à la calvitie naissante poursuivit. Ce qu’il faudrait, c’est une bonne guerre. La femme reprit, j’en connais une qui mettrait de l’ordre dans tout ça... L’employée haussa le ton. Mettez tous la veilleuse sinon je boucle la boutique et vous repassez demain...
Le silence se fit, étouffant, et un nom se lisait sur les lèvres. La prochaine fois, je vote pour elle, promis. C’était comme une trainée de poudre, propagée sans pouvoir la stopper. Alors, je disais, vous vivez dans une vraie maison, monsieur Max Tétard, pas dans une roulotte ?... Comme il semblait ne pas comprendre, elle mit les points là où il fallait, d’après les consignes gouvernementales. Vous n’êtes pas... Romanichel, des fois ?...N’avez aucune accointance avec les gens qui voyagent ?... Quelqu’un dans la file s’énerva. Manquerait plus que ça, que la racaille se serve en premier. Une femme timide protesta. Un peu de dignité, tout de même, il ne vous ont rien fait, ces gens-là. Celle qui avait lancé la fronde l’interrompit. Et bien, je vais vous dire, moi, ce que j’en ferais, de gens comme eux...
Max Tétard eut l’envie soudaine d’en finir, parapha là où l’employée écrasait un doigt, certifiant qu’il était bien français, de souche de surcroit, logé dans une maison enracinée dans le sol et non flottante au gré du vent et des rondes de gendarmes. Une fois sur le trottoir, il se rendit à l’adresse indiquée sur le certificat d’attribution de l’Emploi Aidé, et passées maintes hésitations, examina pour la énième fois la feuille officielle avec le cachet de Pôle Emploi. Ben ma foi, ça ben l’air d’être là...
Il passa la paume sur une joue mal rasée et, à pas comptés, remonta les rails jusqu’à la bâtisse aux volets du rez-de-chaussée condamnés, ceux du premier et seul étage étant comme oubliés et dans l’hésitation. Eh ben, tu parles d’un endroit. Ça a l’air d’être une gare, ma foi. Mais sans voyageur et ne menant nulle part. Il consulta de nouveau son attribution officielle. Emploi Aidé.Ben, heureusement qu’il est aidé, cet emploi-là, sinon, comment le dégoter... C’est ma Tétardine qui va être baba, de cette histoire...
Comme la journée était fort avancée, il fit le tour du propriétaire, ignora les rails dans son dos, arracha l’herbe pointant entre deux pierres, contourna la gare proprement dite, revint vers la salle principale observée de la grille de protection. Que du délabré, et il imagina l’emplacement du guichet, des employés en casquette, certains même dotés d’un sifflet. Max Tétard s’interrogeait. Pourquoi aider un emploi tel que celui-ci, et en quoi consistait-il, sinon à verser à l’employeur une subvention, et sans doute ce veinard bénéficiait-il d’une exonération de charges sociales, alors que le pays s’asphyxiait d’avoir été tant prodigue, sans retour et reconnaissance.
Au moment de quitter le lieu, un individu surgit de la voie. C’est vous, le dénommé Tétard ?... Le ton était ferme, l’œil inquisiteur, tout respirait en lui l’Instructeur Pédagogique à qui on obéit sans moufter. Il tapota le cadran de sa montre. Demain, huit heures précises, chaque minute de retard, un quart d’heure en moins sur la compensation. Max Tétard qui avait intégré le vocabulaire défini par le nouveau pouvoir opina du menton, souhaita une bonne soirée les dents serrées, et pressa le pas jusqu’à Tétardine à qui il conta dans le détail les péripéties de la journée.
Rompue à la flexibilité, cette dernière l’apaisa. Tu te fais tout petit comme devant une poupée, et ferme les yeux quand on t’engueule. Aide ton emploi, c’est tout ce qu’on te demande. Le lendemain, la journée s’annonçait splendide d’après le Ministère du Tourisme. Ciel bleu sur toute la France, quelques ondées prévues en fin de soirée. Pour changer et attentif à respecter l’heure, Max Tétard emprunta la voie rapide, les rails qu’on avait renoncé à entretenir au quinquennat précédent. L’Instructeur Pédagogique ne cachait pas son impatience. Moins cinq ! C’est huit heures une fois en tenue, et n’oubliez pas votre gilet fluo.
En préambule, aider le travail nécessitait quelques réparations, la première consistant à ouvrir le ventre de la grosse pendule accrochée au-dessus du linteau, nettoyer le mécanisme et, s’il avait écouté l’Instructeur Pédagogique, le bijoutier amateur aurait usé de la burette d’huile, grave erreur qu’il se garda de lui notifier. Ça encrasse, et sans heure précise, plus d’Emploi Aidé. Motus avait insisté Tétardine, Max son mari se le tenant pour dit. Ensuite, sous l’œil de l’Instructeur Pédagogique, le nettoyage constitua l’essentiel de la besogne cette première journée.
La serrure de la grille de protection étant rudimentaire, la forcer fut un jeu d’enfant, comme d’en fixer une rutilante en provenance de Chine, qui rendrait l’âme dans la semaine. Le nouveau parti au pouvoir, à la couleur indéfinissable, l’avait martelé, le protectionnisme, c’est ringard, un slogan imparable, et là encore Max Tétard opinait du menton. En fonction de la crise et pour aider l’emploi, le temps de pause était réduit à quinze minutes, suffisantes chez un être normalement constitué pour mâcher un casse-croûte, avaler un verre, résultat d’une commission d’étude chargée de réduire le coût. Quand on avait réduit le coût, les partenaires sociaux s’entendaient comme larrons en foire, la prospérité se dessinait au bout des rails.
Avant cela, indispensable de remettre la gare en état, d’où la présence de Max Tétard. Sans son Instructeur Pédagogique personnel, jamais il n’aurait su par quelle manœuvre se diriger vers la prospérité, tant le bâtiment avait été dégradé au fil des décennies, à une époque où les patrons du CAC 40 se rongeaient les ongles en fin de mois, avec des revenus de misère. Heureusement, les bonnes volontés se succédaient à la tête du pouvoir, appliquant une politique de redressement des fortunes, si bien que, peu à peu, la pente s’inversait, les directeurs d’entreprises retrouvaient joie et espérance en des jours meilleurs.
À la fin du mois, Max Tétard inspecta sa feuille de compensation. Mais, balbutia-t-il, il en manque... L’Instructeur Pédagogique tapotait sa paume d’une badine. Vous dites ?... Le bénéficiaire de l’Emploi Aidé prit sa respiration. Je touche 100 euros de moins que prévu, j’ai toujours respecté l’heure... Puis, il ajouta dans sa barbe, de plus, la dernière semaine, je me suis coltiné une heure d’Emploi Aidé supplémentaire par jour. L’Instructeur Pédagogique évacua cette dernière doléance d’un haussement d’épaules. Vous ne regardez pas le vingt heures ?... Une des dernières mesures, pour aider l’Emploi du mieux qu’on peut. Seuls les bons élémentscontinueront à profiter de ces largesses en temps de crise. Plaignez-vous !
Une fois de plus, Tétardine le tranquillisa. C’est provisoire, mais pour te tenir au courant, emporte donc un poste, et suis les dernières décisions. Trouvant l’idée astucieuse, il badigeonna donc le plafond de la gare tout en prêtant l’oreille à France-Info. Et quelle ne fut pas sa surprise... Ainsi, il découvrit combien les bonnes volontés à la tête du pouvoir bûchaient sans relâche et sans récriminer, sans les yeux sur la pendule comme lui dans son chantier, promulguant des lois en rafale. Tétardine l’avait seriné, sois flexible, il est temps d’apprendre à nager, car le monde et les temps changent... Là encore, fallait-il avoir assisté assidument aux cours de la communale, le roseau plie mais ne se rompt point. Et ben moi, avait maugréé Max Tétard, je ne vais pas tarder à rendre l’âme, et pour être franc péter les plombs avec toutes ces déclarations sur France-Info. Philosophe, Tétardine avait suggéré, t’as qu’à brancher Radio Nostalgie, vieux machin...
Pour parachever la restauration du bâtiment, il devenait urgent de revoir l’électricité, laquelle offrait aux curieux ses limites, un coffret extérieur exhibant aux intempéries des fils rongés par l’oxydation et sans plus d’efficacité qu’une pelote de laine. Un câble rouge était relié à un domino pour faire illusion, ce dernier accueillant deux arrivées effilochées, preuve s’il en était du manque d’entretien des biens de la nation. Max Tétard ne se déroba pas devant le devoir, et une semaine bien remplie fut nécessaire pour remettre le réseau en état.
Pour œuvrer correctement et aider l’emploi, il ne rechigna pas à étirer ses heures de labeur jusqu’au samedi, poussant son effort jusqu’au dimanche matin, sacrifiant son jogging. À vrai dire, il n’attendait rien en retour, sinon l’acquiescement de Tétardine, laquelle ne manquait jamais une occasion de manifester son désaccord avec son Max de mari, réprouvant son manque de solidarité avec les patrons face à la crise. Sans patron, tu mangerais quoi, triple buse ?...
Quand la journaliste de France-info annonça la suppression provisoire du repos hebdomadaire, Max Tétard craignit d’être identifié comme inspirateur de la réforme, tout ça pour brancher le courant au plus vite. Mais l’Instructeur Pédagogique lui offrit le premier godet issu de la toute nouvelle machine à café, lui assurant l’anonymat. Du rustiqua de provenance incertaine, dissolvant le plastic. Buvez, fêtons ces bonnes résolutions annonçant le bout du tunnel... Il lui semblait bien avoir entendu ce sermon en des temps anciens, sans pouvoir mettre un nom sur l’auteur de la formule.
Une fois la restauration de la gare achevée, Max Tétard s’inquiéta pour son Emploi Aidé. Des contrats de ce type avait foisonné depuis la crise, d’Adaptation, d’Avenir, d’Apprentissage, Jeune, d’Insertion, une liste longue comme une langue de belle-mère, et toujours avec une dérogation au droit commun. Pour aider justement l’emploi, le droit commun étant un obstacle à la prospérité des créateurs, ces philanthropes aux cœurs gros comme des calebasses, comme une sangle leur bridant l’estomac au moment de s’empiffrer.
Ce qu’il redoutait, c’était que Pôle Emploi ne le contraigne à un nouveau stage de Réinsertion, d’Avenir, d’Adaptation, il ne savait plus, que des termes à faire rêver. Il se revoyait poussant une poubelle à roulette, le sac de propreté jaune canari et le balai orange, le tout fluo, comme son gilet de sécurité, un vrai sapin de noël. Plutôt mourir, s’était-il juré, sous l’œil goguenard de Tétardine. Pauvre biquet...
Durant quelque jours, il fit profil bas, ce qui ne l’empêcha pas d’écouter avec attention les nouvelles à France-info. On confirmait l'augmentation du budget du ministère, celui de l’Intérieur, des CRS se voyant la charge de protéger chaque bureau de Pôle Emploi sur la Zone, dénomination tout récente pour évoquer le pays. Si des syndicalistes ingrats avaient fait leurs mauvais esprits en rappelant des promesses électorales, l’affaire avait été vite réglée, ces derniers disparaissant de la scène publique. Sans regret, avait commenté la toute nouvelle journaliste. Aussi, les centrales syndicales restantes se démenèrent pour accompagner les plans de restructuration, et déjà le langage populaire inventait un nouveau mot les désignant, les Gentils Accompagnateurs.
Ce fut vers Noël, seul jour férié maintenu suite à la pression du Vatican, que l’accentuation de la crise imposa, la mort dans l’âme d’après les décideurs mais sans aucun recul possible, la suppression des congés annuels. Des abus auraient été multipliés, sans plus de précisions et, croyez bien, se lamenta le journaliste du jour, si une autre solution avait été envisageable,elle aurait eut la préférence des patrons et des banques, euh... excusez j’ai sauté une ligne, des décideurs au plus haut niveau.
Mais pour Max Tétard, la vie s’accélérait, l’Instructeur Pédagogique souhaitait lui transmettre les dernières modifications de statut, ensuite insista-t-il, ce serait comme une titularisation, un poste sans révocation possible, en béton. Tout d’abord, approchez, tendez la tête. À l’aide d’un mètre ruban, il prit les mesures de son tour de cou, sa taille, nota, puis s’éloigna en ville. L’essayage eut lieu le lendemain, à la tombée de la nuit, alors que Max Tétard remarquait le long des rails, comme une maison en planches, un mètre de haut, à la toiture goudronnée, le long de laquelle une chaîne était ancrée au sol. N’ayez pas peur, voyons, approchez, j’ai prévenu votre chère Tétardine. Qu’elle ne vous attende pas ce soir, c’est juste un essai. Suite au vandalisme qui règne actuellement dans la Zone, on vous a confié la surveillance de la gare, votre œuvre en quelque sorte.une marque de confiance, ajouta-t-il.
Une fois les crans du collier serrés, Max Tétard bénéficia d’un rayon d’un mètre cinquante pour gambader, avec la maison miniature pour refuge en cas d’averse. L’Instructeur Pédagogique coupa le disjoncteur, s’éloigna sans plus de procès, et l’on entendit comme une plainte dans la nuit, puis le bénéficiaire de l’Emploi Aidé se mit à grogner en tirant sur sa chaîne. L’Instructeur Pédagogique se retourna, fit un signe de la main. C’est bien, continuez, exactement ce que l’on attend de vous...
Il allait s’endormir roulé en boule dans son abri lorsqu’un bruit sur le ballast l’alerta. Aussitôt, il reconnut la silhouette de Tétardine. Grogne pas comme ça, mon minou, normalement, ça m’est interdit. La première nuit, tu es soumis à la diète, pour l’envie de mordre... Elle se pencha, lui tapota l’échine, tendit une gamelle. C’est bon ça, croque, plein de vitamines, si c’est trop dur, ajoute de l’eau, ça ramollit. Avant de s’en retourner, elle ajouta. J’ai entendu le discours du président, t’inquiète pas, c’est du provisoire, deux ans de sacrifices. Pas de quoi fouetter un chat...